Roman Bernard: “Quand on parle du loup…”

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    Roman Bernard

    Le retour du loup en France creuse un profond clivage entre ses partisans et ses opposants. Dans cet article, Roman Bernard fait la part des arguments légitimes ou non, puis tente de sortir par le haut d’un problème de société qui dépasse de beaucoup le simple canis lupus.


     

    On croyait l’avoir perdu, ou en être débarrassé. Eradiqué en France et dans la plupart des pays d’Europe au terme d’un face-à-face millénaire, il n’était plus présent que dans nos imaginaires, sollicités de loin en loin par des contes issus de temps éloignés ou des documentaires animaliers donnant à voir des contrées inaccessibles. Son inscription parmi les espèces protégées par la Convention de Berne de 1979 faisait penser à ces banquets celtes où l’on laissait un couvert pour honorer les morts. Puis il est revenu.

    Loup Chasse

    Pour ou contre le loup ?

    Comme le « matou » de Steve Waring, le loup revient, le siècle suivant, le loup revient, il est toujours vivant… Discrètement d’abord, sautant une frontière toute administrative entre l’Argentera et le Mercantour, deux appellations italienne et française du même massif alpin. C’est tout juste si ses prédations occasionnelles sur les brebis d’alpages trahissaient sa présence. Mais cela ne pouvait durer.

    Carnivore exclusif, vivant en meutes pouvant couvrir des centaines de kilomètres carrés, le loup allait nécessairement entrer en conflit avec l’homme et ses élevages extensifs, eux aussi dévoreurs d’espace. Et le premier sentiment qui nous saisit, avant même de savoir si l’on est pour ou contre ce retour, est celui de la stupéfaction. Comment, dans notre monde taillé au cordeau, orthogonal pour ainsi dire, la résurgence d’un prédateur venu du fond des âges a-t-elle été possible ? La relative mise à l’écart des Balkans — foyer de repeuplement du loup — de l’urbanisation à outrance du XXe siècle ne suffit pas à expliquer ce phénomène. Un tel événement relève du miracle… ou de la malédiction.

    Carnivore exclusif, vivant en meutes pouvant couvrir des centaines de kilomètres carrés, le loup allait nécessairement entrer en conflit avec l’homme et ses élevages extensifs, eux aussi dévoreurs d’espace.

    C’est que, d’un processus zoologique, le retour du loup devient un problème politique en raison de la contradiction entre le respect de la Convention de Berne et le soutien aux bergers et éleveurs, dont les troupeaux sont régulièrement décimés, sans qu’aucun patou ni qu’aucune clôture électrifiée n’arrête les attaques. La politique gouvernementale, qui ménage la chèvre… et le loup, avec la destruction annuelle de 10% des effectifs malgré leur protection, illustre l’impasse politique dans laquelle se trouve l’Etat. Et comme toute impasse politique, le retour du loup suscite fatalement des réponses binaires.

    Alors, pour ou contre le loup ? Difficile de trouver une synthèse dialectique à cette question tant les deux camps en présence semblent animés par des passions davantage que par la raison.

    Le retour du loup s’accompagne d’une revanche de l’irrationnel.

    Au fond, le retour du loup fait apparaître une réalité que plusieurs siècles de rationalisme puis de positivisme n’auront pas réussi à abolir : l’homme est aussi un être de pulsions et d’émotions, et tout ce qui touche à ses affects provoque une réaction tout aussi pulsionnelle. Il n’y a pas à déplorer ce fait, à moins de rêver à une humanité qui n’existerait que dans les déclarations universelles, les constitutions étatiques et les manuels de science politique. Mais la virulence de la controverse qui entoure le loup peut faire douter de la possibilité d’un véritable débat public. Elle souligne avec force la crise de la démocratie représentative.

    Au fond, le retour du loup fait apparaître une réalité que plusieurs siècles de rationalisme puis de positivisme n’auront pas réussi à abolir : l’homme est aussi un être de pulsions et d’émotions.

