Roman Bernard: “L’homme, maître et protecteur de la nature”

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    Sauvage

    Dans leur livre Ré-ensauvageons la France, les naturalistes Gilbert Cochet et Stéphane Durand se réjouissent du retour d’espèces sauvages dans des zones délaissées par l’homme. Faut-il se réjouir ou s’attrister du retour de ces bêtes sur notre territoire ? Le ré-ensauvagement de la France passe-t-il en outre par le refus de la chasse, ou doit-il s’accommoder de ces pratiques ancestrales ? Roman Bernard ouvre le débat et plaide en faveur d’une nouvelle alliance entre l’homme et le monde naturel.


     

    C’est un petit livre qui apportera du grain à moudre à tous les passionnés de nature qui ne se résignent pas à la disparition de la biodiversité dans nos territoires devant l’avancée inexorable du béton et du bitume.

    Les deux coauteurs de Ré-ensauvageons la France : plaidoyer pour une nature sauvage et libre nous disent qu’il doit être possible d’entendre à nouveau chanter les oiseaux dans nos campagnes. Mieux, l’homme peut trouver dans une nature régénérée sa place, et même son compte.

    Nature

    L’homme et la nature.

    Gilbert Cochet, du Muséum national d’histoire naturelle, et Stéphane Durand, biologiste et ornithologue, proposent dans leur manifeste une nouvelle approche dans les rapports entre l’homme et la nature, fondée sur le respect, la prudence et la contemplation. Tout le contraire de la fâcheuse manie qu’ont eue les hommes, depuis la Révolution industrielle, d’appliquer jusqu’à son ultime conclusion la maxime formulée par Descartes au XVIIe siècle : se rendre « maîtres et possesseurs de la nature ». Le même Descartes pour qui les animaux ne peuvent avoir de pensées, puisqu’ils ne nous les communiquent pas. Fort heureusement, les sciences naturelles ont depuis infirmé cette idée fausse grâce à l’étude des chimpanzés ou des bonobos.

    De défrichements en exploitations minières, de mécanisation agricole en expansion urbaine, l’homme moderne a dominé et possédé la nature, au point de se retrouver seul au milieu des banlieues sans fin.

    De défrichements en exploitations minières, de mécanisation agricole en expansion urbaine, l’homme moderne a en effet dominé et possédé la nature, au point de se retrouver seul au milieu des banlieues sans fin qu’il a étalées pour y installer des activités toujours plus prédatrices pour ses compagnons végétaux et animaux. Seul, et amoindri. Comme les Romains répandant le sel sur Carthage rasée, nous avons fait le vide autour de nous, et nous semblons avoir rendu impossible toute vie authentique, que nous cherchons à retrouver toujours plus loin et plus haut lors de nos escapades de week-end, comme si, au fond, nous avions perdu une part de nous-mêmes en congédiant le sauvage.

    Nature

    La revanche du sauvage.

    Toute la nature est-elle désormais occupée par les humains ? Non, car des territoires peuplés d’irréductibles espèces résistent encore et toujours à l’envahisseur.

    C’est la « divine surprise » de la « diagonale du vide » et de la désertification de cette « France périphérique » qui a tant fait débat ces dernières années : le dépeuplement de régions entières a permis à des espèces naguère menacées de reprendre, si l’on ose dire, du poil de la bête, et à d’autres, disparues depuis longtemps de nos contrées, d’y retrouver leur place. Le gypaète barbu, vautour avaleur d’os jadis accusé de dévorer les brebis, et pourchassé pour cette raison erronée, n’aurait pas pu revenir déployer ses 2m80 d’envergure au-dessus de nos prairies d’alpage si celles-ci étaient toujours la propriété exclusive de l’homme.

    Le dépeuplement de régions entières a permis à des espèces naguère menacées de reprendre, si l’on ose dire, du poil de la bête.

    Et, nous disent Cochet et Durand, il n’en faudrait pas beaucoup pour que des espèces qui nous semblent totalement exotiques aujourd’hui reviennent sous nos latitudes : bison, saumon, tortue de mer sont mis en vedette dès la couverture du livre, dans lequel les coauteurs expliquent comment ce retour peut être rendu possible.

    L’aporie de l’« écocentrisme ».

    Il reste à savoir ce que l’homme ferait d’une telle résurgence de la vie sauvage. Après tout, c’est bien par, et a priori pour des humains qu’à été écrit ce livre.

    Cochet et Durand nous invitent à « nous retirer sur la pointe des pieds ». Ainsi, ne faut-il envisager de rendre à la nature la place qui lui revient que pour l’abandonner aussitôt ? Au nom de la nature qui nous constitue, nous faut-il disparaître ? Ce scénario, envisagé par Michel Houellebecq en conclusion de La carte et le territoire (2010), fait de l’homme un simple spectateur de la vie sauvage, comme s’il ne devait pas exister de juste milieu entre l’exploitation à outrance et l’observation sans action.

    Le chef indien Sitting Bull a dit de manière fameuse que « ce n’est pas la terre qui appartient à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre ». Mais il n’a pas dit non plus qu’il devait s’y ensevelir. Il semble exister chez les amoureux de la nature une fracture, peu visible tant que la réduction de la biodiversité les force à une union contradictoire, entre les écocentristes, dont la vision panthéiste fait de l’homme un animal comme un autre, et les anthropocentristes, auxquels se rattache l’auteur de ces lignes, pour qui l’homme s’est mis à l’écart du règne animal par la technique et doit assumer la responsabilité qui en découle, en faisant la part entre le respect qu’il doit à la nature et le fruit qu’il peut en tirer.

