Frédéric Dufoing: “Faut-il être végétarien?”

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    Végétarien

    Les rédacteurs de L’inactuelle aiment débattre, à tel point qu’ils débattent souvent entre eux pour savoir jusqu’à quel point le débat est justifié. Le pluralisme intellectuel, c’est bien, mais il ne faudrait pas que ça devienne une tournure purement rhétorique : Frédéric Dufoing taquine volontiers à ce sujet le directeur de publication, Thibault Isabel, qui est affligé d’un modérantisme quasi pathologique et d’un scepticisme viscéral. Toujours est-il que ce même Dufoing, qui a l’esprit malicieux, s’est ingénié à écrire un « Pour ou contre le végétarisme », dans lequel il tient bien sûr les deux rôles, en s’efforçant chaque fois de développer une argumentation honnête et de ne jamais user d’aucun sophisme. Pourtant, en son for intérieur, il a clairement fait son choix. Est-ce que vous devinerez quelle est sa véritable position ? (La réponse sera indiquée tout en bas de la page, dans les commentaires de l’article.)


     

    POUR LE VEGETARISME

     

    Manger de la chair animale n’est pas utile à la santé humaine, en particulier pour les gens qui ont adopté le mode de vie occidental moderne, insoutenable du point de vue écologique et insupportable moralement.

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    Les bienfaits diététiques du végétarisme.

    La première chose remarquer, c’est qu’il y a depuis l’aube de l’humanité des hommes ou des ancêtres de l’homme qui ne mangent pas de viande et qu’ils vivent au moins aussi bien et aussi longtemps que les autres. La simple observation indique donc que notre survie n’est pas conditionnée par la consommation de viande. Du reste, ni notre système digestif, ni notre mâchoire, moins encore notre dentition n’indiquent que la base de notre régime alimentaire soit la viande : il suffit de regarder les caractéristiques d’un animal carnivore pour le constater ! Nous pouvons en manger ; nous ne le devons pas. Nous sommes biologiquement, physiologiquement et moralement libres d’en consommer ou pas. Scientifiquement parlant, comme l’indiquent de très nombreuses et sérieuses études, il n’est rien que nous ne puissions trouver en suffisance ailleurs que dans la viande ; il faut seulement manger très varié (donc être fantaisiste et inventif en cuisine) et préparer beaucoup de légumineuses (comme les poix-chiches, les haricots, etc.) ; et, si notre métabolisme peut, par exemple, avoir plus de difficultés à puiser le fer dans les légumes que dans la viande, il suffit de manger en suffisance les légumes et aliments qui le pourvoient et/ou d’en favoriser la métabolisation grâce au génie culinaire. Pour certaines protéines très spécifiques, mieux vaut mêler légumineuses et céréales, comme dans un couscous – et le tour est joué ! Evidemment, il est un peu plus long de préparer un vrai plat cuisiné avec divers types de légumes que de faire cuire un steak sur de la graisse et de se demander quels féculents on va mettre autour !

    Le plus célèbre des végétariens, Gandhi, a vécu 79 ans, et quelle aventure fut sa vie ! Que dire aussi de Pythagore ? Ou d’un sportif de haut niveau comme Carl Lewis ?

    Les détracteurs du régime végétarien brandissent la menace de carences à tour de bras. Ces carences peuvent survenir, effectivement (chez les mangeurs de viande aussi, du reste) ; mais, si elles étaient aussi graves qu’on ne le dit, les végétariens seraient morts ou en bien piètre état : le plus célèbre des végétariens (à vrai dire, il était même végétalien), Gandhi, a vécu 79 ans, et quelle aventure fut sa vie ! Que dire aussi de Pythagore ? Ou d’un sportif de haut niveau comme Carl Lewis ? Les nombreuses études sur le sujet ne montrent aucune morbidité particulière ou aucun problème récurrent chez les végétariens. Les détracteurs feraient bien de garder leur énergie pour s’attaquer aux surplus de graisse et de cholestérol qui – et là, c’est une réalité épidémique – tuent massivement la population des mangeurs de viande – une population de moins en moins active physiquement, et qui ferait bien de diminuer sa consommation de protéines.

