Entretien: Renaud Beauchard “Sommes-nous les enfants du narcissisme?”

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    Lasch

    La « culture du narcissisme » désigne la tendance des sociétés modernes à valoriser un type d’homme atomisé, extérieurement indépendant, mais en réalité dépourvu d’autonomie et incapable de prescrire des limites à son désir. Cette expression a été popularisée par Christopher Lasch, à qui Renaud Beauchard vient de consacrer un ouvrage intitulé Christopher Lasch, un populisme vertueux, aux éditions Michalon.


     

    Thibault Isabel : Lasch a été très influencé par l’Ecole de Francfort – sans parler de celui qu’il considéra un temps comme son maître, Richard Hofstadter –, et il en tira un intérêt déterminant pour les questions culturelles. Aux yeux de Lasch, le capitalisme est non seulement nuisible à cause des iniquités sociales qu’il engendre, mais plus encore pour la misère existentielle à laquelle il nous accule. La critique du consumérisme moderne était d’ailleurs au cœur de sa pensée, car la société de consommation fait de nous des « individus narcissiques », incapables de maturité et de sens des responsabilités. Lasch dénonçait la culture du narcissisme dans les années 1980, en plein engouement néolibéral pour le self-made man, les hommes d’affaires sans scrupules, le goût du paraître, l’obsession machiste de la virilité, etc. La culture du narcissisme est-elle toujours d’actualité, est-elle périmée ou a-t-elle changé de forme ?

    Renaud Beauchard : La culture du narcissisme est le trait culturel dominant du capitalisme contemporain, donc, à moins que nous n’en soyons sortis, nous vivons plus que jamais dans l’ère du narcissisme, comme en atteste l’usage qui est fait du terme et des thèses de Lasch, par exemple, par Anselm Jappe. Commençons par rappeler ce qu’on entend par « narcissisme ». Celui-ci se définit en référence aux défenses inconscientes que développe l’enfant en bas-âge lorsqu’il réalise que ses parents sont des personnes séparées de lui et qu’ils n’existent pas qu’à la seule fin de satisfaire ses désirs. Transposé chez l’individu contemporain, il est le type de défense que celui-ci développe pour survivre dans un monde qui se dérobe à la compréhension humaine.

    Deux possibilités s’offrent en effet à Narcisse. Soit s’abandonner à une foi imperturbable dans le pouvoir enchanté et omnipotent de la technologie prométhéenne pour régler tous les problèmes liés à l’inintelligibilité fondamentale du monde et résoudre les multiples crises dont la quantité et le rythme s’accélèrent à mesure que nous transgressons, dans une allégresse de moins en moins joyeuse et de plus en plus résignée, toutes les limites naturelles. C’est-à-dire, en somme, s’habituer à ne rien comprendre, à être dépendant pour tous ses besoins vitaux, et même pour la fabrication de ses propres désirs, de forces impersonnelles comme l’Etat, les arsenaux de destruction massive, l’agriculture industrielle, les chaînes de valeur de l’économie mondialisée, le marché de masse et la consommation.

    L’autre stratégie de survie du narcissisme consiste à se réfugier dans le désir de fusion avec la nature du gnosticisme New Age.

