Alain Gras: “Les animaux et les hommes”

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    Alain Gras

    Nombre d’aspects de la culture semblent à première vue réservés à l’homme : le goût du beau, la vie sociale, etc. Pourtant, quand on s’intéresse au monde animal de l’intérieur, en l’étudiant dans son propre milieu, on s’aperçoit que la frontière entre leur monde et le nôtre est bien plus ténue qu’on ne l’a longtemps supposé. Les avancées récentes dans le champ de l’éthologie le démontrent amplement, comme nous le rappelle Alain Gras, professeur émérite à la Sorbonne et grand défenseur de l’idéal décroissant.


     

    Sans remettre en cause fondamentalement la théorie évolutionniste, un courant d’inspiration phénoménologique critique depuis longtemps l’utilitarisme néodarwinien, bien qu’il reste très largement ignoré et soit écarté des milieux académiques par un certain dogmatisme rationaliste. Dans un ouvrage plus récent, Jacques Dewitte fait émerger quelques figures de ce courant, et rejoint ainsi une pensée venue du Japon, dont Kinji Imanishi est la figure la plus connue – bien que Dewitte n’aille pas aussi loin que ses devanciers dans la remise en cause du dogme officiel. Ce courant adresse plusieurs questions absolument cruciales à la théorie classique de l’animalité et des êtres vivants.

    Alain Gras

    Le monde vu par les animaux.

    Qu’est-ce que le monde pour l’animal ? Jakob von Uexküll fut le premier, dans la communauté scientifique du début du XXe siècle, à reprendre cette problématique à son compte et à montrer que tous les animaux construisent leur environnement et l’appréhendent de manière à pouvoir y développer des activités de tous ordres. La représentation de ce « monde à l’entour », qu’il nomme Umwelt, se compose d’un ensemble de significations pour l’animal, d’un univers des possibles, où les phénomènes ne sont pas nécessairement liés à une utilité ni à une présence immédiate. C’est un peu comme lorsque nos astrophysiciens nous parlent de trous noirs et qu’ainsi nous croyons à leur existence, alors que nous ne sommes jamais allés les voir !

    Pour Kinji Imanishi, chaque être essaye de construire un environnement où il peut survivre. Mais, d’une part, nous ne le faisons qu’en nous associant à d’autres êtres et ne cherchons pas d’abord à survivre. Nous voulons en premier lieu trouver un équilibre environnemental qui soit harmonieux : la survie n’est en fait que la conséquence secondaire de nos choix. Et, pour cela, nous nous appuyons sur nos sens ; l’animal humain privilégie par exemple un sens, la vue, dont il interprète les signifiants en compagnie de ses congénères. Ainsi la distance qui nous sépare du Big Bang, origine supposée de l’univers, est-elle mesurée à partir de la lumière, ce qui accorde un privilège de principe à nos yeux. Du reste, ne parle-t-on point de « vision du monde » pour définir une représentation de notre univers mental ? Qu’en serait-il si nous étions sanglier, cheval ou même fourmi ? Odorat, ouïe, toucher servent pour eux à définir les qualités premières du monde qu’ils appréhendent.

    Pour Kinji Imanishi, chaque être essaye de construire un environnement où il peut survivre. Mais nous ne le faisons qu’en nous associant à d’autres êtres et voulons en premier lieu trouver un équilibre environnemental qui soit harmonieux.

    Imanishi n’est pas philosophe, mais sa position ressemble à une phénoménologie inspirée d’une tradition aux racines shinto et bouddhiste, ce qui ne déprécie en rien ses concepts (chez nous, l’analogie entre le Big Bang et la Création divine reste objet de discussion dans le milieu académique). Imanishi est par ailleurs surtout connu comme pionnier du renouveau de l’éthologie animale. Il ébranla la fallacieuse connaissance que croyaient tirer les observateurs des animaux en captivité, tels Lorenz ou pire Pavlov, et ses successeurs la firent s’effondrer.

    Le philosophe Jacques Dewitte, quant à lui, prolonge cette analyse, sans faire référence à l’auteur japonais, en parlant de « manifestation de soi » de la vie en général, manifestation en quelque sorte gratuite parce qu’elle n’est liée à aucune efficacité pratique. Cette thèse va directement à l’encontre de la perspective utilitariste néo-darwinienne, obsédée par une nécessité première, celle de survivre.

    Alain Gras

    L’animal et le goût du beau.