    Il va de soi que nul – hormis quelques illuminés malhonnêtes (il y en a aussi chez les végétariens) – ne songe à proposer aux Esquimaux ou aux Guaranis, par exemple, de ne plus manger de viande : cultiver des légumes sur la banquise n’est pas possible et détruire la forêt amazonienne pour en cultiver n’est évidemment pas recommandable. Le régime végétarien doit être adopté là où il est socialement et écologiquement possible, c’est-à-dire dans la grande majorité des sociétés actuelles, basées sur l’agriculture et l’industrie. Et si beaucoup de cultures et de religions ont basé leur régime alimentaire sur la préparation de viande et le sacrifice d’animaux, il n’est aucune culture ou religion qui ne se soit donnée de nouveaux interdits alimentaires et ne se soit modifiée en fonction de valeurs émergentes ou d’une évolution de leurs conditions matérielles de vie. Souvent, les animaux ont été substitués aux sacrifices humains ; on ne voit pas pourquoi on ne substituerait pas quelque chose d’autre au sacrifice des animaux. Chez les chrétiens, l’agneau pascal ne se tue plus nécessairement, il se mange souvent sous forme de pâtisserie.

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    L’excès de production de viande.

    Il est d’autant plus impératif de passer massivement à un régime végétarien que la production de viande pose un problème écologique et social grave. D’abord, parce qu’élever des animaux pour les manger ou cultiver des céréales pour nourrir les bêtes qu’on abattra ensuite constitue un gaspillage de surfaces agricoles qui pourraient être mise à profit en vue de cultiver de quoi nourrir les hommes directement : un kilo de riz demande 17m2 de sol contre plus de 320m2 pour un kilo de viande de boeuf ! Cette situation est d’autant plus stupide que transformer les protéines végétales en protéines animales amène une perte de 90% des protéines : il faut par exemple de 7 à 16 kilos de soja pour produire un kilo de viande ! Et que dire de la réduction de la biodiversité ? L’élevage, en particulier quand il est intensif et standardisé, réduit le nombre d’espèces animales et végétales. Ce gaspillage d’espace et d’éléments nutritifs se double d’un gaspillage en eau : il faut 900 litres d’eau pour produire un kilo de patates contre 15.500 pour produire un kilo de viande de boeuf ! Il a été calculé que si la population américaine mangeait 10% de viande en moins, un milliard de personnes de plus pourraient manger à leur faim ! Mais ce n’est pas tout ! Les excréments des animaux d’élevage génèrent de l’ammoniac (donc de l’azote) qui, par le biais des pluies acides, est largement responsable de la mort des forêts, pollue les eaux des sous-sols et acidifie les sols. Ces mêmes excréments, émettant notamment du méthane et de l’oxyde d’azote, contribuent gravement à l’effet de serre, donc au réchauffement climatique.

    A vrai dire, la production de viande est aussi nocive au climat que l’usage de l’automobile ! C’est si vrai que, de l’ONU à la FAO – organismes pourtant peu révolutionnaires –, on promeut une réduction drastique de la consommation de viande. Si l’on ajoute à cela que l’industrie de la viande utilise les antibiotiques de manières systématique et préventive, pour éviter la propagation des maladies parmi les animaux, écrasés les uns contre les autres dans les usines, on court à la catastrophe sanitaire : l’utilisation inconsidérée de ces médicaments fondamentaux – sans doute l’une des plus importantes découvertes pharmaceutiques de l’humanité – les rend de moins en moins efficaces, même pour les humains.

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    Mettre un terme aux souffrances animales.

    Enfin, en plus de faire du bien à la santé et d’aider à résoudre d’importants problèmes écologiques et sociaux, le choix d’un régime végétarien signifie la fin des souffrances ignobles de milliards d’animaux torturés, enfermés, immobilisés, arrachés à leur vie sociale et affective, rendus fous par l’isolement ou la promiscuité, puis tués sans avoir vécu une seule minute d’une vie digne de ce nom.

