Entretien: Alexandra Arcé “L’expérience de mort imminente”

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Expérience de mort imminente

Certaines personnes dans un état de mort imminente disent après leur réveil avoir vécu une sorte d’illumination intérieure. D’aucuns y voient le signe objectif d’un au-delà, d’autres une simple élucubration. Mais la psychologie a-t-elle des éclairages à nous apporter ? Nous avons interrogé la psychanalyste Alexandra Arcé, qui vient de publier L’expérience de mort imminente : l’approche jungienne, aux éditions Le temps présent.


 

Thibault Isabel : Votre travail de psychologue clinicienne et de psychanalyste vous a amenée à étudier les expériences de mort imminente, dans lesquelles des patients aux portes du trépas disent après leur rétablissement avoir vécu une expérience spirituelle intense. Votre propos n’est pas pour autant de déterminer s’il existe une vie après la mort, bien sûr, mais de vous interroger sur la raison d’être de ces expériences relativement fréquentes : pourquoi surviennent-elles, et, surtout, quelle est leur signification inconsciente ? Avant de tenter de répondre à ces questions, pouvez-vous nous expliquer plus précisément ce qu’est une expérience de mort imminente (EMI) ?

Alexandra Arcé : Il est difficile de donner une définition objective de l’EMI. Lorsque ce terme est entré dans le discours populaire, sous l’influence du travail du psychiatre américain Raymond Moody notamment, l’expérience de mort imminente semblait se produire en corrélation étroite avec le danger vital (coma, accidents graves), ce qui n’a rien de surprenant puisque les témoignages étaient alors recueillis en milieu hospitalier d’urgence. Les années passant, on se rend cependant compte que l’EMI peut se produire en-dehors de ces situations extrêmes, même si la notion de limite est toujours mise en jeu, par exemple dans le cas de méditations profondes, de transes psychotropes ou de rêves.

L’EMI est souvent aussi le moment d’un bilan qui ne fait intervenir aucun jugement, mais qui interroge la personne sur l’adéquation de ses actes avec ses aspirations profondes.

Il vaut mieux essayer de cerner l’EMI de l’intérieur. Derrière ce terme, se fédèrent des expériences qui ne sont pas sans évoquer l’imagerie spirituelle de l’après-vie. Les témoins nous parlent de leur arrivée dans un tunnel angoissant, puis du jaillissement d’une lumière éclatante accompagnée de sensations de paix, de chaleur, d’amour et de savoir absolu. Certains témoins, moins nombreux, nous parlent également de leurs retrouvailles avec des proches ou de la rencontre avec un être transcendant, parfois assimilé à une figure religieuse précise. Différentes personnes revivent le fil de leur vie selon une sélection précise de certains moments marquants ou dans une superposition atemporelle qui fait surgir une nouvelle signification à l’existence passée. C’est souvent aussi le moment d’un bilan qui ne fait intervenir aucun jugement, mais qui interroge la personne sur l’adéquation de ses actes avec ses aspirations profondes. Il est toujours étrange de parler d’aspirations profondes, ou de dire que l’on découvre enfin qui l’on était vraiment, mais peut-être s’agit-il simplement de ce qui apparaît lorsque la conscience n’est plus différée dans le champ des représentations. L’EMI peut se définir comme expérience transitoire entre la vie et la mort, découverte d’un no man’s land qui engendre une prise de conscience abrupte de la gratuité de notre identité dans le jeu du quotidien.

Une EMI ne serait pas parfaitement définie si l’on ne parlait pas enfin de l’impression qu’elle laisse à celui qui en revient. Une EMI transfigure et stupéfait celui qui la vit. Il ne peut certes en témoigner qu’à partir des mots et images de tous les jours, mais cette conscience même a été frappée par une expérience si puissante qu’on pense qu’elle s’est déroulée dans un ailleurs objectivement extérieur. Mon hypothèse serait plutôt de situer le lieu de déroulement de cette expérience dans l’esprit même de la personne.

Expérience de mort imminente

Thibault Isabel : Vous paraît-il exact de dire qu’il y a dans l’EMI une expérience intérieure assez similaire à celle du rêve, si ce n’est que la charge traumatique est ici considérablement plus grande et confère à cette expérience une force nettement supérieure sur le psychisme ?