    S’il faut donc faire une place à nos sentiments, il faut toutefois rendre à la raison ce qui lui revient. Et, avant toute chose, partir des faits, en ces temps où d’innombrables factions qualifient de « fake news » les vérités qui leur déplaisent. L’un des arguments les plus récurrents en provenance des défenseurs du loup est que celui-ci, ayant peur de l’homme, ne s’attaque jamais à lui, toute affirmation contraire relevant du mythe ou pire, du mensonge.

    Il a fallu toute la froideur rationnelle de l’historien pour faire voler cet argument en éclats : oui, le loup peut être un prédateur de l’homme, ce dont attestent les documents historiques. Et, si le loup a en effet peur de l’homme, c’est en proportion de la terreur que canis lupus lui a inspirée depuis la nuit des temps, et l’a conduit à organiser une éradication systématique dont les lieutenants de louveterie actuels sont les héritiers. Le loup n’a pas par nature peur de l’homme. Il a acquis cette peur devant l’efficacité croissante des armes maniées par le bipède.

    Chasse

    La parole aux historiens.

    Dans son récent ouvrage, Le loup. Une histoire culturelle, l’historien Michel Pastoureau revient sur la réalité des attaques du canidé contre les humains : « Du XVe au XVIIIe siècle, les loups constituent partout, ou presque, un fléau, et leurs victimes ne sont plus seulement des moutons ou des chèvres, comme dans l’Antiquité ; ce sont aussi des enfants, voire des adultes lorsque sévit la rage. Tous les documents d’archives, tous les registres paroissiaux, toutes les chroniques l’affirment et le confirment : sous l’Ancien Régime, lorsque certaines circonstances sont réunies – hivers interminables, famines, épidémies, guerres -, les loups attaquent les humains et mangent les cadavres des soldats. Le nier, comme le font aujourd’hui certains éthologues et zoologues, est malhonnête. C’est en outre afficher beaucoup de mépris pour le travail des historiens […] et montrer que l’on n’a rien compris à ce qu’était l’Histoire : les loups d’aujourd’hui ne sont pas les loups d’autrefois, et la vie des campagnes au XXIe siècle est sans rapport aucun avec celle de la fin du Moyen Âge ou de l’époque moderne. C’est enfin faire preuve de beaucoup de suffisance : nos savoirs actuels ne sont pas des vérités mais seulement une étape dans l’histoire des connaissances ; ce qu’affirment aujourd’hui nos plus grands zoologues à propos du loup fera sans doute sourire leurs successeurs dans quelques siècles. »

    Autre historien, Jean-Marc Moriceau, spécialiste du monde rural, a consacré une part importante de ses travaux aux attaques du loup sur l’être humain. Au total, le loup a fait plus de 5000 victimes humaines en France du XVIe à la fin du XIXe siècle, dont près de la moitié par des loups qui n’étaient pas enragés. Moriceau n’hésite pas à parler, devant le déni de certains zélateurs du loup, de « négationnisme », dans l’excellent documentaire de Jérôme Ségur, « Dans la gueule du loup » (2015) :

     

    Il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne rien ressentir face aux multiples récits que l’histoire nous a légués, et qui font apparaître que le loup pouvait, dans certaines conditions, dévorer des enfants, donnant au Petit chaperon rouge une tonalité historique et non seulement légendaire.

    Et il faut être tout aussi atrophié des sentiments pour ne pas être en empathie avec ces bergers actuels forcés de rendre leur bâton. Les alpages qu’ils maintiennent ouverts par le pâturage de leurs troupeaux seront bientôt refermés par le retour de la forêt, dérobant des paysages entiers au regard des hommes. Il y a lieu de se demander si certains partisans du loup sont vraiment motivés par un amour humain de la nature, ou par une haine posthumaine de la civilisation, comme nous l’imaginions ici-même dans notre récente recension de Ré-ensauvageons la France de Gilbert Cochet et Stéphane Durand (Actes Sud).

    Est-ce à dire que les opposants au loup, éleveurs ou chasseurs, ont toujours les idées claires dans cette controverse ?

    Chasse Loup

    Entre chien et loup.

