Entretien: Jean Chérasse “La Commune de Paris (1871)”

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    Commune de Paris 1871

    Jean Chérasse a publié aux éditions du Croquant un ouvrage monumental en deux volumes intitulé Les 72 Immortelles, consacré à la Commune de Paris de 1871. Ce livre remarquable et passionnant, qui dresse le récit détaillé des événements et l’émaille de documents d’époque, est une véritable bible pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des insurrections populaires en France.


     

    Thibault Isabel : La Commune comportait une fibre indéniablement patriotique, dans la mesure où elle répondait à la capitulation des autorités françaises contre la Prusse. Quelle portée donnez-vous à ce patriotisme, et de quelle nature était-il ? A-t-il donné lieu à des débordements chauvins, et impliquait-il une part de xénophobie, à l’égard des Prussiens notamment ? Quel était le statut de l’internationalisme, dans le cœur des communards ?

    Jean Chérasse : Le patriotisme des gardes nationaux, qui sont devenus les Fédérés, peut s’apparenter à l’apparition d’une nouvelle religion, laïque, celle de la République. Ce sursaut populaire patriotique est le socle sur lequel va pousser la révolution communaliste, puisqu’elle éclate le 18 mars 1871 à propos de la récupération des canons qui ont été fabriqués grâce aux souscriptions des Parisiens et qui donc appartiennent à cette milice civile qu’est la Garde nationale. Ce sentiment patriotique très puissant fait l’unanimité de la population, y compris chez les blanquistes, et il n’est en aucun cas marqué par le nationalisme et le chauvinisme.

    Le patriotisme des gardes nationaux, qui sont devenus les Fédérés, peut s’apparenter à l’apparition d’une nouvelle religion, laïque, celle de la République. Ce sursaut populaire patriotique est le socle sur lequel va pousser la révolution communaliste.

    Compte tenu des atermoiements du gouvernement provisoire dit « de la défense nationale », qui sera plutôt perçu comme un gouvernement « de la démission nationale », le patriotisme va peu à peu se transformer en hostilité vis-à-vis de Trochu (« participe passé du verbe trop choir », avait ironisé Victor Hugo), coupable de moult forfanteries durant le siège. S’ensuivra une douloureuse prise de conscience de la trahison, lors de la capitulation. En janvier 1871, Paris est une ville affamée qui grelotte sous les effets du froid hivernal ; elle est livrée à l’ennemi, alors que le rapport numérique des forces en présence lui donne la supériorité. C’est alors qu’une poignée de révolutionnaires vont produire l’affiche rouge, qui se termine par cet appel : « Place au peuple ! Place à la Commune ! »

    Il est à noter que ce patriotisme n’a jamais été empreint de xénophobie, dans la mesure où la plupart des révoltés du 18 mars sont membres de l’Internationale, créée en 1864 : leur premier réflexe sera de s’adresser aux syndicats allemands pour leur demander de faire pression sur leur gouvernement qui « fait la guerre à l’Empire de Napoléon III et non pas à la République française ».

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : Comment s’est concrètement organisée la Commune, d’un point de vue politique, institutionnel ? Quelles étaient les structures provisoires de gouvernement ? Et pourrait-on s’en inspirer aujourd’hui pour élaborer un programme de réformes institutionnelles visant à rendre le gouvernement plus populaire, plus direct ?

    Jean Chérasse : Après le fiasco de l’affaire des canons, le gouvernement Thiers a fui à toute allure pour s’installer à Versailles, la ville des rois choisie pour décapitaliser Paris. Cette décision a été prise par l’Assemblée nationale, récemment élue, qui comportait une large majorité monarchiste… Pendant ce temps, le Comité central de la Garde nationale s’installait à l’Hôtel de Ville et prenait dans l’urgence quelques mesures nécessaires à la vie parisienne.

    Sous l’impulsion d’Edouard Moreau, des délégations de gestion ont remplacé les différents ministères et institutions officielles, préparant ainsi un dispositif de gouvernance traditionnel pour le futur Conseil communal, qui sera élu le 26 mars. Mais, tout en enfilant ces vêtements fabriqués par le Comité central, la Commune va innover immédiatement en refusant d’élire un chef et en créant à la place des ministères, des commissions ouvertes aux idées et aux propositions populaires émanant des Clubs rouges, dont les réunions se tenaient tous les soirs dans une trentaine d’églises. C’est ainsi qu’est née, à l’instar des clubs sans-culottes de l’an 2, la démocratie participative communeuse, qui a exigé le mandat impératif pour ses représentants et le référendum d’initiative citoyenne.