Alexandra Arcé : L’EMI a des similitudes avec le rêve en ce sens que tous deux sont des expériences qui témoignent de cet inconnu constitutif que nous nommons l’inconscient. Nous n’avons pas l’impression de fabriquer nos rêves et, pourtant, au cours de notre sommeil, ils se déroulent dans notre esprit comme s’ils étaient aussi naturels que ce qui se produit dans notre vie éveillée. Wilfred R. Bion considérait que les pensées du rêve témoignent d’un processus de transformation des éléments impensés de notre pensée – qui font partie de ce vaste ensemble que l’on nomme inconscient – en pensées embryonnaires plus aptes à être digérées par la conscience. En ce sens, les pensées du rêve sont moins raffinées, au sens industriel du terme, que les pensées de la conscience de veille. Elles contiennent dans leur écorce toute la puissance archétypique qui transfigure l’énergie de l’inconscient.

L’EMI a des similitudes avec le rêve en ce sens que tous deux sont des expériences qui témoignent de cet inconnu constitutif que nous nommons l’inconscient.

Ce qui se produit dans le rêve, comme dans l’EMI, c’est donc la transformation et l’interprétation de l’informe vers le représentable. Dans le cadre de l’EMI, survient un traumatisme psychique intense et immédiat qui fait s’effondrer l’ensemble de la structure psychique : c’est l’impossible de la mort imminente du sujet. Aucune des acquisitions mentales élaborées par l’individu au cours de son existence ne peut tenir face cet événement cru. Certes, on peut tous se représenter le moment de notre mort ou ce qui se passera après, on peut imaginer de quelle façon on mourra, on peut même essayer de se représenter ce que ça doit faire de mourir, mais tout ceci se déroule dans le domaine du symbolique avec ses mots, ses images, ses raccourcis, et cela n’a rien à voir avec cette intrusion foudroyante du Réel en plein cœur de notre chair gavée de signifiant.

Thibault Isabel : L’EMI ressemble de ce point de vue aux visions divines qui touchaient parfois les gens pieux, aux temps où le christianisme imprégnait l’ensemble de la société. Dans un monde aussi déchristianisé que le nôtre, ne peut-on voir du même coup cette expérience comme une forme sécularisée de vision divine ? Nous ne croyons plus en Dieu, mais le numineux continue de nous préoccuper, notamment sous la forme de la mort, qui nous confronte en réalité à l’absurdité de la vie. Nous nous surprenons alors à nous interroger sur un numineux immanent ou transcendant susceptible de donner du sens à ce qui, apparemment, n’en a pas. L’EMI serait à cette aune, dans un moment particulièrement traumatique de la vie – le moment où l’on s’apprête à mourir –, un bilan spirituel que l’on dresse de sa propre existence…

Alexandra Arcé : L’EMI trouve parfaitement sa place dans notre société sécularisée puisqu’on en parle si souvent. Elle suggère l’existence d’une transcendance et la pérennité de l’âme, même après la mort, ce qui fournit un contrepoint rassurant aux relents de défaitisme qui caractérisent notre époque – indifférence, inutilité, absurdité. Contrairement aux religions dogmatiques, l’EMI a un avantage évident : elle n’impose pas de règles morales difficiles à suivre, elle ne juge pas, elle ne menace pas, elle ne fait pas de chantage. Pas tout de suite en tout cas. Reste à voir ce que l’on en fera ensuite. Elle porte toutefois en elle cette énergie qui semble provenir d’ailleurs et qu’on peut appeler le divin.

Bien que notre époque se proclame laïque voire athée, d’une manière assez sélective, on remarque que le besoin de donner forme au divin n’a pas disparu. Le divin, l’individu le porte déjà en lui. C’est ce que Carl Gustav Jung nomme libido ou énergie psychique, se distinguant ainsi de Freud qui réservait ce terme à la désignation de l’énergie qui se déploie uniquement à travers les pulsions sexuelles. C’est ce qui nous permet de ressentir le courant de la vie en nous. On adore un dieu pour vénérer cette absoluité en nous, en la projetant sur un signifiant archétypique pour lui permettre de s’épanouir sans souffrir des limites imposées par l’étroitesse égotiste de chacun.

Bien que notre époque se proclame laïque voire athée, d’une manière assez sélective, on remarque que le besoin de donner forme au divin n’a pas disparu. Le divin, l’individu le porte déjà en lui. C’est ce que Carl Gustav Jung nomme libido ou énergie psychique.