    Si l’on parle d’un « retour » du loup, c’est parce que celui-ci, comme le proverbial « éléphant dans le salon », sature à ce point notre champ de vision que nous ne le voyons plus comme tel. Il est d’ailleurs symptomatique que l’auteur de ces lignes n’évoque qu’aussi loin dans son raisonnement ce loup qui fait tellement partie de notre quotidien que nous en avons oublié l’origine sauvage. Sans lui, il ne serait d’ailleurs pas possible de garder des troupeaux contre ses cousins non domestiqués. Et il suffit de le conduire à la chasse pour que le jovial animal de compagnie qu’est le chien manifeste à nouveau son instinct de tueur, réprimé mais toujours latent chez lui. Comme l’écrivait La Fontaine en pensant aux hommes, le chien n’est au fond qu’un loup repu et enchaîné.

    Pourquoi les mêmes personnes manifestent-elles simultanément amour du chien et peur, voire haine du loup ? N’est-ce pas l’existence-même d’une vie sauvage qui est rejetée par les détracteurs du loup, alors même que nous devons, face au saccage de la nature qui menace jusqu’à notre propre viabilité, fonder une nouvelle alliance avec elle ?

    Il suffit de le conduire à la chasse pour que le jovial animal de compagnie qu’est le chien manifeste à nouveau son instinct de tueur, réprimé mais toujours latent chez lui. Comme l’écrivait La Fontaine en pensant aux hommes, le chien n’est au fond qu’un loup repu et enchaîné.

    Dit autrement, le retour du loup ne peut-il pas être l’occasion d’une réconciliation avec la nature, et donc avec cette part de nous-mêmes qui nous fait tant défaut quand nous somnambulons dans nos mégapoles starbucksisées ?

    On aimerait que les choses soient aussi simples. Qu’il suffise aux « pro » et aux « anti »-loup de réaliser enfin que la préservation de la faune sauvage et le pastoralisme participent de la même alternative à l’agro-industrie pour qu’ils se tombent subitement dans les bras. Happy ending, générique de fin, tomber de rideau.

    L’étau du loup et de l’agriculture industrielle.

    Mais, en réalité, qu’on le salue ou qu’on le déplore, le retour du loup favorise paradoxalement l’élevage industriel, comme le relevaient des bergers dans le documentaire « L’heure des loups » diffusé en début d’année par Public Sénat :

     

    Tant que la mouvance écologiste s’opposera à toute défense des éleveurs contre les prédations dont ils sont victimes (avec l’exception notable de José Bové, lui-même éleveur), elle se rendra malgré elle complice d’une agriculture hors-sol, puisque seules des « fermes de mille vaches » seront à l’abri des appétits lupins.

    Et l’on peut voir se dessiner à l’horizon un monde dystopique à la Hunger Games dans lequel les humains seraient entassés dans des villes irrespirables, séparées de manière étanche d’une nature sauvage qui aurait été rétablie dans ses droits par le retrait de l’homme.

    N’est-ce pas déjà ce qu’illustre la désertification des campagnes françaises ? En Lozère, l’un des départements les plus touchés par les attaques de loups, le tiers des maisons est constitué de résidences secondaires d’urbains, dont l’inoccupation laisse certes le champ libre à des espèces animales, mais prive du même coup les humains de leur contemplation.

    Comme l’écrivait Nicolás Gómez Dávila, « entre la forêt vierge et l’agriculture industrielle, il y a un moment historique de paysage cultivé ». Ce paysage jardiné que prennent en étau le retour incontrôlé du loup et l’agriculture intensive.

    Accepter la violence inhérente à la nature, dont la nôtre.

    Est-il possible d’envisager de sortir par le haut d’une crise qui aurait paru irréaliste il y a encore quinze ans ?

    Disons le tout net : le loup est un animal magnifique, en plus d’être utile pour la régulation des herbivores, laquelle est nécessaire à la préservation des forêts. Son extinction serait donc un crime esthétique autant qu’écologique, tout comme le serait celle du lion en Afrique, du tigre en Asie ou du puma en Amérique.

    Les attaques mortelles de ces grands prédateurs, y compris celles perpétrées sur les humains, ne justifient pas leur disparition. On est simplement en droit d’exiger de leurs défenseurs de ne pas nier ces prédations pour faciliter leurs argumentaires. La défense de la nature est juste, et donc vraie. Pourquoi devrait-elle s’appuyer sur des mensonges ?

