Entretien: Corine Pelluchon “La cause animale, un enjeu civilisationnel”

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Corine Pelluchon

Corine Pelluchon, professeure de philosophie à l’Université de Paris-Est-Marne-la-Vallée, a écrit de nombreux livres consacrés à la philosophie morale et politique, travaillant notamment sur des questions de société telles que la fin de vie, l’écologie, la reconstruction de la démocratie et la cause animale. On lui doit en particulier Ethique de la considération (Seuil, 2018), Manifeste animaliste : politiser la cause animale (Alma, 2017), Les Nourritures. Philosophie du corps politique (Seuil, 2015) et Eléments pour une éthique de la vulnérabilité : les hommes, les animaux, la nature (Le Cerf, 2011).


 

Falk van Gaver : Qu’est-ce qu’un animal ? Ou, pour mieux dire, qui sont les animaux ?

Corine Pelluchon : Il vaut mieux, en effet, parler des animaux au pluriel afin d’insister sur la diversité des espèces et l’unicité de chaque individu. Le pluriel permet d’appréhender les différences existant entre les animaux et nous et de penser l’hétérogénéité des accès aux réels, le fait que chaque animal met en forme à sa manière le monde, comme disait Merleau-Ponty. Non seulement les animaux ne forment pas un groupe homogène, mais, de plus, on ne doit pas les définir de manière négative, c’est-à-dire par ce qu’ils ne sont pas (des humains), par ce dont ils ne seraient pas dotés (le logos, le langage articulé.). L’altérité de chaque animal est significative. Les animaux sont des êtres individués. Ils ont des besoins de base, liés aux normes de leur espèce, et si ces besoins sont frustrés, cela génère en eux une grande souffrance. Ils ont une subjectivité. Chaque animal a des préférences, que sa biographie a conformées et qu’il peut communiquer. Ce sont des sujets, mais ils n’ont pas la réflexivité et ils ne sont pas des agents délibératifs, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas discuter de leurs conceptions du bien et du mal, contrairement à nous.

Les animaux sont des êtres individués. Ils ont des besoins de base, liés aux normes de leur espèce, et si ces besoins sont frustrés, cela génère en eux une grande souffrance. Ils ont une subjectivité.

Cependant, ils ne sont pas seulement passifs : quand on les pense comme de simples patients moraux que l’on protège, on néglige leurs compétences, le fait qu’ils savent comment élever leurs petits, s’organiser, et qu’ils ont une agentivité, c’est-à-dire qu’ils sont capables d’exprimer leurs intérêts et leurs préférences. Enfin, leur existence nous oblige. Car nous ne sommes pas seuls au monde ; les animaux partagent avec nous le foyer des Terriens ou oikos. Nous ne pouvons donc pas nous emparer de toutes les ressources ni détruire leur habitat. C’est une question de justice. De plus, la manière dont nous abusons d’eux en les exploitant au mépris de leurs besoins de base et de leur subjectivité reflète la souveraineté absolue que nous nous accordons. Car leurs besoins de base et leur subjectivité limitent de l’intérieur notre droit d’en user comme bon nous semble. C’est en ce sens que l’on peut dire qu’il y a un appel des animaux, qu’ils nous regardent et nous concernent : la manière dont nous nous comportons avec eux est non seulement cruelle et injuste, mais, de plus, elle en dit long sur ce que nous sommes, sur le quis du qui suis-je. Elle révèle ce que nous sommes. L’accent, dans cette approche, est placé autant sur le statut moral des animaux que sur nous-mêmes.

Manifeste animaliste

Falk van Gaver : La recherche éthologique accorde de plus en plus de poids à l’intelligence et à la sensibilité animales. L’opinion publique elle-même évoque volontiers ces questions. Comment expliquer dès lors qu’en pratique tout empire pour les animaux ?

Corine Pelluchon : Vous avez raison de pointer ce décalage entre le discours et les pratiques. Car c’est le problème central. Pourquoi n’y a-t-il pas d’améliorations substantielles de la condition animale, alors que nul ne peut encore sérieusement les assimiler à des machines et que les personnes, au moins dans les pays occidentaux, sont concernées par le sort qui leur est fait ? Je vois plusieurs raisons à cela.

D’abord, les conditions démographiques et économiques actuelles favorisent l’exploitation illimitée des autres vivants. Nous sommes plus de 7,5 milliards et le mode de consommation occidental tend à s’imposer un peu partout dans le monde, notamment en ce qui concerne la demande en produits animaliers. L’élevage intensif répond à cette demande et il permet aux consommateurs d’avoir de la viande à bon marché, même si le prix à payer pour les animaux est une vie de souffrances. Sans parler du coût environnemental de la viande, du cuir, etc.

