Entretien: Paul Serey “La littérature contre la modernité”

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Paul Serey

Paul Serey vient de faire paraître son premier roman aux éditions des Equateurs, Le carrousel des ombres. Ce récit halluciné, à mi-chemin entre le roman de voyage, la poésie et la digression philosophique, est porteur d’une vision très forte de notre époque, comme on en voit rarement dans le champ de la littérature contemporaine.


 

Thibault Isabel : Votre narrateur est un voyageur fasciné par la figure de Corto Maltese. Il se sent exalté par le personnage d’Hugo Pratt, baroudeur intrépide et amoral qui ne verse jamais dans l’immoralité, homme pétri de contrastes, jamais là où on l’attend. Corto Maltese, c’est un peu le héros de la modernité, à laquelle il s’oppose certes radicalement par son goût de l’ailleurs et son refus de l’urbanité, mais dont il est le double inversé. Nous vivons entassés dans des villes tentaculaires, bureaucratiques ; et nous rêvons du même coup de nous en échapper. « L’exil, c’est tout ce qui me reste », dit votre narrateur, ajoutant peu après : « Pourtant, les voyages ne résolvent rien. » De fait, l’équilibre mental de ce narrateur va vaciller au cours de son périple… Vous multipliez les hommages à Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres), suggérant que la course effrénée au cœur du monde sauvage, comme une quête de sens éperdue, est vouée à l’échec. L’homme moderne peut-il trouver une échappatoire à sa misère existentielle à travers le voyage ? Et, d’une certaine façon, le repoussement de toutes les frontières, de toutes les limites – donc la plongée dans la sauvagerie –, n’est-il pas constitutif aussi de la modernité, au même titre que l’aseptisation du monde urbain ?

Paul Serey : Nous sommes le monde de la carte et du risque mesuré. Tout est jalonné, pesé, balisé. D’aventure, il n’y a plus, sauf par hasard. Et personne ne veut plus d’un hasard hors contrôle. Oui, le voyage, tel qu’on l’entend aujourd’hui, est éminemment moderne. Il est le luxe ultime. Une pure illusion bourgeoise. Le voyage n’est plus dévoilement ni contemplation passive. Il n’est plus cette impuissante et exaltante passivité face à un inconnu qui se dévoile. Il est monstration, démonstration, voire signe de richesse matérielle ou de bonne santé physique ; ce n’est qu’un rite pseudo-initiatique pour individualités en manque d’être. Et l’on verra de plus en plus de ces modernes repousser les limites purement spatiales, purement quantitatives de ce qui a été réduit à une performance ou un étalage vulgaire.

Oui, le voyage, tel qu’on l’entend aujourd’hui, est éminemment moderne. Il est le luxe ultime. Une pure illusion bourgeoise. Le voyage n’est plus dévoilement ni contemplation passive. Il n’est plus cette impuissante et exaltante passivité face à un inconnu qui se dévoile.

Même partir au bout du monde, « sur les traces de », à bicyclette ou en patins à roulettes, n’est pas, en soi, voyager. C’est insuffisant. Comme dit Saint Jérôme, on porte toujours et partout son fardeau avec soi. Qu’il soit ici ou là, le fardeau de la modernité empèsera le moderne, et tout le poids du petit-bourgeoisisme le clouera perpétuellement au sol, littéralement sur place…

On a réduit le voyage à une activité. Non, ce n’est pas ça, voyager. Voyager, c’est une passivité. Comme on est jeté dans la vie, on doit l’être sur le chemin. La vie se nourrit d’elle-même, s’éprouve elle-même. L’on ne peut découvrir que ce qui est couvert. Et ne peut se dévoiler à nous que ce qui est voilé. Voyager, c’est un cheminement, une contemplation de ce qui s’offre ou se refuse à nous. Voyager, c’est le silence et la lenteur. Voyager, c’est s’oublier. C’est se rendre capable d’accueillir l’inconnu et de le reconnaître tel. Accueillir l’inconnu et l’apprivoiser.