    Il faut ainsi accepter la violence inhérente à la nature, comme l’expliquait José Bové dans le documentaire « Dans la gueule du loup » :

     

    Mais il faut pousser ce raisonnement jusqu’à son terme logique : accepter la violence inhérente à la nature implique d’accepter également la violence inhérente à nous-mêmes, qui en faisons partie. S’il est ainsi réjouissant que les loups reviennent en nos contrées, il n’est pas moins légitime que les bergers détruisent ceux qui attaquent leurs troupeaux, sans avoir besoin d’une autorisation préfectorale pour ce faire. Cela permettrait d’ailleurs de maintenir la peur de l’homme chez le loup, nécessaire pour éviter une reprise des attaques sur les humains comme il s’en produisait jusqu’au début du XXe siècle. Cela permettrait aussi de « spécialiser » le loup sur les ongulés sauvages plutôt que domestiques. Et cela permettrait peut-être enfin de sélectionner génétiquement les loups en éliminant les plus agressifs.

    S’il est ainsi réjouissant que les loups reviennent en nos contrées, il n’est pas moins légitime que les bergers détruisent ceux qui attaquent leurs troupeaux.

    L’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) estime à 500 le nombre de loups requis pour assurer la viabilité de l’espèce en France, un chiffre en passe d’être atteint dans les statistiques, s’il ne l’est pas déjà dans les faits. Les années qui viennent devraient d’ailleurs voir la jonction entre les loups originaires d’Italie et ceux en provenance d’Espagne, garantissant un brassage génétique suffisant pour éviter la consanguinité.

    La Convention de Berne est un document juridique, et comme tel peut être révisé pour en faire sortir le loup une fois que sa présence en France sera pérennisée. Il serait ensuite possible de réaliser une véritable gestion de l’espèce au moyen d’un plan de chasse, une politique de quotas qui a fait ses preuves pour le cerf, quasi éteint en France après la Seconde Guerre mondiale, et aujourd’hui en augmentation démographique continue.

    Et peut-être sera-t-il un jour possible en France, comme l’on peut désormais aller écouter le brame du cerf, d’aller écouter aussi le chant fascinant du loup. En gardant toujours une carabine à l’épaule ; on ne sait jamais.

    Roman Bernard

    31 Commentaires

    1. Je suis étonné – d’autant plus que la seconde partie de l’article résonne très fort avec l’ouvrage dont je vais citer l’auteur et le titre – qu’il ne soit pas fait référence à Baptiste Morizot, auteur de “LES DIPLOMATES – cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant.” 2016 – aux Éditions Wildproject.
      Mais sans doute ce livre n’est-il pas connu de Bernard Roman.
      Il ne me semble pas inutile ici d’en reproduire la quatrième de couverture dont il tient les promesses :
      “Il s’agit avant tout d’un problème géopolitique : réagir au retour spontané du loup en France, et à sa dispersion dans une campagne que la déprise rurale rend presque à son passé de « Gaule chevelue ». Le retour du loup interroge notre capacité à coexister avec la biodiversité qui nous fonde – à inventer de nouvelles formes de diplomatie.
      Notre sens de la propriété et des frontières relève d’un « sens du territoire » que nous avons en commun avec d’autres animaux. Et notre savoir-faire diplomatique s’enracine dans une compétence animale inscrite au plus profond de notre histoire évolutive.
      Guidé par Chartes Darwin, Konrad Lorenz, Atdo Leopold… et de nombreux autres « diplomates », Morizot propose ici un essai de philosophie animale. Comme un incendie de prairie, ce livre traverse et féconde les grands sujets de la philosophie de l’écologie, de l’éthologie, jusqu’à l’éthique. Il esquisse un monde où nous vivrons « en bonne intelligence avec ce qui, en nous et hors de nous, ne veut pas être domestiqué ».

