Falk van Gaver: “Brève histoire des révoltes populaires”

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    Décence commune

    La France et l’Europe entretiennent une forte tradition de révoltes populaires. Falk van Gaver retrace l’histoire de ces insurrections, et s’efforce surtout d’en saisir l’esprit, la spécificité et le sens.


     

    Alors que la France s’enflammait en jaune pendant des semaines et des semaines, Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour, nous a récemment livré La guerre des pauvres[1], un récit incandescent de la révolte de Thomas Müntzer, qui ne prétend ni la juger ni même la comprendre, mais essaie de vivre et faire vivre de l’intérieur ce « soulèvement de l’homme ordinaire ». « Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs. » Et Vuillard rappelle qu’avant lui, il y eut John Wycliff, John Ball, Watt Tyler, Jack Cade dit « Jean-demande-tout », John et William Merfold, Jan Hus et bien d’autres encore, qui soulevèrent paysans, artisans et mendiants contre tous les puissants au nom du Dieu vengeur du peuple et du Christ des pauvres gens. On l’oublie trop – l’histoire ayant été longtemps écrite à la gloire des vainqueurs –, le trône des grands de ce monde et de l’Eglise vacilla plus d’une fois…

    Puisque la France fantôme sourd à nouveau de partout, il est temps de revenir sur la généalogie des rébellions populaires, expressions majeures d’une résistance des peuples à la normalisation étatique et marchande. Le populisme n’est que la formulation moderne d’une « politique du peuple » mise à jour par l’anthropologie politique, dont l’émeute est en quelque sorte l’expression traditionnelle. Un bref retour historique s’impose.

    Jacquerie révolte populaire

    La morale commune.

    S’il fallait définir de façon large le populisme, on pourrait reprendre l’expression de l’historien britannique Eric Hobsbawm : « la résistance des gens ordinaires ».[2] Définition proche par l’esprit de ce que son compatriote George Orwell appelait la « common decency », à la fois « sens commun » et « décence commune », morale populaire, ordinaire, qui inspire son socialisme très hétérodoxe, populaire, anarchisant et conservateur par bien des aspects[3]. Ainsi pourrait être défini le populisme, le vrai, celui du peuple : à la fois un socialisme, un anarchisme, un conservatisme, un patriotisme. Et, avant tout, un moralisme, un sens élémentaire mais aigu de la justice, une vive conscience de la dignité humaine, qui fonde précisément les révoltes populaires. Lorsque le peuple se révolte, lorsqu’un peuple s’insurge, c’est contre l’injustice, vécue, subie, ressentie – que ce soit la tyrannie, la famine ou l’invasion, l’oppression politique, l’exploitation économique ou l’occupation militaire. Et cette rébellion est souvent conservatrice ou restauratrice, visant à conserver ou restaurer le droit, les droits du peuple en question – et avant tout sa dignité et ses libertés.

    Le nombre, la fréquence, l’intensité souvent de ces révoltes populaires, mise en avant par les travaux d’éminents historiens[4], interdisent de n’y voir que les soubresauts de périodes réputées obscures ou arriérées de notre histoire : leur récurrence relève du domaine de l’anthropologie politique. Il n’est pas lieu ici d’en donner une histoire complète, ni d’en faire une analyse approfondie, aussi nous bornerons-nous à relever certains aspects récurrents de ce « populisme sans le nom », de cette « politique du peuple » dont les révoltes populaires sont l’expression.

    Emeute populaire

    Le peuple en appelle à la légitimité.

    La révolte populaire est indissociable d’une forme de « conservatisme révolutionnaire » ou de « légitimisme révolutionnaire », « légitimisme de barricade », « légitimisme populiste » selon Eric Hobsbawm, qui a le sens des formules[5]. Lorsque le peuple se soulève et sort de la légalité, c’est pour rentrer dans le droit, si l’on veut bien paraphraser ici Louis-Napoléon Bonaparte. Contre ses oppresseurs, le peuple en appelle à la justice, à la tradition, à la coutume, et fait parfois appel malheureusement à l’autorité supérieure – celle du roi, du prince, de l’empereur – contre ses échelons inférieurs – c’est-à-dire contre ses vassaux ou son administration, c’est-à-dire en dernière analyse contre lui-même. Tolstoï commente ainsi la tragédie de ces paysans révoltés au nom même du tsar, « père du peuple », fusillés par les troupes de ce dernier.