    Qu’est-ce que la beauté pour l’animal ? Saugrenue à première vue, cette question occupe une place essentielle si l’on reconnaît à l’être vivant la faculté de penser le monde à l’entour dans tous ses aspects. Adolf Portmann soutient, dans son ouvrage de référence sur la forme animale, que le paraître est une des qualités du vivant (selbdartsellung). Le goût pour la beauté traduit l’expression d’un sens esthétique : selon Dewitte, il manifeste le désir des êtres vivants d’affirmer leur présence en ce monde, qui est le leur propre (d’où parfois la transcription de Umwelt par « leur propre monde »).

    Ce courant de pensée s’oppose radicalement à la manière dont le darwinisme vulgaire réduit ces formes du paraître animal à des stimuli sexuels. Les contorsions intellectuelles visant à justifier la fonction reproductrice dans le fameux exemple de la queue du paon, et plus généralement dans l’exubérance du plumage des oiseaux, n’aboutissent à aucune explication crédible. Car le désir sexuel suppose une intention antérieure, un choix du beau qui n’est en aucune manière fonctionnel. Ce choix repose sur une sensibilité dont la théorie classique de l’évolution ne peut expliquer l’origine, qui réside en fait dans les valeurs, comme dirait le sociologue, ou dans l’amour, comme dirait le poète.

    Portmann parle abondamment de cette beauté qui s’expose à travers la diversité des étants, alors même qu’elle ne joue aucun rôle dans la reproduction ou la survie. Les splendides ornements des papillons n’ont aucun lien avec les phéromones qui attirent les femelles, la fauvette se plait à chanter dans sa maturité une mélodie de sa jeunesse différente de celle destinée à l’appel du sexe. Et que dire des êtres qui peuplent les mers, les poissons, avec leur prodigieuse diversité d’apparences, ou des animaux marins souvent dotés de formes et de couleurs merveilleuses, telles l’anémone ou les étoiles de mer qui se mettent en scène avec cinq plans de symétrie, en s’exhibant dans des couleurs qu’elles ne peuvent voir (rouge, ocre ou jaune). La liste, si on l’étend aux végétaux, serait presque infinie de ces beautés sans cause. Imanishi résume l’impasse logique à laquelle conduit la thèse utilitariste. « Si la vie des organismes n’est qu’une quête pour se nourrir et se reproduire et qu’ils ne sont rien en dehors de cela, […] comment comprendre la vie des êtres dans leur intégralité ? S’il en est ainsi, pourquoi les fleurs sont-elles ravissantes, pourquoi les papillons sont-ils beaux ? »

    Alain Gras

    La vie sociale des animaux.

    Qu’est-ce que le social pour l’animal ? Imanishi affirme qu’« il n’est pas saugrenu d’admettre que les cellules et les plantes ont leur propre esprit […]. Du point de vue de tout être vivant, son environnement est un prolongement de lui-même, sur lequel il étend son contrôle. » Imanishi rejette catégoriquement la notion d’instinct. Si le spermatozoïde est attiré par l’ovule, c’est qu’il ressent la présence de celui-ci et le désire. La pollinisation elle non plus ne se ferait pas si le pollen ne pressentait pas qu’il avait atteint le stigmate d’une fleur de même espèce. Or, la thèse de Thure von Uexküll (fils de Jakob), cité par Dewitte, suppose une relation circulaire entre l’environnement et l’organisme qui rend impossible toute explication causale. Cette thèse implique en effet que l’intention se situe, en amont dans le non-dit à l’entour de l’être social. Prenons un cercle, et imaginons trois points sur la circonférence : A, B et C pris comme des causes antécédentes les unes par rapport aux autres. Supposons que A implique B, et que B implique C. Si l’on poursuit le cheminement logique, alors C implique A. La causalité disparaît au profit de l’interrogation sur le sens global : que signifie la présence de ce cercle ?

    Du point de vue de tout être vivant, son environnement est un prolongement de lui-même, sur lequel il étend son contrôle.

    Nous pourrions répondre : le social. La présence de congénères forme le premier niveau de cette rencontre de l’être avec son « cercle monde ». C’est cela qu’on peut nommer « autonomie du vivant » et qu’on doit accorder même aux végétaux. Par métaphore poétique, on peut penser à la fantastique évocation du Concile des Arbres qui décident, après de longs palabres portés par le vent, de prendre parti pour Frodon lors du combat décisif contre le seigneur des anneaux, dans le célèbre roman de Tolkien ! On trouve là le souvenir d’une sagesse fort ancienne où les histoires de fées, d’elfes et de trolls symbolisaient la reconnaissance d’un environnement naturel autonome, alors que de nos jours la nature est rendue inerte, méprisée et saccagée.