Il y a cependant des raisons, à la fois écologiques, sanitaires et sociales, qui pourraient pousser les individus à réduire drastiquement leur consommation de produits animaliers. A ce sujet, il y a aujourd’hui une convergence entre plusieurs causes autrefois séparées ou rivales : le bien-être animal, l’écologie, la santé environnementale (pensez à l’antibio-résistance liée en partie à l’utilisation massive d’antibiotiques de réserve dans les élevages intensifs) et la justice sociale, les conditions de travail des salariés des abattoirs, etc. Tout cela est connu. Mais les choses ne changent pas, parce que les lobbies ont une influence énorme auprès de nos dirigeants et même au Parlement européen.

Les conditions démographiques et économiques actuelles favorisent l’exploitation illimitée des autres vivants. Nous sommes plus de 7,5 milliards et le mode de consommation occidental tend à s’imposer un peu partout dans le monde.

Ces lobbys qui ne s’intéressent ni à la planète ni à la santé des personnes et qui se moquent du bien-être animal imposent des décisions qui ne permettent pas d’opérer la transition écologique, d’aider les éleveurs qui voudraient revenir à un modèle extensif ni d’améliorer la condition animale. Ceux qui militent pour la cause animale, qu’il s’agisse des activistes, des associations ou des rares intellectuel.le.s qui s’engagent pour cette cause, ont gagné sur le plan des idées, car le public, notamment les jeunes, les suivent, nous suivent. Mais, dans les faits, ils n’ont pas beaucoup d’influence auprès des représentants politiques, parce que les lobbies sont très bien organisés et qu’ils dépensent des fortunes pour exercer leur influence, en France, à Bruxelles, partout dans le monde.

Enfin, beaucoup de personnes n’ont pas abandonné un certain nombre de préjugés, ou bien elles ne veulent pas croire ce que pourtant elles savent. Elles continuent de penser que les animaux sont de simples moyens au service de nos fins ou ferment les yeux devant la réalité des abattoirs. La prise de conscience de l’intensité de la souffrance animale et du nombre de vies massacrées est un tel choc, un tel traumatisme, que les êtres humains refoulent les émotions négatives qu’elle engendre, comme la honte, l’effroi. Regarder en face ce que nous faisons aux animaux, c’est passer de l’autre côté du miroir. On n’en sort pas indemne. C’est une confrontation avec le mal. Et on souffre de la souffrance des bêtes. On est aussi frappé de stupeur que des humains puissent aller si loin, car la réalité dépasse la fiction tant les humains réifient absolument les animaux !  La rationalisation, le déni, le fait de se cliver, de séparer sa raison et ses émotions, sont des stratégies de défense qui permettent aux individus de ne pas affronter la violence du réel. Ils continuent ainsi de manger de la viande sans se soucier de la provenance de ce produit, de ce qu’elle a coûté aux animaux et aux humains. Toutefois, ce qui est refoulé ne disparaît pas complètement. Ces stratégies de défense qui rendent les gens insensibles, parfois apathiques, et qui les habituent à réserver leur considération morale à un nombre limité d’êtres, à ceux qui sont comme eux, ont des conséquences dans la vie morale et politique ; elles ne les aident pas à s’ouvrir aux autres, à accueillir l’altérité et génèrent une indifférence à la souffrance d’autrui qui est dramatique.

Corinne Pelluchon

Falk van Gaver : Voyez-vous une analogie entre l’indifférence ou la cruauté à l’égard des animaux et le manque de souci ou d’empathie envers autrui dans la sphère sociale ?

Corine Pelluchon : L’indifférence à l’égard des animaux nous rend de moins en moins sensibles à l’égard des êtres qui ne nous ressemblent pas, y compris à l’égard des autres humains que l’on juge différents de nous. De plus, il faut penser au fait qu’il s’agit, dans le cas des animaux, d’une maltraitance organisée, d’un système qui est fondé sur la réification des animaux et sur leur exploitation illimitée, sans borne, sans mesure. Seul le profit compte. Le modèle de développement qui est le nôtre est en cause, car il n’obéit qu’au règne du profit et fait fi des limites que l’on devrait assigner à son bon droit au nom du droit des autres, humains et non humains, à avoir une vie digne, à souffrir le moins possible, à voir ses intérêts de base respectés. C’est là qu’on voit que, même si l’élevage extensif n’est pas forcément tendre avec les animaux, puisqu’il les conduit à une mort provoquée, il y a une rupture entre ce modèle et le modèle intensif qui leur impose une vie de misère et une mort souvent atroce.

