Frédéric Dufoing: “Le capitalisme du désastre”

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    Naomi Klein

    On accuse souvent à juste titre le capitalisme de provoquer le saccage écologique de la planète, mais on oublie qu’il profite également des grandes catastrophes naturelles pour renforcer ses propres fondations et assurer son hégémonie à la surface du globe. Les crises humanitaires consécutives aux catastrophes permettent en effet aux pouvoirs politiques et financiers d’imposer des réformes néolibérales particulièrement agressives, auxquelles les populations se seraient opposées dans des circonstances moins dramatiques. Ce phénomène mérite d’être réfléchi et interrogé, d’autant que le réchauffement climatique risque de nous exposer de plus en plus fréquemment au désastre. Dès lors, reste aussi à se demander comment vivre l’écologie au XXIe siècle : l’obsession pour le salut de la nature peut en effet servir de porte d’entrée à des régimes liberticides qui nous priveraient de notre autonomie et de nos droits les plus fondamentaux. Ce n’est donc pas en réparant techniquement le monde qu’on le sauvera, mais plutôt en comprenant que le fétichisme de la technique constitue lui-même un danger. Il faut décroître, coûte que coûte, et renoncer à l’hubris du pouvoir. C’est ce que nous explique Frédéric Dufoing, en s’appuyant pour cela sur deux livres remarquables : Le choc des utopies, de Naomi Klein, et Eloge du suffisant, d’André Gorz.


     

    Le choc des utopies.

    Dans Le choc des utopies, Naomi Klein montre comment les pouvoirs politiques profitent des grandes catastrophes naturelles pour prendre les décisions économiques néo-libérales les plus destructrices et les plus brutales. Ce fut le cas en 2005 après le passage de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle Orléans, et ce le fut aussi le cas sur la petite île de Porto Rico après le passage de l’ouragan Maria, qui fit plus de 2000 morts durant l’été 2018. Le gouverneur décida alors de privatiser des pans entiers des services publics, écoles et universités comprises, au moment même où la population, groggy et incapable de réagir, cherchait à survivre au milieu des décombres, sans d’ailleurs qu’aucune aide sérieuse et structurée ne lui soit offerte. Mais ce n’est pas tout : comme à la Nouvelle Orléans, l’inertie des autorités a provoqué l’exil d’une part très importante de la population.

    Naomi Klein

    Ces événements se sont déroulés dans des zones périphériques, pauvres et à fortes minorités raciales. Klein souligne que Porto Rico était déjà soumise à une cure d’austérité insidieuse, sous prétexte de juguler une dette publique presque organique, ainsi qu’à des choix agricoles, énergétiques et écologiques absurdes, nuisibles à la population, qui la rendaient dépendante des Etats-Unis. Porto Rico est depuis longtemps un paradis fiscal, et le pays a même servi de modèle aux « maquiladoras », ces zones de franchise fiscale permettant aux entreprises américaines d’utiliser la main d’œuvre abondante, bon marché et docile du Mexique. Les réformes portoricaines ont transformé l’île en un Luxembourg vacancier pour riches investisseurs, au grand dam des locaux, souvent contraints de quitter leur terre natale. Cette situation calamiteuse dessine une opposition frontale entre ce qu’il faut bien appeler la dystopie libérale et l’utopie naissante de la population de Porto Rico, qui n’est heureusement pas à court de capacité de résistance et de résilience. La révolte se focalise sur la souveraineté populaire et l’appel à davantage de décentralisation politique, énergétique ou alimentaire.

    Face à la tendance autoritaire de plus en plus marquée des gouvernements libéraux, on est en droit de se demander si ce qui se produit dans les périphéries du globe n’est pas en train de s’étendre comme une peste à l’ensemble des territoires. Autrement dit : ne sommes-nous pas en train de devenir des périphéries sacrifiables, comme l’étaient les colonies du XIXe et du XXe siècles ?

    Si Klein reste plus ou moins optimiste, en montrant l’enthousiasme et la vigueur des initiatives associatives locales, il faut bien avouer qu’on a un peu de mal à partager ses espoirs. Les expériences dystopiques ont tendance à s’étendre presque inexorablement, comme on l’a vu en Chine à partir de 1979. Dans nos pays également, le processus est en cours. La gouvernance technocratique libérale mène de manière presque automatique la barque européenne, comme le montre le traitement infligé à la Grèce après la crise de 2008. Face à la tendance autoritaire de plus en plus marquée des gouvernements libéraux, on est en droit de se demander si ce qui se produit dans les périphéries du globe n’est pas en train de s’étendre comme une peste à l’ensemble des territoires. Autrement dit : ne sommes-nous pas en train de devenir des périphéries sacrifiables, comme l’étaient les colonies du XIXe et du XXe siècles ?