    La Commune va innover immédiatement en refusant d’élire un chef et en créant des commissions ouvertes aux idées et aux propositions populaires émanant des Clubs rouges, dont les réunions se tenaient tous les soirs dans une trentaine d’églises.

    Malgré tous les cafouillages et le temps souvent gaspillé en palabres inutiles, cette démocratie directe a très bien fonctionné, et d’autant mieux à vrai dire qu’elle a largement été animée par l’intelligence et le militantisme civique des femmes apportant enfin la parité pour renforcer la réflexion politique collective. Autant le recours à une pratique parlementariste conventionnelle a paralysé l’innovation communeuse, autant le débat permanent entre les Commissions et les porte-paroles des Clubs rouges, notamment les déléguées de l’Union des femmes, a été fécond : c’est en grande partie sur ce corpus issu de la démocratie directe que s’est élaborée l’image émancipatrice et tonique de ce phosphène historique qui inquiète toujours les classes dominantes !

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : Pierre-Joseph Proudhon était mort depuis six ans quand la Commune a éclaté, mais ses idées ont infusé les communards. D’ailleurs, l’équipe de l’Hôtel de Ville fut majoritairement « proudhonienne » : elle prônait la liberté individuelle, voulait supprimer l’armée permanente et la police, défendait la gratuité de l’enseignement, souhaitait que les fonctionnaires fussent responsables et révocables, exigeait que le travailleur pût recevoir l’entier bénéfice des produits de son travail, et bien évidemment réclamait avant toute chose l’autonomie communale. Mais le proudhonisme était-il la seule force idéologique en présence ? Quel était le poids notamment de la tendance jacobine ou du socialisme d’inspiration allemande, portés l’un comme l’autre à la centralisation ?

    Jean Chérasse : Si effectivement le proudhonisme reste l’un des courants principaux de la pensée communeuse, il est vite confronté aux utopies maçonniques ainsi qu’au républicanisme radical. Mais il s’oppose surtout à l’influence naissante et progressive du marxisme. Quant au blanquisme et à son goût pour l’action de commando, il apparaîtra ça et là au fur et à mesure des péripéties des « 72 Immortelles ».

    Mais, plus qu’à une confrontation des idées de ce chaudron révolutionnaire qu’a été le XIXe siècle, la constitution de la « belle équipe » de l’Hôtel de Ville est l’amalgame incroyable des travailleurs manuels et des intellectuels, largement représentés par les instituteurs et les avocats : d’où sans aucun doute ce désir de synthèse improbable entre un pouvoir horizontal ou transversal et un pouvoir vertical centralisé. Les dialogues entre Marx et Bakounine ne sont que l’écho philosophique de cette contradiction majeure qui me permet d’affirmer que la Commune a été l’ébauche d’un ordre libertaire.

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : La Commune de Paris a manifesté des visées profondément antiautoritaires : la liberté de la presse fut proclamée, les conseils de guerre furent supprimés, une amnistie fut décidée en faveur de tous les condamnés politiques. C’est étonnant, dans la mesure où les révolutions politiques donnent souvent lieu à une restriction dictatoriale des libertés privées et publiques. L’ordre restait néanmoins assuré pendant la Commune par la garde nationale, qui était une milice citoyenne. Les fonctions de police étaient donc toujours assurées, mais par la base, et non par l’Etat. On rejoint ici l’idée proudhonienne d’« ordre sans le pouvoir ». Cette situation tout de même chaotique, en raison de la turbulence même de la situation, a dû engendrer des difficultés de tous ordres. A-t-il été aisé d’assumer les fonctions de police et de justice sans l’Etat ?