Corine Pelluchon

Falk van Gaver : Les résistances viennent aussi en certains cas de ceux qui défendent des traditions comme la chasse ou la corrida. La cruauté de ces pratiques heurte l’opinion publique, mais rien ne bouge…

Corine Pelluchon : Ces pratiques posent des problèmes spécifiques, car elles sont liées à une construction sociale et soulèvent des enjeux identitaires qui expliquent l’âpreté des débats. Les personnes qui défendent la corrida ou la chasse à courre ne supportent pas qu’on les traite de barbares, parce qu’elles croient respecter les animaux et surtout parce que ces traditions sont inséparables de leur identité. Il y a, en outre, tout un imaginaire de la virilité attaché à la corrida et à la chasse qu’il importe de déconstruire. Sans parler de la confrontation à la mort qui est centrale dans ces pratiques. Bien sûr, je pense qu’on peut et même qu’on doit se confronter à la mort, à sa mortalité, sans faire souffrir un animal innocent, mais, si l’on veut supprimer ces pratiques particulièrement cruelles, il faut aussi comprendre le sens qu’elles revêtent chez leurs défenseurs, qui ne sont pas des monstres, de mauvais pères, de mauvais citoyens, même s’ils s’adonnent à des pratiques dont personnellement je souhaite l’abolition prochaine.

Falk van Gaver : Les spectacles de cirque mobilisent notre sympathie spontanée pour le monde animal – sentiment très vivace en particulier chez les enfants –, alors que les animaux qui y sont exploités souffrent beaucoup. Là encore, n’y a-t-il pas un paradoxe troublant ?

Corine Pelluchon : Certains cirques se rendent coupables d’infractions terribles : des animaux ne sortent jamais de leur cage ! Il faut là encore faire preuve de pragmatisme et donner notamment aux gens qui travaillent dans les cirques les moyens de se reconvertir, au lieu de les montrer du doigt. N’oublions pas que de plus en plus de cirques mettent la clef sous la porte et que, par ailleurs, de plus en plus de maires ne les autorisent plus à s’installer dans leurs villes. Le gouvernement français ne veut pas voir cette réalité. La plupart des autres pays d’Europe, au contraire, ont légiféré sur ce sujet et supprimé les cirques avec animaux sauvages ou prévu leur suppression en donnant aux circassiens les moyens de se reconvertir. La place d’un hippopotame, d’un éléphant, d’un lion ou d’un ours n’est pas dans un cirque. Notons au passage que le décret de 2011 qui fixe en France les conditions de détention de ces animaux dans les cirques n’est pas souvent respecté. Mais, dans notre pays, nous sommes habitués hélas à ne même pas respecter nos lois quand il est question des animaux. Nous ne sommes bons qu’à faire des commissions, à parler dans les médias, mais nous sommes nuls pour agir avec pragmatisme et générosité.

Corine Pelluchon

Falk van Gaver : Pour vous, l’horizon ultime serait la fin de l’exploitation animale ?

Corine Pelluchon : La vie d’un animal est aussi importante pour lui que la nôtre l’est pour nous. Le tuer pour s’en nourrir est tout sauf un acte anodin. Néanmoins, je suis philosophe politique et suis attachée au pluralisme. Nous devons trouver des accords sur fond de désaccords et si déjà la législation reflétait les pistes qui rassemblent tous les camps, à savoir la suppression des mutilations dans les élevages intensifs, la fin des cages, l’accompagnement des éleveurs vers un retour à un modèle plus extensif, la suppression de la captivité des animaux sauvages dans les cirques et des delphinariums, l’encadrement de la chasse, le respect de la directive européenne de 2010 sur l’expérimentation animale, cela serait un grand pas. On pourrait aussi encourager les personnes à réduire leur consommation de produits animaliers en proposant plus d’alternatives végétales dans la restauration collective. A Londres, à Berlin, à Barcelone, on propose systématiquement des menus véganes à côté des menus carnivores dans les restaurants. En France, même à Paris, nous en sommes loin. Je crois vraiment qu’il y a un certain nombre de propositions qui pourraient améliorer de manière substantielle la condition animale et rassembler la majorité des Français et des Françaises. Il ne faudrait pas plus d’une journée pour les formuler et esquisser ainsi les contours d’un projet de loi pertinent et adapté. Ensuite, chacun.e agit en son âme et conscience.