    Puisque ni la nécessité nutritionnelle, ni la fantaisie culinaire, ni les impératifs culturels ne justifient de faire exploser le foie d’une oie par gavage, d’immobiliser un veau loin de sa mère pendant des mois pour qu’il grossisse jusqu’à son égorgement, d’arracher les testicules des porcelets, de laisser suffoquer les poissons pendant des heures ou de plonger une langouste dans l’eau bouillante, qu’est-ce qui justifie donc de telles horreurs ? Les animaux ne sont-ils pas nos égaux par le plaisir et la souffrance ? Tous ne cherchent-ils pas à éviter la douleur ? En quoi le plaisir de manger un poulet rôti serait-il à prendre davantage en considération que la souffrance du poulet qu’on enferme pendant des semaines avec des milliers d’autres pour être écorché puis souvent ébouillanté vivant ?

    Un veau, un caneton ou un porcelet n’a-t-il pas le droit de jouer, de développer son attachement, son affectivité, et de découvrir un environnement riche au même titre que les enfants humains ?

    Le système nerveux d’un cochon n’est-il pas semblable à celui d’un chien et d’un homme ? Le fonctionnement chimique de l’attachement de la vache pour son petit n’est-il pas semblable à celui d’une mère humaine pour son bébé ? Un animal n’a-t-il pas autant d’intérêts à vivre, et à vivre une vie digne de ce que son espèce et sa personnalité exigent ? Un veau, un caneton ou un porcelet n’a-t-il pas le droit de jouer, de développer son attachement, son affectivité, et de découvrir un environnement riche au même titre que les enfants humains ? Les zoologues et les éthologues n’ont-ils pas montré, pour un très grand nombre d’espèces animales allant au-delà des mammifères, que l’intelligence, la perception du réel, la personnalité, l’individualité, l’affectivité des animaux, la capacité de solidarité, la conscience de soi étaient infiniment plus fines, plus complexes et plus étendues que ce qu’on a longtemps prétendu ?  Est-ce que cela ne mérite pas un peu d’empathie et de respect, donc des droits ?

    Ne faisons-nous pas aux animaux exactement ce que nous avons longtemps fait aux noirs, aux Indiens, aux pauvres et même aux femmes à divers moments de notre histoire : les traiter comme de simples moyens, de simples objets, dénués de vie interne et de conscience ? Et comment pouvons-nous courir chez le vétérinaire pour faire soigner notre chien ou notre chat et manger une côtelette d’agneau, alors qu’on sait que l’agneau a exactement la même existence physique et psychique qu’un chien ? N’est-il pas temps de sortir de cette dissonance cognitive, de cesser d’être hypocrite et de faire ce que le bon sens, l’empathie et la cohérence morale indiquent : cesser de manger de la viande ?

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    Les animaux ont une conscience.

    Oh, bien sûr, d’aucuns diront que tous les animaux ne se valent pas et que les insectes, par exemple, sont loin d’avoir notre système nerveux et cognitif. Si bien que certains se reportent sur les apports protéiques des insectes pour nourrir l’humanité. Or, s’il est effectivement difficile d’imaginer ce qu’une abeille ou une fourmi ressent, cela ne veut pas dire qu’elles ne ressentent rien. Une chose reste sûre : en sus d’avoir une fonction dans la nature, leur vie a un but, elles essaient autant que faire se peut d’éviter la mort et la souffrance et, last but not least, elles ont développé un langage et une intelligence absolument remarquables qui en font des êtres qui ont une valeur en soi, qui ne sont pas de simples objets à notre disposition. Quand bien même on pourrait affirmer que les animaux ressentent « moins » que nous ou pensent « moins bien » que nous, vaudraient-ils moins ? Est-ce qu’un individu dans le coma, qui ressent « moins », vaut moins ? Est-ce qu’un handicapé mental ou un nourrisson qui pense « moins » vaut moins ? Car, quand on déclasse les animaux, on finit aussi par déclasser les hommes… Certains affirment que le système nerveux de certains animaux est si différent du nôtre qu’on ne peut pas être sûr qu’ils ressentent quoi que ce soit, ou quoi que ce soit de semblable. Mais ce n’est pas parce qu’on est différent et qu’il est difficile de nous comprendre qu’on ne ressent rien ; ces animaux (comme les crustacés, les éponges, etc.) étant bel et bien des animaux, n’est-il pas plus sage de postuler qu’ils ressentent quelque chose plutôt que rien ? Quand il y a malgré tout tant de points morphologiques communs avec nous, ne faut-il pas postuler qu’ils sont plus proches de nous que ne le sont les plantes, les champignons ou les bactéries ?