    L’autre stratégie de survie du narcissisme consiste à se réfugier dans le désir de fusion avec la nature du gnosticisme New Age, dont un exemple édifiant nous a été donné l’été dernier avec la diffusion sur France Culture d’une série intitulée « Narcisse, accusé non coupable ». Son animateur, le philosophe Fabrice Midal, lui-même auteur d’un ouvrage fort à propos titré Sauvez votre peau, Devenez narcissique, nous encourageait à nous « narcissiser d’urgence » ; il nous donnait des conseils pour savoir « comment narcissiser quelqu’un », c’est-à-dire comment « le remettre en contact avec la source la plus profonde de la vie. Le remettre en mouvement. [L]e libérer de l’auto-exploitation de lui-même où chacun s’opprime soi-même ». Un des épisodes les plus intéressants de cette série réinterprétait le mythe de Narcisse à partir d’un texte du second siècle avant Jésus Christ de Pausanias, selon lequel Narcisse ne tomberait pas amoureux de son propre reflet, mais verrait dans celui-ci l’image de sa sœur décédée, de sorte que le mythe ne serait pas une mise en garde contre l’hubris comme tous les mythes, mais symboliserait une quête d’unité, de fusion avec la nature. « La figure du Narcisse exhaucé », nous dit Midal, « est fait d’une réconciliation de ce qui était en nous disjoints : le masculin et le féminin, le moi et l’autre, l’intérieur et l’extérieur… », d’où notre fascination actuelle pour les transgenres, héros de la marche de l’espèce humaine vers l’unité androgynique. Ceci rejoint d’ailleurs l’invitation de Marcuse au réinvestissement libidinal de tout le corps, c’est-à-dire à la régression libidinale au stade du narcissisme primaire pour en finir avec la détermination (c’est à dire avec la dés-érotisation du corps par la réduction au stade génital) et établir un sentiment océanique avec le monde.

    Lasch Beauchard

    Thibault Isabel : Lasch a été très influencé aussi par la pensée pragmatiste, qui, tout en interprétant la vérité sur un mode non-métaphysique et non dogmatique, accorde beaucoup d’importance au fait de penser « à la mesure du réel ». C’est une apologie du bon sens, en quelque sorte, par opposition au caractère souvent abstrait des affabulations purement théoriques. Le tort des enfants de Narcisse n’est-il pas à cette aune de s’enfermer dans une vision du monde fantasmatique et de ne plus voir le réel ?

    Renaud Beauchard : Lasch analyse les deux variantes de la culture du narcissisme comme des impasses équivalant en fait à une interdiction de la connaissance empirique. En effet, la logique d’abstraction au cœur du capitalisme et les délires transgressifs qu’elle nourrit, comme la fluidité du genre, impliquent une rationalisation de la vie intérieure, c’est-à-dire une transposition sur un plan abstrait de la totalité des savoirs pratiques de la vie (travailler, manger, aimer, habiter, se soigner, se divertir etc.)[1]. C’est en ce sens qu’il faut d’ailleurs comprendre la formule de Matthew Crawford dans L’éloge du carburateur, lorsqu’il qualifie ce qu’on désigne aujourd’hui comme du travail « intellectuel » par l’expression, en anglais de « trafficking in abstraction », qui peut se traduire par « manipuler des abstractions ». Il suffit de s’en rendre compte en allant chez le médecin de nos jours. A partir d’un certain âge, passé la discussion de courtoisie qui ponctue le début de chaque visite, l’étape suivante conduit toujours à la consultation de l’écran d’ordinateur sur lequel apparaissent des prises de mesures, puis vient le sermon moralisateur à propos de certains indicateurs sur votre statut de vivant en sursis et la prescription, mot d’essence normative par excellence, de drogues altérant votre équilibre physiologique et psychologique à la seule fin de prolonger votre existence et faire de vous un mort de votre vivant. Preuve, une fois encore, que la santé, ou plutôt cet ersatz de santé redéfinie par la bureaucratie de la santé publique, est l’équivalent moderne du salut, et que les thérapeutes sont les nouveaux prêtres d’une société qui a cessé de croire en un avenir.

    Pour sortir de cette « impasse intérieure » de la modernité, Lasch en appelle à la manière de Matthew Crawford à retrouver notre attention au monde par le biais d’objets transitionnels qui nous permettent un engagement actif et pratique avec lui.