Voyager n’est pas une activité. C’est une disposition d’esprit et d’âme. Et l’on peut voyager partout, jusque dans le huis clos de nos maisonnées. Car le voyage, c’est uniquement ce qui nous surprend, nous bouleverse, nous change, que ce soit par la terreur ou l’émerveillement. Savoir se perdre, cesser ne serait-ce qu’un instant de vouloir contrôler ce qui ne nous appartient pas : la vie. Nos vies peuvent être bouleversées, et nous devons l’accepter, parce que nous ne nous sommes pas donné la vie.

Vous comprendrez que je ne veuille plus voyager, au sens où l’entendent les modernes. J’éprouve plus de belle crainte à ouvrir le Journal de Maine de Biran qu’à me retrouver dans un resort de Caracas, ou à multiplier bêtement les kilomètres à vélo sur une imaginaire Route de la Soie.

Corto Maltese

Thibault Isabel : Vous écrivez : « Les villes, jadis organiques, ont muté mécaniques. Les vieilles cités vivaient, parce que les hommes formaient une totalité cohérente ; totalité en harmonie avec l’architecture, l’espace et la nature. Totalité qui, en disparaissant, a causé la grande dévastation. L’homme vidé, l’homme vide, les communautés qui faisaient corps avec la ville antique se sont désagrégées. Les villes se sont putréfiées, ne laissant que leurs ossements froids et sans vie. […] Plus rien de sacré. » Vous décrivez en fait le désenchantement moderne du monde, dont le narrateur souffre, et qu’il tente vainement de conjurer à travers sa plongée fantasmatique dans des contrées exotiques. En quel sens le sacré a-t-il disparu de nos villes et de nos sociétés ? Y a-t-il encore du sacré dans la nature ?

Paul Serey : Je me permettrai tout d’abord de rappeler la définition du terme « sacré », selon le Trésor : « Qui appartient à un domaine séparé, inviolable, privilégié par son contact avec la divinité et inspirant crainte et respect. » Voyez que par cette simple phrase, tout s’éclaircit. Qu’est-ce qui, dans nos villes, dans nos sociétés, appartient à un domaine séparé, inviolable ? Qu’est-ce qui inspire crainte et respect ? Mieux encore : quel lieu, quelle chose nous paraissent privilégiés par leur contact avec la divinité ?

L’émotion provoquée par l’incendie des toits de Notre-Dame pourrait nous tromper. Le sacré renaîtrait. Il y aurait encore « du sacré » en France. Il y aurait une résurgence du sacré dans notre vieille société… Je pense que c’est pure illusion. Que nombre d’hommes et de femmes sentent au plus profond d’eux-mêmes le besoin du sacré est une chose, qui ne fera qu’augmenter au fur et à mesure que la modernité étendra son œuvre de destruction. Mais que l’on puisse penser qu’il reste des lieux sacrés, c’est-à-dire appartenant à un domaine séparé et inviolable, qui inspireraient crainte et respect et seraient privilégiés par leur contact avec la divinité, cela me paraît bien naïf !

Pour que Notre-Dame soit un lieu sacré, il faut que l’homme qui la considère soit lui-même sacré, se conçoive lui-même comme sacré. Il faut que l’homme qui la regarde soit, comme elle, solidement bâti, riche de mille ornements et de mille gargouilles, de mille trésors et de trésors de sainteté !

J’en reviens toujours au même principe : l’humanité des hommes. Pour que Notre-Dame soit un lieu sacré, il faut que l’homme qui la considère soit lui-même sacré, se conçoive lui-même comme sacré. Il faut que l’homme qui la regarde soit, comme elle, solidement bâti, riche de mille ornements et de mille gargouilles, de mille trésors et de trésors de sainteté ! Le Moyen-Âge recelait de ces hommes… Mais où sont-ils aujourd’hui ? Où est le Camp des Saints ? Pour cet héritage, quels héritiers ?

