Raphaël Juan: “Le chamanisme littéraire de Claire Barré”

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Claire Barré

Après une formation de comédienne au Cours Simon, Claire Barré joue et écrit pour le théâtre. Elle est aussi l’auteur de quatre romans, Ceci est mon sexe (Hugo, 2014), Baudelaire, le diable et moi (2015), Phrères (2016), et Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting-Bull (2017), tous publiés aux éditions Robert Laffont. Raphaël Juan lui rend hommage et montre les liens spirituels qu’entretient son œuvre avec l’ésotérisme, le chamanisme et la Gnose.


 

Claire Barré est un écrivain encore trop méconnu au regard de la qualité et de l’originalité de ses textes. Son parcours est atypique, puisqu’elle gagne sa vie comme scénariste (films, séries et même émissions, comme les Minikeums, qui ont marqué l’enfance de nombreux trentenaires !) A l’instar de Docteur Jekyll et de Mister Hyde, derrière son estimable métier et sa vie de famille rangée, elle est un auteur, et une femme, d’une fantaisie et d’une singularité redoutables. Aux côtés de personnes qui comptent parmi les écrivains « discrets » les plus troublants, par la précision de leur vision du centre des choses – je songe notamment à Basarab Nicolescu, Jean-Philippe de Tonnac, Raymond Abellio, Pacôme Thiellement, Marc-Edouard Nabe par exemple –, elle compose une petite mais ardente constellation d’héritiers et d’amoureux de la poésie du Grand Jeu, une poésie de la transgression sans faux semblants, de l’engagement spirituel total, de la recherche véritable jusqu’à la mort.

livres de Claire Barré

Le Grand Jeu.

Le Grand Jeu est un mouvement poétique fondé à Reims, au début du XXe siècle, par un groupe d’adolescents dont un duo archétypal se dégagera : René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme deux particules issues d’un même noyau, ces « phrères » en révolution, en amour, en mort prématurée et en incandescence auront des trajectoires identiques de principe, mais de manifestation opposée. René Daumal se tournera vers la mystique indienne, le yoga, la clarté, la transparence, la poésie blanche, la chasteté d’esprit, Roger Gilbert-Lecomte vers l’expérience par les gouffres, la saturation de l’esprit, les drogues, la poésie noire, le dionysisme intégral, la « sauvagerie », l’autodestruction, l’anéantissement du moi dans la création. Claire Barré rapproche d’ailleurs de façon amusante et pédagogique Daumal de John Lennon et Gilbert-Lecomte de Jim Morrison.

C’est par le truchement de son livre en tous points remarquable sur la relation adolescente de ces deux poètes, Phrères, que j’ai découvert le talent littéraire de Claire Barré. Ma lecture sur la place de l’Imam Khomeini à Ispahan ajoutait à la magie du sujet et de la narration. Insistons sur l’habileté de Claire Barré à retranscrire de façon visionnaire cette aventure poétique et humaine, ainsi que sur sa juste sensibilité pour évoquer les découvertes érotiques de ces jeunes gens, son sens de la progression dynamique du récit et sa sympathie communicative pour ces archangéliques personnages. Le traitement romanesque de la poésie est en outre suffisamment rare pour être noté et crédité.

Claire Barré portrait

Le chamanisme.

D’une poésie plus globale, cosmologique, Claire Barré, est également l’auteur de Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bull. Ce récit est le témoignage tout à fait étonnant de sa rencontre avec le spectre du chef indien Sitting Bull. Attablée en train de manger des pâtes, un beau jour, Claire a vu apparaître le visage fantomatique de cet indien dont elle ne savait rien. Précisons qu’elle était à jeun d’alcool, qu’elle gardait par-delà cette rencontre étrange un discernement commun et qu’elle n’avait plus consommé de substances psychédéliques depuis de nombreuses années ! Cette expérience entêtante s’est résolue à travers un investissement intellectuel et physique dans le chamanisme, ainsi que dans la cause des Indiens d’Amérique du Nord.

Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bull est le témoignage tout à fait étonnant d’une rencontre avec le spectre du chef indien. Attablée en train de manger des pâtes, Claire a vu apparaître le visage fantomatique de cet homme dont elle ne savait rien.

Claire Barré raconte précisément sa rencontre avec une chamane sibérienne – il y a bien une internationale chamanique ! – qui lui a fait prendre conscience de tout un tas de possibilités psychiques, visuelles, sensorielles, généralement ignorées par ceux qui en sont porteurs, qu’elle pouvait réaliser par un travail musical hypnotique, un intérêt pour les rêves et les états intermédiaires, des méthodes de purification de l’âme, etc. Les vertus de l’accompagnement à la transmigration des âmes défuntes lui auraient également été révélées à cette occasion.