    La carte et le territoire

    Nos ancêtres les chasseurs.

    Cochet et Durand prônent par exemple la forte restriction, voire l’interdiction pure et simple de la chasse, au nom d’une idée de l’homme qui semble peu correspondre avec notre nature profonde. Si nous devons retrouver la part de sauvage qui est en nous, pourquoi devrions-nous renier celle qui a fait de nous des chasseurs-cueilleurs dès l’aube de l’humanité, avant même la taille de la pierre et la maîtrise du feu ? Pourquoi devrions-nous nous enthousiasmer pour la beauté de la chasse en meute chez le loup, de l’affût du lynx ou des prédations occasionnelles de l’ours et rejeter les ingénieuses méthodes que nos très lointains ancêtres ont mises au point pour parvenir aux mêmes fins ?

    Face au nombre insuffisant de grands prédateurs, les ongulés sauvages (sangliers, chevreuils, cerfs notamment) connaissent depuis quelques décennies une explosion démographique qui n’est pas sans occasionner de sérieux dommages aux cultures agricoles et sylvicoles. Les deux coauteurs se gardent bien de rappeler, tout à leur argumentaire anti-chasse, que ce sont les chasseurs seuls qui paient l’indemnisation des agriculteurs et des forestiers lorsque des sangliers ravagent des champs de céréales ou que des chevreuils dévastent des pépinières. (Ainsi, l’accusation souvent faite aux chasseurs de développer des populations de sangliers pour pouvoir se poser en recours à leurs dégâts tient peu la route : pourquoi favoriseraient-ils des destructions dont ils paieront in fine la note ?)

    2001 L'odyssée de l'espace

    Une nouvelle alliance.

    La seule solution envisagée par Cochet et Durand aux déprédations des ongulés sauvages : laisser, voire encourager loups, lynx et ours à réguler leurs populations, et ainsi forcer les ongulés à redevenir réellement nomades pour ne pas faire porter leur pression sur les mêmes zones fragilisées.

    Cette alliance ne pourrait-elle pas consister en une mise en valeur raisonnée de la faune et de la flore, à équidistance de l’exploitation maximaliste de la nature et de l’effacement de l’homme ?

    Mais ce rôle pourrait tout aussi bien être rempli conjointement par l’homme, du moment que la chasse ne serait plus définie comme un vulgaire « loisir » mais bien comme une pratique alimentaire atavique nous connectant à la nature dans un esprit de bénéfice mutuel, et non dans un esprit de « prélèvement », celui-ci étant l’un des problèmes de la chasse contemporaine, qui n’échappe pas non plus à la logique quantitative prévalant dans l’agriculture et la sylviculture intensives. Ce sont ces dernières qui sont responsables de la prolifération des sangliers et des chevreuils, et non le modeste « agrainage » pratiqué par les chasseurs pour les éloigner des cultures.

    Les éditions Actes Sud proposent dans leur collection « Mondes sauvages » (dont fait partie ce livre) une « nouvelle alliance » entre l’homme et la nature : cette alliance ne pourrait-elle pas consister en une mise en valeur raisonnée de la faune et de la flore, à équidistance des deux écueils que sont l’exploitation maximaliste de la nature et l’effacement de l’homme auquel appellent les écocentristes ?

    Roman Bernard

     

    Ré-ensauvageons la France : plaidoyer pour une nature sauvage et libre, de Gilbert Cochet et Stéphane Durand (Actes Sud), 2018, 167 pages

    5 Commentaires

    1. Chasse “atavique” et “ancestrale” ? Mouais… Interdire tout usage d’armes à feu alors! Seuls l’arc, l’épieu, la lance…

    2. Ce serait un beau défi: juste l’épieu et la lance! C’est un thème que nous devrons absolument ré-aborder sur le site à l’avenir: les rapports entre monde sauvage et civilisation, la chasse, le statut du vivant, la place de l’homme au milieu de la nature et en regard des autres animaux, etc. Les différents collaborateurs de “L’inactuelle” sont loin de toujours partager le même avis là-dessus, tout en s’inscrivant toujours dans le champ de l’écologie – et souvent de l’écologie radicale. Ce sont des questions philosophiques intéressantes et cruciales.

    3. Je suis opposé à toute chasse de loisir – et toute chasse dans notre société l’est. J’ai un temps participé à ce fantasme de l’ensauvagement cynégétique en passant permis de chasse et chasse à l’arc, mais tout cela est grotesque. Je suis pour l’abolition de la chasse. Laissez les animaux tranquilles !

    4. Une vidéo de la BBC où des chimpanzés, le grand singe le plus proche de nous (et de notre lointain ancêtre commun), chassent des petits singes : https://www.youtube.com/watch?v=QkGvblv_ts4 . Le commentaire conclusif du reporter résume bien le caractère inhérent de la chasse à notre identité profonde, n’en déplaise à certains qui ne sont pas des amoureux de la nature mais, tout simplement, des négateurs de la vie :

      “These blood-stained faces may well horrify us, but we might also see in them the face of our long-distant hunting ancestors, and if we are appalled by that […] violence, bloodlust, we might also see in that too, perhaps, the origins of the teamwork that have, in the end, brought human beings’ […] greatest triumphs.”

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