    Alain Gras

    Saisir l’animal dans son milieu.

    La révision des vieux principes erronés de l’éthologie animale par Imanishi découle de l’observation d’un événement simple : sur une plage de la presqu’île de Koshima, des jeunes singes s’emparèrent de patates douces et eurent l’idée d’aller les tremper dans l’eau salée pour leur donner du goût. Les mâles adultes regardèrent d’abord cela avec répulsion, mais les mères écoutèrent leurs enfants, les goûtèrent et prirent plaisir à les manger. Les mâles obligés de s’y intéresser furent finalement convaincus du bien fondé de ce changement d’habitude. Ainsi les singes de la presqu’île innovaient-ils dans leurs valeurs alimentaires et leurs pratiques ! On pouvait donc parler dès lors d’une véritable culture macaque, qui s’est d’ailleurs révélée en changement constant au fil des études.

    L’évidence du bon sens est enfin devenue une réalité scientifique : pour comprendre l’animal, il fallait le saisir dans son milieu, ce qui veut dire avec l’ensemble des relations sociales qui le font exister en tant qu’individu. C’est ainsi que les novateurs, ou plus exactement les novatrices, allèrent vivre auprès des chimpanzés (Jane Goodhall),  des gorilles (Diane Fossey) ou plus tardivement des babouins (Shirley Strum). Le grand chercheur contemporain Frans de Waal nous dit à quel point Imanishi a compté dans cette révolution des idées : c’est lui en effet « qui a mis les primatologues occidentaux sur la piste des cultures animales ». « L’étude de la nature de doit pas être laissée à un seul et même clergé, dont tous les membres partagent le même dogme. »

    Alain Gras

    L’homme et l’animal recherchent davantage que la survie.

    Dans sa critique radicale du positivisme, Imanishi n’a pas hésité à soutenir que chaque être recherche d’abord un équilibre au sein du monde qui l’environne. Cette thèse remet en cause la perspective classique, articulée autour du seul désir de survie, mais rejoint la vision de l’être humain développée par l’anthropologie contemporaine. Nous savons par exemple aujourd’hui que les primitifs ne sont pas essentiellement préoccupés par leur survie, puisqu’ils ne travaillent en réalité que deux ou trois heures par jour, et s’adonnent le reste du temps à des activités « inutiles » comme la peinture, la fumette, la confection de masques ou de coiffes de plumes, etc.

    Dans sa critique radicale du positivisme, Imanishi n’a pas hésité à soutenir que chaque être recherche d’abord un équilibre au sein du monde qui l’environne.

    C’est pourquoi l’on ne peut accorder le moindre crédit à la pyramide de Maslow qu’on enseigne dans tous les séminaires de ressources humains ou de marketing : en haut, le « besoin de s’accomplir », censé jaillir une fois les autres étapes franchies, avec au milieu le « besoin d’appartenance » et tout en bas les « besoins physiologiques », c’est-à-dire la survie. Toutes les sociétés, ou tous les groupements humains, ne survivent précisément, même dans des circonstances dramatiques, que si elles peuvent satisfaire chacun de ces supposés « besoins » pyramidaux, qui sont en fait en continuité les uns avec les autres, de manière parfaitement concomitante.

    Ces considérations sur les sociétés humaines doivent souligner la continuité de la vie et remettre l’être humain à sa juste place, en lui rappelant qu’il fait partie intégrante du monde des êtres vivants et que sa prétention à jouir d’un statut d’exception paraît bien ridicule et même dangereusement saugrenue. On peut même se demander parfois si nous ne sommes pas devenus plus « bêtes » que les animaux, en voyant ce que nous faisons de notre environnement. Rappelons la sentence du philosophe Georg Henrik von Wright, successeur de Wittgenstein à Oxford : « Ce qui est unique dans la situation actuelle, c’est que les menaces qui pèsent sur la survie de l’être humain ont été déchaînées par l’être humain lui-même. »[1]

    Alain Gras

     

    [1] Georg Henrik von Wright, Le mythe du progrès, L’Arche, Paris 2000, p.108.

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