    Contrairement à ce que proposent certains, le végétarisme doit être un choix et ne peut donc pas être forcé par la loi ou une quelconque forme de coercition.

    Et, pour les ahuris qui argueront du « cri de la carotte », du fait que les végétaux pourraient ressentir la douleur et que, donc, les végétariens seraient semblables aux carnivores, faut-il vraiment perdre son temps à leur répondre qu’une communication chimique entre plante n’induit ni n’indique la conscience et la douleur ; et que leur propos est un sophisme stupide qui consiste à justifier un mal par un autre mal commis par celui qui est victime du premier ?

    A propos d’ahuris, une dernière remarque mérite d’être faite : contrairement à ce que proposent certains, le végétarisme doit être un choix et ne peut donc pas être forcé par la loi ou une quelconque forme de coercition. A quoi bon refuser la coercition pour les bêtes si on la promeut pour les hommes ? Quant au but louable de ne jamais faire de mal à un animal, il est aussi estimable et irréaliste que de ne jamais faire de mal à un humain. En effet, si l’on veut manger des légumes, il faut tuer les limaces du potager ; et l’on doit pouvoir se défendre contre l’agression d’un animal. Par contre, les intérêts des animaux doivent être pris en compte dans l’organisation de la société humaine – mais c’est là un sujet plus vaste qui dépasse la simple défense du végétarisme. Qu’il nous suffise de dire ici que les animaux peuvent parfaitement vivre en symbiose avec l’homme, développer de nouvelles habilités utiles à tout le monde et travailler avec nous sans que cela se réduise à de l’exploitation. On n’est pas obligé, comme on le fait aujourd’hui avec les poules qui ne pondent plus, les chevaux de courses blessés et tant d’autres, de les jeter dans un charnier comme des objets inutiles dans une décharge une fois qu’ils ont vieilli.

     


     

    CONTRE LE VEGETARISME

     

    Soyons sérieux : qui croira qu’on puisse se passer de viande ? Tous nos ancêtres ou presque étaient chasseurs ou éleveurs. Et si l’on se réfère aux primates qui sont génétiquement les plus proches de nous, à savoir les chimpanzés (qui mangent des fourmis et parfois chassent de petits animaux), il est fort probable que parmi les ancêtres de nos ancêtres, on mangeait au moins occasionnellement des protéines animales. La consommation de celles-ci a fort probablement favorisé le développement spécifique de notre cerveau, façonné notre corps (le stress, par exemple, est une réaction chimique surtout utile à la chasse) et a avec certitude sauvé nos ancêtres de la famine durant les époques glacières.

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    L’homme a besoin de viande.

    On sait aussi que les chasseurs-cueilleurs pratiquaient diverses formes d’agriculture saisonnière, bien avant la révolution néolithique et la sédentarisation, et donc que le choix d’axer l’essentiel de leur régime alimentaire sur les céréales n’était pas inéluctable : les hommes vivaient très bien, et pour ainsi dire dans l’abondance, quand ils étaient des chasseurs plutôt que des agriculteurs. Les animaux ne s’en portaient pas plus mal, d’ailleurs : ils pouvaient mourir empalés sur les piques des hommes comme sous les crocs des autres prédateurs, mais ils avaient de l’espace et une vie satisfaisante. C’est l’agriculture et l’élevage qui ont amené les grandes purges d’animaux sauvages, l’enfermement et la réduction de la biodiversité parmi les bêtes : l’espace pour cultiver a été pris sur les forêts, et les animaux qui pouvaient gêner les troupeaux ou les bêtes de somme ont été éliminés. Historiquement, le choix de manger principalement des céréales (donc de se sédentariser) a davantage nui aux animaux que la chasse !