    Les poussées de violence se dirigent généralement d’abord contre les puissants accusés d’avoir, par leurs abus, trahi à la fois leur souverain et leur peuple, ainsi que le pacte sacré liant ces deux derniers.

    En tout cas, les poussées de violence se dirigent généralement d’abord contre les puissants – nobles, prélats ou marchands – accusés d’avoir, par leurs abus, leurs prévarications ou leurs malversations, trahi à la fois leur souverain et leur peuple, ainsi que le pacte sacré liant ces deux derniers. Insurrections paradoxales que celles du prolétariat de Parme qui dresse des barricades et jette des pierres tout en restant sincèrement attaché à sa duchesse bien-aimée. Ou que celle des Viennois qui manifestent contre l’exécution du roi de France en 1793 en dirigeant leur fureur contre les émigrés de l’aristocratie française. Les Vendéens et les Chouans prennent les armes pour le rétablissement du culte catholique et de la royauté contre la dictature jacobine avec ses assignats, ses réquisitions et ses levées d’hommes, mais refusent un éventuel retour des droits féodaux. En 1799, les « Lazzaroni » de Naples, foule émeutière par excellence, défendent passionnément l’Eglise et le roi contre les Jacobins.

    Cette révolte au nom du souverain peut se passer de l’accord du souverain – voire se faire contre lui. Les Parisiens de 1588 se soucient peu de savoir si Henri III approuve la commune insurrectionnelle qu’ils ont instaurée en son nom. Pas plus que les foules de femmes parisiennes d’octobre 1789 ne se soucient de savoir si « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » désiraient quitter Versailles pour Paris. Comme l’observe Hobsbawm, « les Bourbons français ont peut-être eu tort d’échanger le loyalisme turbulent mais précieux de leurs Parisiens contre le calme de Versailles où les manifestations étaient certes moins spectaculaires, mais où les avantages politiques de la résidence royale étaient infiniment moins nombreux ». C’est qu’il y avait en Europe, au moins depuis la Rome impériale, une symbiose particulière entre la plèbe et le souverain. La menace de débordements incitait les souverains à contrôler les prix, à distribuer aides et vivres, à écouter les revendications de leurs sujets, voire à trancher quelques-unes des têtes ayant exaspéré la plèbe. Le soutien populaire permettait aussi aux souverains de s’attaquer aux grands féodaux, tant laïques qu’ecclésiastiques, contre lesquels le peuple des villes comme des campagnes avaient souvent, et à raison, la dent dure. L’empereur François Ier d’Autriche ne goûtait guère le légitimisme insolent de son peuple et remarquait fort justement : « Aujourd’hui, ils sont patriotes avec moi ; mais, un jour, ils pourraient bien être patriotes contre moi. »

    révoltes du peuple

    L’émeute comme carnaval.

    L’émeute, qu’elle soit frumentaire, fiscale ou autre, est, comme l’a noté Roger Dupuy[6], un instrument clef de la « politique du peuple ». Ritualisée, spectaculaire, théâtrale, tenant autant de la procession religieuse que de l’insurrection armée, elle est à la fois un fait social et un événement politique. Les études d’anthropologie historique ont remis en cause l’idée que les explosions de violence populaire se réduiraient à des manifestations spasmodiques d’une condition archaïque infra-politique, sorte de prurit collectif qui se répèterait depuis la nuit des temps, exprimant la précarité et l’inorganisation des classes miséreuses, et ne débouchant sur aucun projet de changement politique ou social. Ces violences s’inscrivent au contraire dans une tradition qui lie révolte et fête (carnaval, charivari) et s’enracinent dans une réalité sociale organisée pour défendre des droits et des conditions de vie ou de survie.

    Il y a quelque chose d’intrinsèquement démocratique dans cette « politique du peuple ». La violence est son recours ultime.