    Naomi Klein, Le choc des utopies. Porto Rico contre les capitalistes du désastre, Lux, Montréal, 2018.

    Naomi Klein

    Eloge du suffisant.

    Eloge du suffisant, publié en 1992 dans une revue marxiste, à une époque où l’on ne parlait pas encore de décroissance, n’a pas pris une ride. Le livre s’inscrit dans une veine que personne – pas même Christophe Gilliand, qui commente pourtant ce texte avec beaucoup d’acuité – ne semble avoir relevé : celle de la grande philosophie grecque hellénistique, épicurienne, cynique et stoïcienne.

    André Gorz

    Comme Ellul, Illich ou Charbonneau, Gorz y défend un écologisme plutôt centré sur la qualité de vie, et en ce sens anthropocentré. La nature n’est pas défendue pour elle-même, au nom d’une valeur intrinsèque, mais parce qu’elle est un élément fondamental de notre équilibre, dont l’homme moderne est privé – et aussi parce que ce manque conduit à notre aliénation. La défense de la nature telle que la conçoit Gorz ne vise pas une intervention protectrice ou reconstructrice. Du point de vue de l’auteur, ce serait une nouvelle forme d’hubris, qui conduirait à renforcer encore davantage l’organisation bureaucratique, technocratique, industrialiste, voire scientiste qui a mené notre monde à sa perte, et qui nous a bafoué notre autonomie. Nous sommes en fait prisonniers du système qui détruit la nature et altère les relations que nous entretenons avec elle. Nous ne devons donc pas prétendre la sauver, c’est-à-dire la gérer ou la manager, pour emprunter le vocabulaire de l’entreprise, sous peine de rester enfermés dans une logique axée autour de la centralisation du pouvoir, de son accroissement et de son accumulation, comme on le voit dans les innombrables versions du développement durable et autres Green New Deal.

    En bon écosocialiste, Gorz pense que c’est le capitalisme qui est responsable de la déprédation écologique. Ce système économique confisque tous les savoirs et tous les usages techniques ou organisationnels qu’avaient pu élaborer les classes ouvrières.

    En bon écosocialiste, Gorz pense que c’est le capitalisme qui est responsable de la déprédation écologique. Ce système économique concentre la propriété des moyens de production entre les mains d’une infime minorité de la population, mais confisque aussi d’un même mouvement tous les savoirs et tous les usages techniques ou organisationnels qu’avaient pu élaborer les classes ouvrières.

    Le capitalisme a séparé les travailleurs de leurs besoins réels, et mécanisé le travail lui-même. Les travailleurs précapitalistes, en effet, ne cherchaient pas à accumuler un surplus comme le font les grands capitalistes contemporains. Cette quête du surplus impose de produire toujours plus et d’écouler la marchandise superflue à travers la création de besoins artificiels. Les travailleurs précapitalistes, eux, arrêtaient la production dès que leurs besoins étaient satisfaits. Ils décidaient eux-mêmes de la réalité de leurs besoins, et préféraient garder du temps pour eux au lieu de s’enrichir matériellement. C’est le bon sens des travailleurs que le capitalisme a détruit avec sa logique d’accumulation.

    Il serait néanmoins absurde de croire que, si l’on détruisait le capitalisme, les travailleurs retrouveraient leur bon sens traditionnel et cesseraient de saccager la nature. Le bon sens et l’autolimitation, dit Gorz, doivent être politiquement et démocratiquement institués. Outre l’autogestion des entreprises, l’une des pistes à suivre serait une forme maximaliste de revenu universel, qui permettrait la réduction et le partage du temps de travail.

    La question centrale et implicite de son raisonnement est la suivante : « Comment peut-on organiser la société pour que l’autolimitation ait lieu ? » Aujourd’hui encore, la question reste en suspens.

    André Gorz, Eloge du suffisant, Presses universitaires de France, Paris, 2019.

    Frédéric Dufoing

    1 COMMENTAIRE

    1. Bonjour,
      Analyse très intéressante à laquelle je me permettrai d’ajouter la dimension temporelle qui caractérise le néocapitalisme qui est le nôtre et que j’appelle la déformation sociale du temps. Cette dimension permet de comprendre que si cette déformation est à la racine des tensions fondamentales de ce néocapitalisme, alors toute politique doit viser à affaiblir ses deux piliers que sont l’accélération des flux et une globalisation toujours plus imposante. En conséquence, ralentir et rapprocher deviennent les conditions d’une vision nouvelle, une vision “altertechnocapitaliste”.

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