A en entendre certains, la nature serait une autre Notre-Dame en feu… Mais, bon Dieu, de quoi parle-t-on ? Je crois que la nature n’est divinisable que parce qu’elle suinte l’irrationnel. Elle est incontrôlable, terrifiante, et nous dépasse. Tarkovski le montre dans ses films : elle reprend toujours le dessus. C’est une force qui nous englobe et que, si nous voulons survivre, nous devons perpétuellement maîtriser. Est-ce bien de cette nature qu’on nous parle aujourd’hui ? De cette nature dévoreuse et inaliénable, ce signe irréfragable de la puissance divine ? Je ne crois pas. Et je ne crois pas que ces gens qui nous la baillent si belle et innocente en perçoivent l’indéniable sacralité. Je ne crois pas qu’un homme qui ne croit pas à la sacralité de l’homme puisse concevoir la sacralité de la nature. Parce que la nature n’est sacrée, comme Notre-Dame n’est sacrée, que parce que l’Homme est sacré.

Paul Serey

Thibault Isabel : Votre narrateur s’exclame dans un moment de semi-folie, mais peut-être aussi de sagesse : « Notre univers n’est plus qu’un ensemble objectif de phénomènes matériels. Voilà ce que sont nos chères sciences ! Des mètres et des étalons ! Et l’on s’étonne de la déchéance de la culture ? Que fait-on de la sensibilité de nos corps-âmes, notre seule richesse ? Que fait-on de nos impressions, nos émotions, nos désirs et nos passions ? En a-t-on honte au point de les dissimuler et les murer dans le sanctuaire souillé de notre intimité bourgeoise ? » Le monde moderne a considérablement encadré et normé le comportement, en effet. Faut-il réhabiliter les passions ? Sous quelle forme ?

Paul Serey : On entendra mieux mon questionnement si l’on comprend que je parle de la passion comme d’une tension souffrante de l’être vers la Vérité. J’y mets un grand V car je distingue la Vérité des « vérités » rationnelles qu’on nous assène à tout propos et que je mets, elles, entre guillemets. Une fois encore, je place l’Homme et sa sacralité au centre de tout. Il ne faut donc pas entendre passion au sens de ces passions que nous avons même pour des choses aussi nobles que la peinture ou la littérature, mais au sens de ce chemin de souffrance qui nous conduit, si nous en avons l’ardent désir, à Dieu ou à l’absolu.

C’est cela qu’il faut laisser vivre : la pure vie subjective, qui n’est qu’une tension vers ce qu’il y a de plus désirable et que j’appelle Vérité, qui est Dieu ou l’absolu, ou, quelque nom que vous lui donniez, ce mystère démesuré, immensurable, qui est invisible pour les yeux.

Il n’y a pas à réintroduire les passions. Elles dévorent notre monde et notre humanité. Parce que ce sont des passions mauvaises, sans centre de gravité. Ce sont des passions pour ces vérités que je mets entre guillemets. Ce sont des passions déterminées par une pseudo-objectivité. J’en ai donné un exemple avec l’écologisme. L’homme moderne justifie ses passions par la science, par des données apparemment factuelles. Il tente vainement de donner un sens à son mal-être en se cachant sa propre subjectivité. J’irai plus loin : Il hait la subjectivité, parce qu’elle ne se mesure pas.

A mon sens, la passion qui doit être réhabilitée est celle de la pure subjectivité. C’est la passion de la vie. C’est la passion de cette vie qu’on ne s’est pas donnée. Cette passion, souffrance et jouissance de vie, préexiste à toute manifestation. Nos émotions, nos désirs, toute cette tension jubilante ou souffrante, est d’avant ce moment où j’en prends conscience. C’est cela qu’il faut laisser vivre : la pure vie subjective, qui n’est qu’une tension vers ce qu’il y a de plus désirable et que j’appelle Vérité, qui est Dieu ou l’absolu, ou, quelque nom que vous lui donniez, ce mystère démesuré, immensurable, qui est invisible pour les yeux.