    2. Mettre en équivalence “le retour incontrôlé du loup” et l’agriculture industrielle comme les deux bras de l’étau qui étouffe la paysannerie me paraît un brin déséquilibré…

    3. Certes. Mais cela ne rend pas cette mise en équivalence plus équilibrée…, ni l’image de l’étau justifiée. Il y a même un transfert du malaise des causes majoritaires et massives mais lointaines et insaisissables de leur malaise – l’agriculture industrielle etc. – vers des causes minoritaires et secondaires – le loup, les écolos, etc. Le loup ou l’ours émissaire – comme souvent l’immigré, d’ailleurs, qui vient nous déranger…

    4. C’est bien que vous ayez fini par regarder cette vidéo, puisque ce n’était manifestement pas le cas la première fois que vous en commentiez le contenu.

      L’image ne vous plaît pas ? Que n’en proposez-vous pas une autre, dans un esprit constructif ? Si je devais en imaginer une différente, je dirais “le marteau et l’enclume”, par exemple. Rien ne vous interdit d’en trouver une meilleure.

      Je n’établis bien évidemment pas une équivalence totale entre le loup et l’agriculture industrielle, je dis simplement, comme les éleveurs interviewés, que son retour incontrôlé fait le jeu de celle-ci. Et que ses défenseurs hémiplégiques en sont les idiots utiles. Comme les anti-viande se font les idiots utiles de l’industrie qui va bientôt nous refourguer de la viande de synthèse, puisque les végétaux ne sont pas suffisants pour nous apporter tous les acides aminés et la vitamine B12…

      Quant à la gestion de la faune sauvage : cet article est complémentaire du précédent, que je vous invite également à lire : https://linactuelle.fr/index.php/2019/04/17/re-ensauvageons-la-france-roman-bernard .

    5. Je suis assez d’accord avec le problème soulevé par la viande de synthèse. Les philosophes végétariens laissent souvent ce point dans l’ombre, non tout à fait par mauvaise foi, mais parce qu’ils ne sont pas favorables eux-mêmes, j’imagine, pour la plupart, à la consommation de ces viandes de synthèse. Il n’empêche que le reflux de l’alimentation carnée favorisera de facto ce genre d’industrialisme alimentaire. C’est un point auquel je suis sensible, dans la mesure où je suis écologiste, et favorable à la préservation du monde sauvage, mais réfractaire au refus déontologique de tuer les bêtes en vue de l’alimentation. Pour autant, il est clair selon moi que la consommation actuelle de viande à l’échelle de la planète est insoutenable et qu’il faut décroître.

    6. Les végétariens, les black blocs, etc., sont animés de convictions sincères et agissent en fonction de ce qu’ils croient juste. C’est vrai de tous les camps. Personne n’est jamais l’idiot utile volontaire de qui que ce soit. Mais il arrive que, par un effet d’hétérotélie, un combat aboutisse au contraire de ce qu’il visait. Cela ne remet pas en cause la pureté des intentions, évidemment; les Chinois, qui ont l’esprit pragmatique plus que déontologique, considèrent néanmoins qu’il vaut mieux raisonner sous l’angle de la stratégie plutôt que de l’intégrité.

      Dans le cas du loup, cela dit, le problème renvoie surtout à la question de savoir si l’on sacralise ou pas la vie animale, et jusqu’à quel point on valorise la vie sauvage face à la vie civilisée. On se situe là devant un choix axiologique fondamental, qui relève du tempérament plus que de l’argumentation rationnelle. C’est bien toute la difficulté politique: un accord collectif est presque impossible à trouver.

      • Il ne s’agit pas, dans la réalité, d’un équilibre idéal entre vue sauvage et civilisée (pourquoi les séparer? ), comme le propose Robert Hainard, grand naturaliste et sauvagiste s’il en est, mais d’un deséquilibre massif entre société industrielle et vie sauvage.

    7. @ Thibault Isabel

      En effet, la consommation de viande globale n’est pas soutenable, pas plus que ne l’est l’explosion démographique qui la sous-tend.

      C’est aussi pour cela que j’explore les thèmes de la chasse et de l’élevage en plein air, qui correspondent à une consommation de viande raisonnée avec une population stabilisée.

    8. La philosophe idiote utile (animaliste et végétalienne) Florence Burgat aborde frontalement la question de la viande de synthèse dans L’humanité carnivore. Il est parfois utile de lire les idiots utiles.