La sécularisation permet peut-être de mener une vie enserrée par un nombre plus faible de contraintes sociales liées à l’interprétation dogmatique des systèmes de croyances, mais elle ne contourne pas véritablement le problème, puisqu’elle impose de nouvelles restrictions imposées par des figures d’autorité différentes. L’EMI nous rappelle peut-être que l’expérience religieuse est avant tout un besoin fondamental de la condition terrestre et qu’on ne peut pas espérer s’en débarrasser définitivement. Chaque fois que l’énergie de l’âme demande à s’épanouir, nous la projetons dans des signifiants archétypiques précis qui semblent parfaitement convenir à cette fonction, que cette raison soit celle d’une hérédité physiologique ou qu’elle échappe aux raisonnements à notre portée.

Le rapprochement de l’EMI avec l’expérience religieuse peut aussi être intéressant pour expliquer certains phénomènes qui se produisent après l’EMI. On constate que toute religion s’initie à partir d’un récit fondateur qui agit comme la brèche du Réel sur le Symbolique. Avec le temps, la crudité de cet événement s’éloigne, les interprétations s’accumulent, le sens se perd et le dogmatisme commence à s’installer en même temps que deviennent plus prégnantes les injonctions surmoïques à se conformer à ce qui devient simplement nouvelle figure d’identification pour ego en quête de sens. Ces injonctions peuvent conduire à des risques d’inflation psychique (le sujet contourne l’injonction en pensant l’avoir honorée et en croyant être devenu dieu plus que n’importe qui d’autre) ou à des risques de dépression (le sujet n’arrive pas à prendre de la distance avec cette injonction qu’il sait pourtant impossible à honorer).

Mort imminente
Alexandra Arcé est diplômée de l’Université Paul Valéry et spécialisée en psychologie jungienne

Thibault Isabel : En reprenant une terminologie lacanienne, vous écrivez que l’expérience de mort imminente traduit une irruption du Réel dans l’ordre symbolique. Pour résumer à grands traits, Lacan considère que le monde dans lequel nous vivons est structuré par un ordre symbolique rassurant, élaboré à partir du langage et des codes infraconscients qui innervent la culture et la société au sein de laquelle nous baignons. Le Réel, au contraire, est ce mystérieux fond incompressible, ineffable et mystérieux qui nous échappe, sur lequel nous n’avons pas prise. Or, lorsque nous sommes confrontés à une mort imminente, le Réel fait retour brutalement : l’ordre symbolique s’effondre, parce que nous ne maîtrisons plus rien et que nous sommes sur le point de basculer dans l’au-delà (quand bien même cet au-delà ne serait qu’un pur néant). L’expérience de mort imminente constitue du même coup une sortie traumatisante hors du champ de la conscience ordinaire. Ce traumatisme est-il cependant toujours traumatisant à long terme ? Vous expliquez dans votre ouvrage que ce traumatisme et la régression qu’il implique sont souvent vécus par ceux qui en font l’expérience comme la possibilité d’un renouveau, comme un second départ, comme une renaissance. Qu’est-ce qui confère potentiellement à l’EMI ce caractère de traumatisme positif, au lieu d’en faire toujours un traumatisme destructeur ?

Alexandra Arcé : La majeure partie de l’humanité est constituée de névrosés bien portants et, en tant que tel, le Réel ne se laisse pas expérimenter. Sa juxtaposition avec l’expérience du psychotique est en revanche plus problématique. J’appelle ici névrosé celui chez qui le noyau névrotique de la personnalité domine, et psychotique celui chez qui le noyau psychotique domine, mais nous portons tous en nous ces deux composantes de la personnalité ; et, en fonction des événements que nous traversons, le noyau supérieur peut devenir le noyau inférieur. L’EMI constitue le vécu d’une expérience psychotique, mais, chez l’individu dont le noyau dominant était auparavant névrotique, des mécanismes de reconstruction psychique vont être immédiatement mis en place pour combler le trou par lequel le Réel tente de déchirer le voile du symbolique, ce voile qui forme le monde des signifiants dans lequel nous vivons.

Ce mouvement de reconstruction mobilise toute l’énergie psychique disponible du sujet, ce que Pierre Marty, sur un versant psychosomatique, a nommé « instincts de vie ». Il faut retrouver les fondations et les paliers de l’édifice névrotique initial, les renforcer, et l’énergie psychique investie est telle que la structure mentale peut en sortir sinon solidifiée, du moins structurellement modifiée, ce qui appelle le besoin d’un nouveau départ ou ce qui insuffle l’idée d’une renaissance. Ce traumatisme peut donc devenir constructif, puisqu’il signe un processus de croissance psychique accéléré. Mais cette modification structurelle peut aussi être problématique, dans la mesure où il faut savoir que faire et comment interpréter ces changements que l’on ressent désormais.

 

Mort imminente Jung

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