Paul Serey

Thibault Isabel : Aux Philippines, vers la fin du récit, un évêque se lamente parce que les autochtones risquent de se laisser bientôt corrompre par la modernité. Ils rechignent à se convertir au Christ, encore amourachés de leurs idoles païennes, mais se convertiront au dieu Progrès quand on le leur présentera avec assez de persuasion. « Les Philippines s’occidentalisent, dit l’évêque. C’est une catastrophe. On rationalise tout, à outrance. Bientôt, il n’y aura plus de place pour Dieu. […] Les tribus commencent à peine à se convertir ! […] Ils gardent leurs démons par-devers eux. Le Christ est leur idole, seulement une idole. […] Cette naïveté les porte vers Dieu, peu à peu. C’est leur irrationalité qui les sauve. Mais je crains qu’elle ne les sauve pas de l’Occident. L’Occident leur volera tout. » En quoi les peuples traditionnels ont-ils quelque chose à apprendre à l’Occident ? Et, à tout prendre, pour vous, Dieu vaut-il mieux ou moins que les idoles païennes ?

Paul Serey : Je ne sais pas si les peuples traditionnels ont quelque chose à nous apprendre. Mais zut, qu’on les laisse vivre ! L’Occident s’impose de force, partout où il va, et il va partout. Mais j’ai sans doute tort d’appeler « Occident » ce monstre qui s’insinue dans tous les nids et dévore tout ce qui est plus faible que lui. Est-ce bien l’Occident chrétien ? Est-ce bien la Grèce et Rome ? Ou est-ce tout autre chose ? N’avons-nous pas muté ?

Une chose est sûre : nous avons tué Dieu. Et nous avons maintenant nos idoles de petite envergure, de bien moindre allure que celles de ces peuples que nous considérons de haut et que nous sommes tentés d’appeler primitifs. Les Dieux de la Grèce, de Rome, des mondes anciens, ceux de l’Orient et de toutes les tribus que nous méprisons valent mieux que les totems sanglants de notre monde athée, qui se targue d’humanisme et qui défèque perpétuellement sur tout ce qui est sacré.

L’Occident perdra le monde, s’il ne l’a pas déjà perdu. Que Dieu ait pitié de nous…

Paul Serey

Thibault Isabel : Votre livre mélange les genres, entre le récit de voyage, la réflexion philosophique et la poésie en prose – il est d’ailleurs rare de lire des ouvrages d’une telle qualité stylistique. L’architecture du récit est syncopée, baroque, dépourvue d’intrigue claire et linéaire, épousant en quelque sorte le délire du narrateur, qui a très largement sombré dans la folie. Ce faisant, vous dressez le portrait d’une modernité exsangue, déstructurée, pour laquelle vous n’avez sans doute guère de sympathie – mais avec laquelle vous êtes probablement en empathie, puisque vous comme moi y participons. Pensez-vous toutefois qu’on doive parler de l’époque en épousant ses travers, voire en les amplifiant ? Pourquoi ne pas avoir écrit un livre d’un classicisme épuré ?

Paul Serey : Je ne me suis pas senti, ce mois de juillet 2018, assez fort pour épouser les formes du classicisme. J’étais désespéré. Je voyais, dans les gares, tous ces livres où était apposé le nom de « roman » et je ne pouvais y croire. Etaient-ce là des romans ? Ils en avaient pourtant la forme ! Mais ce vide…

J’ai épousé les formes disgracieuses de notre temps pour mieux en conchier l’esprit. J’ai aussi écrit avec les tripes, d’un trait, plutôt que, comme disait Péguy, sortir un livre de la poche d’un pardessus.

J’ai épousé les formes disgracieuses de notre temps pour mieux en conchier l’esprit. J’ai aussi écrit avec les tripes, d’un trait, plutôt que, comme disait Péguy, sortir un livre de la poche d’un pardessus. Notre époque me rend malade. Mais, comme vous le dites, je ne puis être qu’empathique à son égard, à la mesure de la souffrance qu’elle m’impose. Je prends des coups. J’essaie de les rendre. Je me débats sans trop prendre garde à la manière, comme on le fait dans un combat de rue.

Prendrai-je le temps un jour d’aligner mes colonnes pour mener une guerre conventionnelle à ce monde déliquescent ? Ce serait une guerre asymétrique, et je ne serais pas certain de m’en tirer. Nous en sommes là : la littérature doit être une guerre de Partisans.

 

Serey

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