    Du reste, à ma connaissance, il n’existe aucun peuple qui se soit contenté de fruits, de céréales et de légumes, ou alors il a disparu sans laisser de trace, ce qui n’est, on le reconnaîtra, pas bon signe ! Il est arrivé que des petits groupes et des illuminés aient, pour diverses raisons – plus souvent religieuses qu’éthiques d’ailleurs – choisi le végétarisme, mais ils n’ont pas été massivement suivis. Cela nous indique à tout le moins que la plupart de leurs contemporains ne partageaient pas leurs raisons, ou qu’ils voulaient éviter les conséquences et les contraintes de ce régime alimentaire. Le fait que ce refus ait été constant indique bien qu’il y a dans le végétarisme un problème difficile à surmonter.

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    Les rituels carnivores.

    D’abord, manger de la viande a depuis très longtemps une grande portée symbolique et culturelle : cela avait son importance lors des rituels religieux où la viande était partagée avec les dieux, le sacrifice des bêtes ayant heureusement remplacé le sacrifice des hommes. Cela se manifestait aussi lors de rituels sociaux majeurs, comme la chasse au Moyen-Age, qui marquait l’appartenance à une caste (la noblesse) tout autant qu’elle symbolisait la lutte de l’homme contre la nature sauvage et permettait de manifester une certaine virilité, ou encore certaines vertus, etc. La cuisson de la viande elle-même n’est-elle pas le marqueur qui sépare l’humanité de l’animalité ?

    Aujourd’hui, dans nos cultures, la viande est toujours un marqueur de virilité, mais aussi de sociabilité (le rituel du barbecue en été) et constitue la base de l’imagination culinaire : on pense à sa viande et on prépare le reste du repas en fonction. On peut trouver tous ces symboles et rituels idiots, infondés, mais ils ont de l’importance pour les gens qui y croient ; ils structurent notre mode de vie. Le nier ou le mépriser, c’est faire affront à ce qui rend l’humanité spécifique : doubler le monde et les actes de symboles. Si l’on veut s’en passer, il faut remplacer les anciens rites par de nouveaux susceptibles de s’imposer : qu’ont donc à proposer les végétariens ?

    En outre, s’ils veulent cesser de manger de la viande, grand bien leur fasse, mais qu’ils nous fichent la paix : chaque croyance ou code moral est respectable, même celui de la minorité – c’est le principe de base de la démocratie. Tant qu’ils ne nuisent pas à nos droits et croyances, nous ne nuirons pas aux leurs… Le débat pourrait même s’arrêter là !

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    L’incohérence des végétariens.

    Pourtant, on ne peut s’empêcher de se demander si les conséquences du végétarisme sont cohérentes avec ses buts, donc ses raisons, et si ces raisons et ces conséquences sont tout simplement acceptables, du point de vue économique, sanitaire, éthique et écologique.

    Les raisons invoquées par les végétariens sont essentiellement éthiques et diététiques. Commençons par l’éthique : tuer et élever les animaux serait maléfique, car on les fait souffrir et on nuit à leur bien-être. Ils seraient nos égaux par la souffrance qu’ils ressentent, l’intelligence voire la conscience et la solidarité dont ils font preuve et/ou l’intérêt pour la vie qu’ils manifestent. De fait, ne pas prendre en compte leurs propres intérêts et aspirations constituerait une forme de racisme – un racisme d’espèce, l’antispécisme – tout à fait comparable, disent-ils, à celui qui a valu l’esclavage aux noirs, le génocide aux Indiens ou le mépris institutionnalisé aux femmes. Or, d’une part, les végétariens mettent dans le même sac les insectes, les mammifères, les serpents, les cormorans, les huîtres et les étoiles de mer, qui ont une perception du monde (et de la douleur) radicalement différente et, pour certains, impossible à imaginer, donc à rapprocher de la nôtre. Une huître a-t-elle conscience de ses intérêts de la même manière qu’un chimpanzé ? A-t-elle d’ailleurs conscience de ses intérêts ? Ces divers critères ne se recoupent pas, ne se retrouvent que très rarement chez les animaux non humains. S’il l’on ne retient que le couplage d’un système nerveux, émotionnel, et d’une relative conscience de soi plus ou moins semblable à ce qu’on trouve chez l’homme, on élimine 99% des espèces !

