Jean-Sébastien Bressy: “Rimbaud, le premier enfant-roi?”

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Arthur Rimbaud

Plus personne ne lit guère de poésie à notre époque, en-dehors de quelques cercles restreints d’amateurs. Mais tout le monde connaît Rimbaud. Faut-il s’en féliciter ? De même que le message politique de certaines grandes icônes du XXe siècle s’est dilué dans les affiches publicitaires qu’on en a tirées – Che Guevara, Martin Luther King –, Rimbaud n’est plus célébré aujourd’hui comme poète, mais comme icône d’une « rébellion » qu’on pourrait juger capricieuse, infantile, auto-satisfaite. Le poète, pourtant, ne valait-il pas mieux que cette image d’Epinal ? Jean-Sébastien Bressy nous pose la question, et tente d’y répondre.


 

De son vivant absolument inconnu du grand public, Rimbaud jouit à notre époque d’un succès international. Cette renommée tient à plusieurs raisons qui ne concernent pas seulement la littérature et masquent en réalité une vision simpliste, sinon aseptisée, de « l’homme aux semelles de vent ».

Arthur Rimbaud

La vie de Rimbaud.

Rimbaud fuit ses Ardennes natales dès l’âge de 16 ans pour rejoindre Verlaine à Paris. Il travaille à « devenir voyant » par « le dérèglement de tous les sens », parce qu’il s’est « reconnu poète ». Ce « dérèglement de tous les sens » va le mener bien au-delà des plaisanteries d’adolescent facétieux qu’on se plaît à imaginer. Présenté par Verlaine à ses amis artistes lors d’un dîner des « Vilains Bonshommes », il fascine autant les convives par son talent qu’il les répugne par son comportement ; il s’écrit « merde, merde, merde… » en écoutant les vers d’un de ses camarades, le ton monte, Carjat le traite de « petit morveux », il s’empare alors d’une canne-épée et blesse le photographe à la main.

Rimbaud abuse sans scrupule de la générosité de ses camarades, au point que la femme de Verlaine le chasse de la maison.

Il abuse sans scrupule de la générosité de ses camarades, au point que la femme de Verlaine le chasse de la maison. Il est ensuite hébergé chez d’autres poètes, où son comportement ne suscitera guère plus d’enthousiasme. Chez Charles Cros, il crache sur ses chaussures pour les salir après que la femme de ménage les eut nettoyées. Si la véracité de tous les témoignages n’est pas avérée, leur nombre et surtout leur constance à décrire Rimbaud comme un homme insupportable ne laissent aucun doute sur l’asociabilité du personnage.

Quelques années plus tard, à l’âge de 20 ans, il met un terme définitif à ses activités littéraires, ne voudra plus jamais entendre parler de « ces bêtises », et mène une vie d’errances à travers l’Europe. Engagé dans l’armée coloniale néerlandaise, il ira jusqu’en Indonésie, avant de déserter, de revenir en Europe puis de rejoindre l’Abyssinie en tant qu’agent commercial. Dès lors, l’auteur du « Dormeur du val » vend de la quincaillerie, ou des armes, et ne s’intéresse plus qu’à ses « affaires », comme en témoignent les lettres qu’il envoie à sa famille. Quiconque chercherait dans ces lettres une once de passion, de sentiment, un indice quelconque, une réminiscence du poète qu’il fut, serait amèrement déçu.

Un nihiliste sans foi ni loi.

Nous serions tentés de considérer que Rimbaud a changé… Mais, alors, comment expliquer ces mots de Verlaine décrivant la vie de son ami « belle de logique et d’unité » ? Qu’il soit poète ou vendeur d’armes, Rimbaud reste le même. Voilà ce que nous dit Verlaine, qui l’a mieux connu que quiconque. C’est à la fois déconcertant et passionnant, car on peut dès lors penser que Rimbaud a traversé l’existence sans avoir jamais cru en rien. Il est le miroir du nihilisme qui hante nos sociétés. C’est peut-être ce qui nous le rend si familier. Bien sûr, dès son plus jeune âge, il se jette avec fureur dans la poésie. Mais ce n’est qu’une foucade, une expérience parmi d’autres. Dans sa fuite désespérée, il prend ce qu’il trouve, comme l’enfant trouve un jouet sur son chemin ; il le manipule tant qu’il en tire un divertissement, puis le jette.

Rimbaud est un jouisseur éternellement insatisfait, sans foi ni loi. D’une certaine façon, il est le père des enfants-rois, l’ancêtre de l’adolescent soixante-huitard exalté ou du capitaliste décomplexé. Avec un siècle d’avance, Rimbaud incarne ces personnages tour à tour, et nous prouve déjà qu’ils sont les mêmes.

Arthur Rimbaud

Rimbaud, le vrai rebelle.