    9. Le rapport, c’est celui d’un rapport au monde justement. J’ai lu ces articles, bien sûr. C’est toute une vision de la vie qui s’y exprime. Il y est beaucoup question de contrôle, de gestion et de carabine.

    10. On peut toujours fantasmer chasser l’élan à l’arc dans les ruines du World Grade Center comme Tyler Durden dans Fight Club. Mais les idiots utiles végétariens/végétaliens écologistes/animalistes raisonnent bêtement dans le monde dans lequel nous vivons, celui de l’explosion démographique et alimentaire et de l’effondrement écologique et faunistique. Beaucoup deviennent même végétariens par éthique conséquentialiste et non déontologique, par écologisme, par anticapitalisme, voire par marxisme plutôt que par animalisme.

    11. Je le craignais au départ, j’en ai désormais la preuve : vous ne venez pas discuter de bonne foi mais troller ce fil de commentaires, comme en témoignent vos messages à répétition.

      Ce qui illustre mon idée selon laquelle, quand on aborde ces sujets, il est difficile d’avoir une discussion sereine avec des individus frappés d’hémiplégie. J’en ai donc fini avec vous.

    12. Le pragmatisme conséquentialiste justifie sans mal une décroissance de la consommation de viande, mais non son interdiction. Je vois mal sur quelle base conséquentialiste on pourrait fonder un interdit alimentaire, non?

    13. Non non, pas de troll ici. Pourquoi saboterais-je une revue que j’ai cofondée et dont je suis conseiller de rédaction ? Je pratiquais juste l’aphorisme confuceen ou nietzschéen cher à notre directeur de publication… Chacun de mes messages, bien que venant d’un hémiplégique idiot utile, est très sérieux, même quand ironique.

    14. Disons que Falk van Gaver est un esprit taoïste et sauvagiste, et que notre ami Roman Bernard a sans doute comme moi l’esprit balancé de contrôle. Je suis confucéen, en effet, et je m’efforce d’appuyer mon écologisme sur cette base. Les débats que nous avons sont toutefois utiles: ils permettent d’aborder des questions philosophiques d’habitude livrées au seul militantisme, et donc écartées des vrais débats, des vrais échanges.

    15. Ce qui est quand même bien pratique avec la rhétorique de l’idiot utile, c’est qu’on peut toujours pratiquer le retour à l’envoyeur. Ainsi les partisans de la chasse raisonnée ou de l’élevage raisonné qui accusent les anti-chasse d’être les idiots utiles de l’agro-industrie ne sont-ils pas les idiots utiles du statu quo, du business as usual ? Au-delà du renversement facile ad abyssum, la question est très concrète : qui, de la défenseuse du petit élevage et pourfendeuse de vegans Jocelyne Porcher ou de L214, L269 etc. lutte vraiment contre l’élevage industriel? Il se pourrait bien, comme je le pense, que les animalistes même vegans soient les alliés objectifs des petits éleveurs et de la chasse vraiment responsable – et pas de la blague sanglante qu’on nous vend sous ce nom.

    16. Il ne s’agit pas du tout d’une question d’interdit alimentaire mais d’un point de vue animaliste d’abolition du meurtre alimentaire ou utilitaire (et d’un point de vue écologiste de cessation de la prédation et deprédation humaine insoutenable même a petite échelle en contexte d’effondrements ecosystemiques en chaîne comme je le vois et le vis avec la petite pêche locale sur la petite île polynésienne ou je vis ou avec la chasse locale en Guyane ou j’ai vécu ). D’où l’absence d'”interdit alimentaire” sur la viande artificielle de la part de la plupart des vegans (question qui n’a d’ailleurs rien a voir avec la B12…) : voilà grosso modo le raisonnement très pragmatique (eh oui…) : la majorité de la viande consommée dans le monde est industrielle et transformee et n’a rien a voir avec de la vraie viande – en l’absence de sortie du capitalisme industriel pour le moment, autant la remplacer par de la viande de synthèse qui évitera une masse abyssale de souffrance abyssale et sera sans doute moins nocive pour la santé et l’environnement. Mais les vegans ne militent pas pour manger de la viande de synthèse, qui n’a de plus rien a voir avec pallier le manque de B12! Je la fais brève, mais un conseil : avant de discuter des thèses écologistes radicales ou profondes, animalistes, abolitionnistes, vegans, etc., dans leur diversité, tellement caricaturees en France, il vaut mieux les lire – au moins les grands auteurs, Peter Singer, Gary Francione, Tom Regan et plus récemment Will Kymlicka & Sue Donaldson, et Florence Burgat et Corine Pelluchon pour les Français.es (en écriture inclusif.ve…), ça fait vraiment gagner du temps.