    Jean Chérasse : D’aucuns regrettent l’indulgence des communeux qui ont voté une loi sur les représailles aux exactions versaillaises et ne l’ont jamais appliquée. Arnould raconte la grandeur d’âme de Delescluze refusant de faire fusiller un adolescent. Etc. Il y a des centaines d’exemples de la mansuétude des petites gens…

    Oui, la Commune fut « l’ordre sans le pouvoir ». Le libertaire et le fraternitaire prévalaient, sans oublier l’égalitaire.

    Oui, la Commune fut « l’ordre sans le pouvoir » : Clémence, Dereure, Durand, Gambon et Langevin ont été de remarquables Commissaires à la Justice, ainsi que leurs collègues de la Sureté générale, Cournet, Dupont, Ferré, Trinquet, Vermorel. Le libertaire et le fraternitaire prévalaient, sans oublier l’égalitaire.

    Thibault Isabel : Quelle fut l’intensité des mouvements de résistance à la Commune, à l’intérieur même des murs de Paris ? L’enthousiasme populaire était-il général ?

    Jean Chérasse : Il y eut évidemment de nombreux éléments de résistance voire d’opposition, d’abord au sein de la Garde nationale des arrondissements bourgeois, puis avec le flot ininterrompu d’agents et de mouchards stipendiés par Versailles. Les archives de la Préfecture de police en témoignent ainsi que les correspondances privées. Enfin, n’oublions pas, n’oublions jamais que l’assaut versaillais a été donné au Paris insurgé le 21 mai 1871 grâce à la dénonciation du traître Ducatel qui a indiqué aux « pantalons rouges » un défaut de garde dans le rempart de la porte de Saint-Cloud !

    Mais, lors des « 72 Immortelles », l’enthousiasme et la ferveur populaires restent constants comme en témoignent les archives des Clubs rouges, les correspondances privées et aussi la consommation des ménages qui a retrouvé son niveau d’avant le siège. Toutes les chansons, toutes les poésies vont dans le même sens : les prémisses d’une nouvelle société, en tout cas plus juste et plus fraternelle que l’ancienne !

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : Les divergences d’opinions politiques entre parisiens ont-elles débouché sur des conflits violents, des règlements de compte, etc. ? Comment ont été traités les réactionnaires par les communards ? Y a-t-il eu des purges ?

    Jean Chérasse : Je crois que le magnifique mot de tolérance caractérise bien le temps de la Commune. Car, autant qu’à la véracité des faits, je me suis attaché à l’étude des mentalités que l’on peut appréhender notamment dans les archives familiales dont j’ai eu connaissance grâce à l’extrême amabilité des abonnés du journal en ligne Mediapart, où je suis l’auteur d’un blog quasi quotidien depuis dix ans sous le pseudonyme de « Vingtras ». Si des aigreurs se manifestent chez les locataires de logements vis-à-vis des « vautours », c’est-à-dire à l’encontre des propriétaires, qualifiés de « franc-fileurs » parce qu’ils ont fui Paris pour aller se réfugier en province, et si un anticléricalisme primaire s’exprime en pointant la vie privée scandaleuse de certains prélats ou bien en stigmatisant la fortune ostensible du haut-clergé, un grand courant d’altruisme semble avoir parcouru toute la population parisienne, en particulier dans les classes populaires. Jules Vallès a eu raison d’écrire que la Commune était « la fraternité sans rivages ».

    Il y eut naturellement des règlements de compte personnels, comme il en existe dans toutes les périodes troublées, mais l’intolérance politique et morale ne s’est jamais généralisée.

    Il y eut naturellement des règlements de compte personnels, comme il en existe dans toutes les périodes troublées, mais l’intolérance politique et morale ne s’est jamais généralisée. Par contre, devant le refus obstiné de négocier d’Adolphe Thiers, le Conseil de la Commune a pris la décision de confisquer tous ses biens et de faire raser son hôtel particulier, place Saint-Georges. Et, parmi les règlements de compte symboliques, il faut évidemment mentionner l’autodafé des bois de la guillotine devant la statue de Voltaire ainsi que l’abattage de la colonne Vendôme, un monument à la gloire du militarisme et de l’autocratie.