Il y a tout de même une différence de taille entre Rimbaud et ses héritiers, qui distingue le génie de ses épigones. Tandis que les enfants-rois, après la Seconde Guerre mondiale, sont sacrés par l’évolution du monde qui les entoure, dévolu à la société consumériste, Rimbaud s’est sacré lui-même contre le monde. Pour devenir Rimbaud, il faut être fort, et, pour être fort, il faut affronter le monde. Nietzsche ne dira pas autre chose en écrivant que « rien n’est plus systématiquement néfaste à la liberté que les institutions libérales ». C’est en éduquant les enfants dans l’idée qu’ils sont des rois qu’on leur interdit précisément de le devenir. Vouloir « normaliser » la liberté de Rimbaud, c’est la tuer, et la rendre inaccessible aux générations futures. Son imagination, sa puissance créatrice ne valent que par le monde solide, stable, enraciné qui l’a vu grandir.

Pour devenir Rimbaud, il faut être fort, et, pour être fort, il faut affronter le monde.

Non seulement nous célébrons aujourd’hui l’enfance capricieuse dans ce qu’elle a de plus insignifiant, mais nous méprisons tout ce qui pourrait encore lui donner du sens : les humanités, la culture, la langue dont s’est nourri Rimbaud pour affirmer sa révolte.

Paul Verlaine
…….Paul Verlaine fut l’ami intime de Rimbaud et l’un des plus grands poètes de sa génération.

Le fugueur éternel.

Un autre motif rapproche encore Rimbaud de notre époque et explique en partie pourquoi il imprègne notre inconscient collectif. Toute sa vie n’est qu’une fugue, et son incessant vagabondage est en adéquation parfaite avec la société « nomade » que Jacques Attali et tant d’autres appellent de leurs vœux – d’autant plus, c’est vrai, qu’une telle société répond parfaitement aux exigences du marché.

Mais, là encore, dans la volonté contemporaine plus ou moins consciente et plus ou moins assumée de déraciner l’humanité, l’aventure rimbaldienne ne veut plus rien dire. Car le nomadisme des uns ne vaut que par l’enracinement des autres, et réciproquement. La quête du voyageur oriente vers la découverte d’horizons nouveaux, exaltants, mystérieux, l’immersion dans d’autres cultures, d’autres identités, d’autres caractères. Or, tout cela est voué à se perdre dans la « fluidification » programmée du monde contemporain. De même que la libéralisation intégrale du monde tue l’authentique liberté, le nomadisme globalisé détruit peu à peu les raisons mêmes du voyage.

Arthur Rimbaud

La liberté est une course de fond.

Camus écrivait : « La liberté n’est pas une récompense ni une décoration », mais « une corvée, une course de fond bien solitaire, bien exténuante ». Les hommes qui veulent être libres acceptent d’en payer le prix, les autres y renoncent… Voilà ce que nous crie au fond Rimbaud, et que nous refusons d’entendre. En voulant démocratiser le génie créatif, l’insoumission, l’esprit d’aventure dont il est l’emblème, nous vidons toutes ces notions de leur substance.

Rimbaud a été avalé puis digéré par la société de consommation ; il n’est plus que l’ombre de lui-même.

A l’heure du tourisme de masse, à l’heure où la créativité et l’innovation sont devenues des obsessions planétaires, à l’heure où la désinvolture, la sauvagerie, s’avèrent à ce point consensuelles que la publicité elle-même les utilise à son profit, ces traits de caractère ne révèlent plus des êtres hors du commun, mais des velléitaires et des conformistes. Rimbaud a été avalé puis digéré par la société de consommation ; il n’est plus que l’ombre de lui-même. Et, s’il revenait dans l’une de nos métropoles imprimant ses portraits sur les magazines, célébrant la jeunesse et l’insolence comme des vertus cardinales, j’aime à m’imaginer que lui, le prince des enfants-rois, pisserait sur sa descendance, et la déshériterait – « avec l’assentiment des grands héliotropes » !

Jean-Sébastien Bressy

 

« Oraison du soir »

Je vis assis, tel qu’un ange aux mains d’un barbier,
Empoignant une chope à fortes cannelures,
L’hypogastre et le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l’air gonflé d’impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,
Mille Rêves en moi font de douces brûlures :
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu’ensanglante l’or jeune et sombre des coulures.

Puis, quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille, pour lâcher l’âcre besoin :

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,
Je pisse vers les cieux bruns, très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes.

Arthur Rimbaud (1854-1891)

1 COMMENTAIRE

  1. Je partage totalement l’analyse de Jean-Sébastien Bressy sur la “digestion” de Rimbaud par la société et l’utilisation marketée de son image. Pour moi, cela fait écho à cet article lu récemment : https://www.lesmotspositifs.com/blogue/pourquoi-les-enfants-daujourdhui-sont-devenus-emotionnellement-indisponibles-pour-apprendre-a-lecole/ qui nous explique pourquoi les “enfants rois” d’aujourd’hui dirigent le monde.

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