    17. Dans ce cas, tout le monde gagnera du temps en lisant davantage: je pense que ce sont des arguments ad hominem un peu faciles, car nous sommes tous capable d’accumuler les références. Remplacer la viande animale par de la viande de synthèse me paraît d’ailleurs digne du transhumanisme, dit sous cette forme. Et la question des souffrances animales pose encore d’autres difficultés, qu’il n’est pas possible de régler ici. Tout cela mérite sans doute des considérations plus poussées et plus structurées pour ne pas verser dans la caricature. Le militantisme, lorsqu’il confine en effet à l’hémiplégie, ne sert pas la richesse de la pensée, ni la noblesse des causes défendues, à mon avis.

    18. Je remarque juste qu’il y a une caricature récurrente de l’écolo-bobo pro-loup voire du vegan transhumaniste qui ne rend guère justice aux pensées animalistes. Je pense en effet qu’il est difficile de parler d’une pensée – ou d’un courant – sans se pencher sérieusement dessus. Même le libéralisme… 😁

      Il me semble que la viande artificielle n’est pas tout à fait la même chose que le transhumain, mais quoi qu’il en soit les animalistes ne militent pas pour la viande de synthèse : certains disent juste en gros : puisque l’humanité actuelle est massivement et tendanciellement accroc à la viande industrielle, autant la remplacer par de la viande artificielle. Mais, idéalement, ni l’une ni l’autre, bien sûr.

      Quoi qu’il en soit, il me semble que le pragmatisme impose une alliance entre anticapitalistes, écologistes et animalistes de tout poil… 😀

      Car il ne s’agit pas tant, dans l’écologisme/animalisme (et anticapitalisme radical – j’invite à lire le livre de Pierre Madelin “Au-delà du capitalisme” qui opère cette synthèse en francophonie), d’éthique que de politique – d’écopolitique, de cosmopolitique, de zoopolitique et de biopolitique (pas au sens de Michel Foucault ).

    19. Il ne s’agit pas d’un concours de références, bien sûr, ni d’une attaque ad hominem, mais d’une invitation que je me suis d’abord adressée à moi-même il y a quelques années maintenant : toutes ces questions ont été tellement réfléchies et discutées de manière remarquable depuis des décennies dans le monde – avec un remarquable retard en France où il n’y a toujours aucune chaire universitaire de philosophie de l’écologie ou d’éthique environnementale – qu’il est dommage de passer à côté. Mais il est vrai qu’un fil de commentaires n’est pas un lieu de grands développements mais plutôt de réparties laconiques. De grands papiers (ou écrans…) à venir dans L’inactuelle donc ! Merci d’ailleurs à Roman Bernard pour ses papiers qui suscitent débat : je ne cherche pas à décourager mais au contraire j’encourage sa participation à L’inactuelle où nous aimons les discussions engagées ! En “bon” écologiste, je suis pluraliste et diversitaire… 😉

    20. Amen, Falk! Nous reprendrons ce débat à l’avenir, en effet. Il y a à mon avis des simplifications dans les deux camps – animalistes et anti-animalistes -, c’est le sens profond de mon propos. Et les deux camps ont trop souvent tendance à argumenter en caricaturant l’adversaire, au lieu de défendre leur position de manière rationnelle et argumentée. Peut-être parce que ce débat n’est pas d’abord rationnel, mais fondé sur des axiomes de valeurs qui dépendent du tempérament de chacun, telle est en tout cas ma conviction. Nous ré-aborderons abondamment ces questions sur L’inactuelle très bientôt.

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