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : Vous décrivez l’histoire de la Commune comme « une incroyable immersion dans une société à la fois festive et laborieuse, imaginative et réaliste, pacifique et combattante, fière de son autonomie et riche de son désir d’universalité ». L’idée de conciliation des opposés était d’ailleurs omniprésente dans la dialectique de Pierre-Joseph Proudhon, et cette conciliation des opposés définissait pour lui le fédéralisme comme articulation du local et du global, de la liberté et de l’ordre, etc. Malgré les dangers de cette période de trouble, les gens semblaient heureux de faire la révolution, de se réapproprier le pouvoir, comme lors d’un carnaval où tous les rôles sont inversés. D’une certaine façon, c’est même peut-être cet esprit de fête qui a porté la révolution, et non l’inverse. Partagez-vous cette analyse ?

    Jean Chérasse : Je partage tout à fait cette opinion qui a été magistralement exprimée par Henri Lefebvre, rapportée avec lyrisme par l’excellent romancier communeux Jules Vallès, et observée avec lucidité par Guy Debord. Les « 72 Immortelles » sont les jours et les nuits d’une grande fête populaire au cours de laquelle s’est ébauchée une nouvelle société, plus juste, plus agréable, plus fraternelle avec l’instauration d’une paix urbaine induite par ce modus vivendi créé par un fond de l’air libertaire, puisque « l’anarchie est la plus haute expression de l’ordre » (Elisée Reclus).

    La Commune a donc vécu dans cet insolent oxymore après avoir fait un double pari pascalien : celui de l’émancipation, et celui de la fraternité. Elle a esquissé à gros traits de fusain ce « luxe communal » dont parlait Gustave Courbet lors de la première réunion de la Fédération des artistes, qui devait être le truchement d’une régénération de la vie sociale, culturelle et politique. On rejoint là tout ce qui a été imaginé par les utopistes du XIXe siècle et qui devrait, après la parenthèse sanglante des hécatombes du XXe, resurgir au XXIe dans la fraternité retrouvée, la joie collective et le maintien des équilibres naturels…

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : La Commune a-t-elle été un mouvement strictement parisien ? Comment les événements de 1871 ont-ils été vécus ailleurs en France ?

    Jean Chérasse : Dans le volume 2 des 72 Immortelles, j’ai consacré tout un chapitre, intitulé « Les provinciales noires et rouges », aux Communes de Lyon, de Marseille, du Creusot, de Saint- Etienne, de Narbonne, de Toulouse et de Limoges.

    Mais il faut reconnaître que si la vague communaliste n’a pas submergé la province, c’est parce qu’elle n’a pas été concernée par la double obsidionalité intolérable vécue par le prolétariat parisien, dont la longue tradition révolutionnaire, fouettée par la blessure patriotique de la déroute ainsi que par la trahison du gouvernement des « Jules », a accouché de la révolution communaliste. Conscient de cette situation, le gouvernement de Versailles fera tout pour isoler Paris du reste de la France, afin que ce ferment révolutionnaire n’aille pas embraser d’autres foyers potentiels de contestation sociale.

    Le gouvernement de Versailles fera tout pour isoler Paris du reste de la France, afin que ce ferment révolutionnaire n’aille pas embraser d’autres foyers potentiels de contestation sociale.

    Si la Commune n’a pas été un phare pour les régions françaises, elle a incontestablement été reçue comme un événement majeur à l’étranger, non seulement par les prolétaires européens, mais aussi par le monde ouvrier américain. Il y aurait d’ailleurs à ce sujet, un beau chantier à ouvrir.

    Thibault Isabel : Vous citez en exergue de votre ouvrage un texte d’Alexis de Tocqueville. En 1834, de retour des États-Unis où il avait pu regarder au fond des yeux la jeune démocratie américaine, Tocqueville a en effet exprimé un point de vue favorable au communalisme, sans doute par réaction à la gouvernance trop centralisée de Louis-Philippe, dans cette monarchie bourgeoise qui avait succédé au pouvoir de droit divin de Charles X : « C’est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l’usage paisible et l’habituent à s’en servir. Sans institutions communales, une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n’a pas l’esprit de la liberté. » Tocqueville est généralement considéré comme un auteur libéral-conservateur, de sorte qu’on a tendance à oublier l’aspect fédéraliste de ses idées politiques, qui faisaient souvent écho à celles de Pierre-Joseph Proudhon, par exemple. Pourquoi avoir ouvert cet ouvrage sur la citation d’un homme perçu comme « de droite » ? Souhaitiez-vous d’une certaine façon réhabiliter sa mémoire, en tant que précurseur méconnu du communalisme ?