    On peut caractériser les sociétés populaires par trois adjectifs : identitaires, communautaires et égalitaires. Les « pauvres » sont capables de faire une lecture politique de leur situation économique et ne s’en privent pas, fustigeant l’impuissance apparente ou réelle, volontaire ou non, d’un pouvoir facilement accusé de laisser les riches spéculer sur la misère du peuple.

    Le peuple attend implicitement et le plus souvent explicitement de tout pouvoir, quel qu’il soit, écoute et protection – et le lui rappelle bruyamment à l’occasion. Il y a donc, quelle que soit la forme de gouvernement, quelque chose d’intrinsèquement démocratique dans cette « politique du peuple ». La violence est son recours ultime : une violence ciblée, sélective, vue comme réparatrice et restauratrice. L’émeute est, à sa manière, un acte de justice immédiat, qui sanctionne les abus et punit les coupables – par le lynchage réel ou symbolique.

    Incendie

    Le mythe de l’âge d’or.

    Le plus souvent, les doléances demandent le retour à l’ordre, à l’ordre ancien et donc légitime, très largement idéalisé. Les paysans russes exigeant l’abolition du servage se réclamaient de la liberté de la paysannerie russe d’avant Ivan le Grand. L’« âge d’or » est ainsi le moteur des revendications, voire des révolutions, qui sont toujours vues comme un retour à l’ordre juste, à la fois ancien et futur – « paradis terrestre » et « millénium ».

    Le millénarisme est un élément universel des révoltes populaires, que l’on songe à l’Europe, avec la fameuse somme de l’historien Norman Cohn[7], ou aux coins les plus reculés du Nouveau Monde, avec la « guerre de Canudos »[8]  en 1896-1897 au Brésil, pour n’en citer qu’un exemple entre mille et dans le seul univers religieux chrétien. Ainsi, les « narodniki » russes de 1874, les premiers « populistes » revendiqués et nommés comme tels, publient des tracts aux forts accents millénaristes : « Ne sers que le peuple, parce que sa cause est sainte. Le peuple souffre, et tout homme qui s’approche de lui est un envoyé de Dieu. » Une sorte de mystique populiste, à la fois socialiste et chrétienne, imprègne nombre de courants révolutionnaires du XIXe siècle – dont la France des « quarante-huitards »[9]. Le communisme lui-même, lu comme un messianisme sécularisé, s’inscrit dans le phénomène millénariste, et certains marxistes hétérodoxes revendiqueront avec talent cette filiation : ainsi l’historien Ernst Bloch dans son ouvrage majeur sur l’insurrection anabaptiste de Thomas Müntzer[10]. La Commune de Paris est en France la dernière tentative d’une « politique du peuple », avant que la république parlementaire ne repousse toujours davantage le populisme à ses marges, à ses extrêmes. La tradition émeutière, encore très vivante en France jusqu’au début du XXe siècle[11], s’éteindra bien avant la fin de ce siècle – pour renaître sans doute, sous des formes inédites, dans les jours qui sont les nôtres.

    Falk van Gaver

     

     

    [1] Actes Sud, 2019, 72 pages, 8,50 euros

    [2] Eric Hobsbawm, Rébellions, Aden, 2011

    [3] Jean-Claude Michéa, Orwell anarchiste tory,

    [4] Jean Nicolas, La Rébellion française, Seuil, 2002 ; Charles Tilly, La France conteste, Fayard, 1986

    [5] Eric Hobsbawm, Les Primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Pluriel, 2012

    [6] Roger Dupuy, La Politique du peuple, Albin Michel, 2002

    [7] Norman Cohn, Les Fanatiques de l’Apocalypse, Aden, 2011

    [8] Euclides da Cunha, Hautes Terres, Métailié, 2012

    [9] Frank Paul Bowman, Le Christ des barricades, Cerf, 1987

    [10] Ernst Bloch, Thomas Münzer, théologien de la révolution, Les Prairies Ordinaires, 2012

    [11] Anne Steiner, Le Goût de l’émeute, L’échappée, 2012

     

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