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    On fait toujours du mal aux animaux!

    D’autre part, les végétariens postulent qu’il est possible de ne pas faire de mal aux animaux. Mais, enfin, si l’on veut cultiver des céréales ou des légumes, il faut mettre des pesticides et tuer des insectes ; les mulots pas plus que les sangliers ne sont les bienvenus dans les potagers, et que dire des rats dans les réserves de grains… Si l’on veut entretenir des animaux domestiques omnivores ou carnivores (comme les chats), il faut de la viande, et il faut donc tuer des animaux… Et puis, de toute façon, vivre, c’est tuer, d’une manière ou d’une autre, surtout pour les hommes : nous sommes la seule espèce à éliminer aussi massivement et aussi systématiquement ses propres membres. La guerre est une caractéristique humaine, entre autres parce que nous avons toujours cru en une solidarité qui irait d’abord à notre groupe d’appartenance plutôt qu’aux autres, ou avant d’aller aux autres ; nous hiérarchisons notre altruisme.

    Nous n’avons finalement que peu de conscience de notre espèce ; pourquoi faudrait-il que nous en ayons à l’égard des autres ? Et pourquoi faudrait-il qu’une espèce prime sur un groupe d’appartenance ? Entre ma famille et celle d’un autre, je préfère la mienne. Et, s’il faut choisir entre l’intérêt des bœufs et ceux de ma famille, je choisis ma famille. Pour savoir qui on aide et qui on tue, le critère de l’affect n’est pas plus mauvais qu’un autre : c’est même un critère valable au-delà de notre espèce, puisqu’une grande partie des mammifères et d’autres espèces animales le partagent. Cela nous permet aussi de vouloir sauver un animal (notre chien) plutôt qu’un autre (un loup qui le menace) ou de choisir quelle viande on mange (les bœufs chez nous, les chiens et les chats en Asie) et quelle viande on ne mange pas (les bœufs en Inde, les chiens, les chats et les baleines chez nous).

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    Ne plus élever de bétail ferait disparaître de nombreuses bêtes.

    Qu’on s’entende : il vaut mieux trouver des modes de vie communs, des modes d’organisation partagés et des compromis soutenables plutôt que de s’entre-tuer. Mais, quand la guerre est inévitable, elle est inévitable. Et, quand il faut manger, il faut manger, même des légumes pour la culture desquels on a accepté de tuer des animaux… Finalement, quand on y pense, les végétaliens, qui refusent même de consommer des œufs, du miel, du lait et des produits laitiers parce que leur production exige l’exploitation des animaux ou leur meurtre (les veaux, les agneaux, les poussins mâles, les poules qui ne pondent plus), sont plus cohérents que les végétariens, qui consomment les produits d’origine animale: ils ne font vraiment plus de mal aux animaux, mais ils en paient le prix fort, car ce régime, en sus d’être plutôt triste du point de vue culinaire, est intenable pour les enfants en bas âge et difficile à supporter sans petites pilules industrielles de vitamines, de fer et de dieu sait quoi d’autre qui compensent les carences diététiques…

    Les cochons d’élevage ne sont pas faits pour vivre en forêt, il serait donc plus charitable de les abattre, comme les vaches ou les bœufs. Des espèces entières, sélectionnées par l’homme pour l’élevage, disparaîtraient.

    Du point de vue diététique, les végétariens arguent que notre mode de vie, contrairement à celui des chasseurs-cueilleurs et des paysans de jadis, n’exige plus autant de protéines, de sucres et de graisses, et que la viande est à la base de graves problèmes cardio-vasculaires devenus endémiques… Il est vrai que nous n’avons plus autant d’efforts physiques à faire que nos ancêtres, mais c’est bien pour ça qu’on a inventé le sport ! Plutôt que de supprimer la viande, faisons du sport ! Quant aux problèmes cardio-vasculaires, on n’est pas obligé de ne plus du tout manger de viande pour les résoudre : il faut juste en manger moins !