    Jean Chérasse : De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville a été l’un de mes livres de chevet lorsque j’étais étudiant. Il m’a convaincu du bien-fondé du fédéralisme, car il me semble que ce système d’organisation de la société est empreint d’un bon sens rousseauiste, c’est-à-dire d’une pensée philosophique qui n’est pas étrangère à la mienne. J’ai donc voulu placer en exergue ce point de vue d’une personnalité classée « à droite », non pas pour réhabiliter la mémoire d’un auteur libéral-conservateur, mais pour prévenir le lecteur que la question abordée dans le livre se situerait dans le sillage des Lumières. Cela ne signifie pas que je considère Tocqueville comme un « précurseur méconnu du communalisme », mais seulement comme un observateur lucide et impartial, un jalon inattendu sur le chemin qui va nous conduire à l’examen de la Commune de Paris.

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : Vous replacez la Commune de 1871 dans notre histoire longue, en écrivant qu’« elle aurait pu aussi bien trouver son point de départ quatre siècles auparavant, sur la place de Grève, lorsque le prévôt des marchands, Etienne Marcel, avait harangué le petit peuple de Paris afin de préserver les intérêts communaux des abus de la gourmandise royale. Ou bien en 1382 avec la révolte des Maillotins contre les collecteurs des impôts. Ou bien en 1572 lors du massacre des protestants la nuit de la St-Barthélemy, voire en 1588 pour la journée des barricades afin de protester contre l’avènement d’un roi huguenot. Ou bien aussi en 1648 lorsque monte la Fronde contre le cardinal Mazarin. Mais, en réalité, la plupart des héros de ces Immortelles se réfèrent à la Commune de 1792, celle qui est née de la victoire des sans-culottes, le 10 août, avec la prise du palais des Tuileries qui entraîna la chute de la monarchie : une date qui aurait dû être celle de notre fête nationale. » L’évocation de la Fronde dans votre énumération est ici intéressante, puisqu’il s’agissait d’une révolte des petits nobles provinciaux contre la centralisation du pouvoir royal, et non d’une révolte populaire au sens strict, même si cette vieille noblesse des provinces avait des liens forts avec le peuple. Cela signifie-t-il que, pour vous, avant même peut-être ses revendications sociales, qui ne sauraient évidemment être négligées, la Commune traduisait comme son nom l’indique une lutte des communes locales contre la centralisation du pouvoir ?

    Jean Chérasse : Etant de formation braudélienne, il est évident que mon exploration ne pouvait s’exercer que dans la longue durée, car cette aspiration communale est un phénomène récurrent qui accompagne notamment la gestation urbaine et, en particulier, l’histoire de Paris. Aussi ai-je tenu – même succinctement – à décrire l’enracinement de cette révolte, dont le but essentiel est l’acquisition de l’autonomie. De la place de Grève avec Etienne Marcel jusqu’au champ des Polonais sur la butte Montmartre avec le garde national Germain Turpin, il y a là une chaîne événementielle et mémorielle qu’il convenait de citer sinon de souligner… C’est le même combat ! Cela signifie que le désir d’indépendance communale est un puissant levier de résistance à toute ingérence externe, que ce soit celle d’un conquérant ou celle d’un pouvoir centralisé.

    Commune de Paris 1871

    Thibault Isabel : Les femmes ont joué un rôle important dans le déclenchement initial de l’insurrection, comme on le constate à vrai dire très souvent tout au long de l’histoire des insurrections populaires, et contrairement à l’image d’Epinal voulant que les femmes du passé étaient des ménagères passives enfermées dans leur vie domestique. Non seulement les femmes travaillaient fréquemment, à l’époque, mais le monde du foyer était en lien direct avec la sphère publique des revendications sociales, dans les milieux de basse extraction, et par contraste avec la bourgeoise. Quelle fut la place des femmes, de manière plus générale, dans les événements de la Commune ?