Le chamanisme entendu sérieusement n’étant pas qu’un divertissement de néo-hippies (ou, pire, de bobos !), Claire Barré a dû plusieurs fois fixer la bonne distance entre ces nouvelles informations de plus en plus chronophages et la nécessité de conserver la vie stable qu’elle s’était construite. Si elle n’a pas réalisé de film sur Sitting Bull c’est bien qu’à un moment donné cette immersion aurait demandé une acculturation totale et irrévocable. Ce livre est étonnant et met à nu une expérience sincère, à la lisière de la raison, du bon sens et de l’irrationnel, dans un essai de dépassement ou au moins d’équilibrage des catégories subtiles et causales qui sont le cœur battant d’une postmodernité intelligente.

Chant d'amours Claire Barré

Gnose et anarchie.

Cet ouvrage est à rapprocher de La Victoire des Sans-Roi, de Pacôme Thiellement publié la même année, en 2017, qui présente de façon très convaincante, d’un point de vue vivant plus que scientifique, la force de régénération pour nous autres porteurs de l’étincelle parfois ténue mais inextinguible de l’anarchie véritable et l’actualité officieuse des textes gnostiques de la bibliothèque de Nag Hamadi. Naturellement, ces essais constituent avec quelques autres l’air pur des effluves extraites des idées irrationalistes, ou para-rationalistes, pour améliorer le sort des êtres vivants et de la planète. Cette sensibilité est à relier avec les sensibilités écologiques qui prennent incontestablement forme : le développement personnel (quoique souvent parfaitement crétin et égocentré), la figure des sorcières dans l’affirmation féministe, l’émergence des communautés anti-institutionnelles, l’horizontalité qui sont le moteur organique de notre époque bien définie par Michel Maffesoli comme la collusion des résurgences archaïques et des technologies de pointe, et dont l’Internet est l’expression la plus démocratique.

Claire Barré s’approprie la dichotomie classique des gnostiques entre l’âme et le corps, sans s’en tenir aux implications morales manichéennes de ce courant spirituel. Chant d’Amours raconte l’épopée poétique d’une fille, Stella, dont l’âme se trouve au-dessus de sa tête, tiraillée entre un homme qui fait jouir son corps, Amir, et un autre qui fait jouir son âme, Malo. Là encore, les évocations érotiques et amoureuses sont la clé du voyage des états de conscience, un voyage qui se réifie dans le rythme de la poésie, un rythme puisé dans la steppe mongole, imprégné des bruits et de la monotonie des rêves de cette steppe, des kilomètres parcourus à l’Orient des mythes. Souvent remarquablement cru, toujours lancinant, ce texte très féminin est une invitation au vrai voyage amoureux, celui qui s’ouvre par-delà la chair et les corps.

Raphaël Juan

 

 

Quelques extraits des livres de Claire Barré…

 

Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bull

« Me revient en mémoire ce proverbe cree, parfois attribué à Sitting Bull: Quand le dernier arbre aura été abattu, la dernière rivière empoisonnée et le dernier poisson pêché, alors l’homme s’apercevra que l’argent ne se mange pas. »

Phrères

« Comme ils aiment les étaler ces mots boursouflant leur langage et leur écrits, comme ils aiment manier la langue en l’ornant de mots à chaussetrapes, à tiroirs. Moyen sûr de crypter leur pensée, de ne l’ouvrir qu’aux érudits, à ceux capables de déchiffrer le fond derrière la forme, capables de simplifier à l’extrême, de revenir au sens pur, clair. Ils savent que l’alchimiste doit cacher ses découvertes derrière des codes, que l’hermétisme est la clé de la recherche, que révélation rime avec dissimulation. Tous ne sont pas dignes de plonger dans le labyrinthe sacré de leurs esprits, seuls quelques élus feront l’effort de les comprendre. Et à eux seuls, les Phrères simplistes ouvriront leur âme. A eux seuls. Et les autres peuvent bien aller se pendre avec la corde du quotidien. »

Ceci est mon sexe

« Il y avait un soleil et une lune, pourquoi n’y aurait­-il pas un Dieu et un Déesse ? Sans oublier la Terre, notre Mère à tous. Et le Ciel, notre protecteur. Ce qu’elle voulait, c’était prôner une harmonie universelle où chacun aurait sa place. »

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