    Enfin, en imaginant qu’on ne mangerait un jour plus du tout de viande, que deviendraient les animaux d’élevage ? Même si on en utilisait une partie dans l’agriculture, que deviendraient les autres bêtes ? Les cochons d’élevage ne sont pas faits pour vivre en forêt, il serait donc plus charitable de les abattre, comme les vaches ou les bœufs. Des espèces entières, sélectionnées par l’homme pour l’élevage, disparaîtraient. Paradoxalement, ne plus manger de viande tuerait beaucoup d’animaux…

    Frédéric Dufoing (et sa part d’ombre)

    5 Commentaires

    1. Autant que je le sache, Frédéric Dufoing s’astreint à un régime végétarien. Falk van Gaver, qui est lui aussi conseiller éditorial de “L’inactuelle”, suit un régime de plus en plus strictement végane. Quant à moi, je suis philosophiquement et moralement carnivore, et en tant que tel très hostile au végétarisme, même si je reconnais la nécessité urgente de limiter la consommation de viande à l’échelle de la planète et de lutter contre les ignominies de l’industrie agro-alimentaire.

    2. Il est difficile de développer une argumentation complexe en quelques mots autour d’un sujet aussi délicat que le végétarisme, mais je vais tout de même tenter de résumer ma position personnelle très brièvement. Sur un plan philosophique, moral et religieux, je me rattache au paganisme ancien et aux sagesses grecques ou orientales de la Haute Antiquité. Ces modes de pensée reposent sur le principe d’harmonie, conçu comme équilibre entre des polarités contraires en lutte permanente. L’harmonie, la mesure, le juste milieu, c’est bel et bien en effet l’équilibre optimal entre les forces divergentes de la vie. On ne peut abolir la lutte, sous peine d’abolir la vie elle-même. Cela ne signifie pas que le lutte doive être sauvage; au contraire, nous devons nous efforcer de la civiliser. Telle est la finalité de l’équilibre. Mais je ne souscris pas aux morales déontologiques, métaphysiques, qui fonderaient l’égalité abstraite de tous les êtres conscients, leur dignité intrinsèque ou encore le respect imprescriptible de la vie biologique. Je crois à la bienveillance, à l’attachement, je souhaite que ces sentiments se répandent. Mais on n’éprouve pas de la bienveillance et de l’attachement pour tous les êtres. La justice nous oblige même souvent à faire preuve de fermeté, de dureté, voire de violence. Il n’est pas juste de tendre la joue après avoir été frappé, par exemple. La vie sociale impose de proscrire le meurtre, mais les animaux ne participent pas du pacte social. Je trouve louable de se montrer généreux à l’égard des animaux, d’où mon opposition à la maltraitance des bêtes dans l’industrie agro-alimentaire. Je suis conscient aussi des méfaits écologiques de l’alimentation carnivore à outrance. Pour autant, je trouve normal de manger de la viande dans des proportions raisonnables, si l’on aime ça. Le cannibalisme, même, ne me choque pas, quand il s’inscrit dans un schéma culturel et anthropologique cohérent. Le sacrifice rituel des bêtes dans le champ religieux païen symbolise le caractère conflictuel et violent de la vie, qui n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, mais une fatalité que nous devons assumer de manière à la fois empathique et responsable. Il est triste de tuer une bête, ou parfois un homme. Mais cela arrive, cela doit arriver, ce n’est pas toujours un mal. Je suis choqué par le chasseur qui tue sa proie sans prier sur sa dépouille, pas par le chasseur qui mange sa proie après l’avoir respectueusement abattue.

    3. Il y a une position intermédiaire, qu’il me semble souhaitable de populariser davantage: ne manger que des animaux qu’on a tué soi-même.

    4. Bonjour André-Christian ! Votre commentaire touche assez curieusement un conclusion que j’ai eue avec mes élèves armuriers (je donne cours dans une école d’armurerie, entre autres). Sachant que toute l’humanité ne pourrait certainement pas abandonner la viande, nous avions conclu que le meilleur compromis était d’en manger peu et seulement issue de la chasse, en sorte que l’animal puisse vivre une vie normale avant sa morte et avoir sa chance de faire sa fête au chasseur (quoique avec les techniques de chasse actuelles…)

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