    Jean Chérasse : C’est à mon avis l’une des grandes découvertes de cet essai historique : la révolution du 18 mars 1871 est une révolution féminine. Ce sont les ouvrières de la butte Montmartre qui ont obtenu la fraternisation des troupes de ligne qui avaient été requises pour récupérer les canons de la Garde nationale. Elles ont donné l’exemple du courage physique et de l’initiative ; elles ont motivé les hommes en les désaliénant de leur psychose de la fragilité des classes sociales inférieures toujours contraintes à courber l’échine…

    Ces « cariatides », dont Victor Hugo a immortalisé l’action, ont poussé les « atlantes » à se libérer du fardeau écrasant qu’ils soutenaient sur leurs épaules, à se libérer de « tout ce poids humain » des « gens de bien(s) », à savoir les bourgeois nantis du Second Empire.

    Commune de Paris 1871Thibault Isabel : Il se trouve que votre livre a été publié peu de temps avant le mouvement des gilets jaunes. Voyez-vous des parallèles entre les communards et les gilets jaunes ? Il est amusant de constater à quel point le récit des insurrections de 1871 peut évoquer celui des événements de novembre-décembre 2018, avec la panique des forces de l’ordre, les tentatives de répression violente, la prise d’assaut des lieux symboliques du pouvoir, etc. – si ce n’est que la Commune a provisoirement renversé l’ordre en place, ce qui n’a pas été le cas des gilets jaunes.

    Jean Chérasse : Mon travail heuristique et l’écriture de ces deux ouvrages ont été achevés à l’été 2018, c’est-à-dire bien avant la date du 17 novembre, ce premier samedi de l’émergence des « gilets jaunes ». Mais dans le volume 2 de mon livre (sous-titré « L’ébauche d’un ordre libertaire »), sans doute sous l’influence des « illuminations rimbaldiennes », j’ai imaginé la possibilité de l’émergence d’une révolte populaire, spontanée et protéiforme, sans chef ni programme.

    On peut légitimement regarder les révoltés des ronds-points comme les lointains héritiers des communeux.

    C’est pourquoi j’ai poussé ma réflexion prospective vers l’examen des solutions préconisées par Murray Bookchin, et j’ai tenté de comprendre (mais mon anglais est un peu trop sommaire) le dispositif mis en place par le sociologue indo-américain Parag Khana, Connecting people. Je pense donc, tout en évitant soigneusement le risque uchronique, qu’on peut légitimement regarder les révoltés des ronds-points comme les lointains héritiers des communeux. Et j’espère sincèrement qu’ils ne subiront pas le même sort !

    Thibault Isabel : La Commune reviendra-t-elle un jour ? Aurait-elle encore du sens aujourd’hui, ou le monde a-t-il trop changé pour que cette expérience puisse renaître, tel un phénix ?

    Jean Chérasse : C’est le thème abordé dans mon chapitre intitulé « Téléologie », où j’exprime mon point de vue personnel après avoir analysé Bakounine, Kropotkine, Murray Bookchin, le Rojava kurde, la Cecilia, la philosophie des Communs, le mouvement des Colibris, le Connecting people de Parag Khana, etc. Il ne faut plus que le « temps des cerises » soit seulement le temps de la nostalgie ; il faut qu’il devienne le ferment d’une nouvelle problématique révolutionnaire ! Ainsi la Commune ne sera plus un Sphinx, comme l’avait affirmé Karl Marx, mais un Phénix de l’émancipation humaine.

     

    Vous pouvez commander l’excellent livre de Jean Chérasse sur le site des éditions du Croquant.

    Commune de Paris 1871 Jean Chérasse

    2 Commentaires

    1. quel est l’originalité du point de vues des “72 Immortelles” ?

      – la devise républicaine est remise en perspective situationniste
      – c’est l’assemblée de Versailles qui est responsable de la guerre civile
      – prise de conscience de l’identité prolétarienne grâce à la photographie
      – rôle fondamental des Clubs rouges pour l’exercice de la démocratie directe
      – la proposition-phare de Jules Allix sur la parité citoyenne
      – destruction du mythe des “pétroleuses” : les obus au pétrole de Mac Mahon
      – la manufacture des tabacs de Reuilly : un modèle de gestion libertaire

    2. Régis Debray : “J’y ai beaucoup appris, je ne connais pas de livre aussi fouillé, aussi détaillé, aussi vivant sur la Commune de Paris.”

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