Ne comptez pas sur moi pour faire la police végane ! Je suis contre les actes de vandalisme contre les boucheries et ne vais pas insulter les carnivores. Je crois, en outre, que la cause animale s’impose de plus en plus et que nous gagnerons la bataille des idées. Parce que la cause animale est importante pour elle-même, mais qu’elle est également stratégique. Elle est le fer de lance d’un projet de reconstruction sociale et politique. Il s’agit d’apprendre à mieux habiter la Terre et à cohabiter de manière plus juste avec les autres, humains et non humains. Un des enjeux civilisationnels de la cause animale est lié à la volonté non seulement de promouvoir un modèle de développement écologiquement soutenable et plus juste, mais aussi de se réconcilier avec sa finitude et avec la vulnérabilité que nous avons en commun avec les animaux. Et je ne dis pas que nous sommes comme les animaux ! Nous avons commencé cet entretien en parlant de l’hétérogénéité des formes de vie. Les humains sont responsables des autres vivants et c’est une de leur spécificité !

Il s’agit d’apprendre à mieux habiter la Terre et à cohabiter de manière plus juste avec les autres, humains et non humains. Un des enjeux civilisationnels de la cause animale est lié à la volonté de promouvoir un modèle de développement écologiquement soutenable et plus juste, mais aussi de se réconcilier avec sa finitude et avec la vulnérabilité que nous avons en commun avec les animaux.

Notez que, lorsque je parle d’écologie, j’en parle comme d’une sagesse de l’habitation de la Terre, ce qui veut dire qu’elle implique une dimension environnementale, associée au réchauffement climatique, mais aussi une réflexion sur les modes de production et l’organisation du travail et, enfin, une interrogation sur le rapport au monde et aux autres, sur la subjectivité et le sens de l’existence. Dans cent ans, les enfants ou petits-enfants de vos enfants seront peut-être de cet avis. Ils rejoindront peut-être ce que j’essaie de construire, à mon niveau mais avec détermination, et dans une certaine discrétion, parce que la philosophie consiste à faire ce travail de fond, qui suppose qu’on ne soit pas happé par les bruits du monde, la foire aux vanités, etc.

Je suis végane, mais je n’aime pas qu’on m’assigne à cette place, celle de la végane de service, comme si ma vie intellectuelle se limitait à faire l’apologie d’un mode de vie ! D’ailleurs, je ne fais pas l’apologie de ce mode de vie. Je remarque aussi qu’à l’étranger, on ne me présente pas comme cela et que mes livres ou mon travail ne sont pas éclipsés par cette image. Il m’arrive ici de lire dans un journal que je suis antispéciste (terme que je n’utilise presque jamais car cette approche ne correspond pas à la mienne). Mais qu’importe ! Le véganisme est un style de vie qui semble évident quand on défend le genre d’idées qui sont les miennes, mais je n’ai pas l’ambition de l’imposer aux autres. D’ailleurs, cela ne marcherait pas. Ce n’est pas ainsi qu’on convainc les personnes. Enfin, je crois que l’urgence est que les personnes puissent être un peu plus sobres, qu’elles mangent moins de viande, et qu’elles aient du plaisir à manger des plats végétaliens, qu’elles redécouvrent, chacune à son rythme, à sa manière, une façon plus écologique et plus respectueuse pour les animaux de se nourrir.

Corine Pelluchon

Falk van Gaver : Pensez-vous qu’il puisse y avoir une utilisation du monde animal qui ne verse pas dans l’exploitation ?

Corine Pelluchon : On peut distinguer l’exploitation de l’utilisation. J’apprécie la relation très riche qu’on peut nouer avec un animal de compagnie. J’apporte quelque chose à ma chatte, je fais tout ce que je peux pour la rendre heureuse, et elle m’apporte beaucoup de bonheur. On peut aussi utiliser les animaux, comme dans la médiation animale, qui est très importante pour les personnes en situation de handicap. Mais il faut que les animaux soient respectés, que l’usage thérapeutique de l’animal ne conduise pas à l’épuisement de ce dernier. Les personnes qui font de la médiation animale sont là pour y veiller. Il existe des tas d’initiatives remarquables. Encore une fois, il y a des individus qui réparent le monde et expérimentent de manière pertinente. Ils ne font pas de bruit et on n’en parle pas beaucoup. On préfère dans les médias mettre en avant des personnalités narcissiques qui hystérisent les débats en interprétant tout de manière identitaire et clivante. J’espère que, d’ici quelque temps, les personnes qui font beaucoup pour les humains, pour la planète, pour les animaux, là où elles se trouvent, deviendront une force d’entraînement et que les représentants, qui ont un train de retard, puiseront leur inspiration dans ces initiatives constructives.

 

Vous pouvez consulter le site de Corine Pelluchon en cliquant ici.

Et vous pouvez lire Les nourritures, son maître-ouvrage, publié au Seuil, dans lequel Pelluchon articule sa théorie politique à une conception de l’humain pris dans sa corporéité.

Corine Pelluchon

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