    Thibault Isabel : Les troubles du narcissisme relèvent à la fois d’un vice culturel fondamental de nos sociétés, mais aussi d’un défaut d’éducation. Lasch mettait pour cette raison un accent très fort sur l’analyse du cadre familial, déplorant que celui-ci ait si souvent été malmené par la bureaucratie moderne. A cet égard, on a parfois perçu Lasch comme un simple défenseur de la famille bourgeoise contre les assauts d’un Etat omnipotent, qui, au fil du XXe siècle, s’est en effet arrogé de nombreuses prérogatives morales à travers l’école, la propagande officielle du pouvoir et les structures d’« aide aux familles », subrepticement chargées de véhiculer une idéologie individualiste, progressiste et libérale. J’estime néanmoins que la position de Lasch est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Lui-même regrettait que la famille, à partir du XIXe siècle notamment, fût devenue un « havre » isolé du reste de la société ; il déplorait en somme que la famille se fût privatisée au point de perdre son influence sur la vie publique, comme entité démocratique à part entière. Quelle vision Lasch avait-il réellement de la famille, et accessoirement de l’articulation du privé et du public dans la société ?

    Renaud Beauchard : La pensée de Lasch sur la famille est en effet cruciale, car c’est bel et bien à partir de son étude sur cette institution qu’il a élaboré sa métaphore de la culture du narcissisme. Dans La famille. Un refuge dans un monde impitoyable, qui est un titre ironique, Lasch fustige l’idée développée par les réformateurs sociaux au XIXe siècle selon laquelle la famille aurait pu devenir le seul refuge contre l’invasion de la place publique par la sociabilité de marché et l’état de guerre permanent qu’elle induit. Au contraire, soutient Lasch, l’emprise croissante des « médecins au chevet de la société » a fait qu’un « froid glacial s’abat sur la famille […dont] l’objectif de la vie [en son sein] n’est plus l’intimité, ni l’encadrement parental, mais la survie psychique ».

    Lasch estime qu’il était illusoire que la famille, privée de ses fonctions de socialisation confiées à des institutions externes, puisse résister à l’envahissement de la sociabilité de marché.

    Lasch estime qu’il était illusoire que la famille, privée de ses fonctions de socialisation confiées à des institutions externes, puisse résister à l’envahissement de la sociabilité de marché. Mais, en outre, les thérapeutes chargés de bétonner cette muraille illusoire entre la sauvagerie du monde capitaliste et la famille sont ceux par lesquels les anti-valeurs d’un monde dominé par des consortiums géants et les procédés de la publicité de masse ont pénétré la famille pour en faire une institution spécialisée dans la production de la personnalité faible et veule que réclamait le capitalisme de consommation. En effet, en prenant d’emblée le parti de la mère et des enfants contre un père déjà absent du fait de la socialisation de la production du foyer vers l’usine et le bureau, les thérapeutes, loin d’avoir fait de la famille un sanctuaire affectif, n’ont ni renforcé la fonction affective de la famille ni réduit son rôle de socialisation. Ils ont fait que « la famille, vidée de l’intensité affective qui caractérisait jadis les relations domestiques, socialise les jeunes par le biais de relations accommodantes, adoucies, [mais impitoyables,] qui prédominent de la même façon dans le monde extérieur. »

    L’effet le plus significatif de ces modifications se situe au niveau du surmoi. Combiné avec le repli de la famille sur sa seule forme nucléaire, et avec le rétrécissement du rôle traditionnel du quartier et de la famille élargie, auxquels les enfants pouvaient le cas échéant s’identifier, le retrait et la permissivité du père ont privé les enfants de la possibilité de confrontation directe avec des incarnations concrètes de l’autorité. En l’absence de telles figures, les enfants ont été privés d’un surmoi, ou plus précisément, cette privation a rendu les éléments du surmoi « plus archaïques, plus pulsionnels et plus mortifères ». Au lieu d’intérioriser une figure de l’autorité plus ou moins légitime, par le conflit avec des personnes l’incarnant, l’individu contemporain intègre directement dans sa psyché l’image de la surpuissance de l’Etat et de sa capacité infinie de contrainte et de violence aveugle.

    [1] Sur ce point, cf. l’excellent livre de Renaud Garcia, Le sens des limites, Contre l’abstraction capitaliste, Paris, L’échappée, 2018.

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