Jacques Langlois: “La balkanisation des idées politiques en France”

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    Langlois

    Après les élections européennes, il est temps de dresser un état des lieux général du paysage idéologique français. Force est de constater que, derrière le duel entre LREM et le RN, sa cache en fait un émiettement des idées politiques. Les anciens partis ont été liquidés, du fait que la population est plus divisée et morcelée que jamais. Il devient très difficile de rassembler un large panel d’électeurs autour d’un programme. Dès lors, un parti très minoritaire dans l’opinion, comme celui d’Emmanuel Macron, se retrouve en position d’exercer les pleins pouvoirs sur le pays, parce qu’il est le parti le moins minoritaire de tous. Pour sortir de cette situation de chaos, il faudrait ré-articuler le combat politique autour d’un nouveau clivage fort et mobilisateur. Mais lequel ? C’est la question posée par Jacques Langlois, ancien cadre supérieur à EDF-GDF, et ancien militant de la CFDT, qui nous livre son analyse personnelle des évolutions en cours.


     

    Les grands analystes politiques et autres sondeurs, après les européennes, restent à la surface des choses. Ce n’est guère innocent, puisque cela permet de camoufler les raisons du succès de Macron tout en lui tissant des louanges qui tournent en boucle sur les grands médias. Essayons de mettre un peu d’ordre dans la logorrhée actuelle et, pour commencer, partons d’une analyse de la situation du pays. Je propose de construire une matrice structurelle montée autour de deux axes essentiels.

    Les deux axes principaux du paysage politique.

    Le premier axe oppose les partisans du modèle socio-économique en place et ses détracteurs. Il oppose donc aussi d’un côté la logique de la concurrence généralisée, du libre-échange sans limites, de la rentabilité à court terme, de l’emprise de la finance sur l’industrie et l’économie ; et, de l’autre, les conséquences visibles de cette logique sur les populations : compétition, individualisme, narcissisme, précarité, pauvreté, diminution de la protection sociale et du droit syndical, mépris de la planète Notre modèle socio-économique engendre une forte partition sociale entre les nomades, les bien formés, les partisans de la mondialisation, de la modernité, du « progrès », et les laissés-pour-compte, notamment ceux de la classe moyenne, accusés d’être des losers, des rétrogrades, des populistes…

    Le deuxième axe oppose dès lors tout naturellement les partisans de l’évolution de la société à ceux qui s’y opposent. Les partisans du progrès sont les chantres du nomadisme, de la modernité, de la diversité, de l’ouverture au monde, de la fin du politique au profit du commerce… Et les opposants sont de tout poil : des conservateurs aux réacs, en passant par bien d’autres catégories de réfractaires.

    LREM politique

    Les forces politiques en présence.

    Ces deux axes découpent des quadrants dans lesquels on peut situer les forces politiques en présence.

    Dans le quadrant 1, se trouvent les opposants au modèle socio-économique en place et à l’évolution de la société. Nous y trouvons certains membres du RN, de LFI, Dupont-Aignan et une partie des écologistes ou des gilets jaunes. Notons qu’on retrouve de l’écologie dans tous les partis ou presque et que les « Verts » de Jadot sont très partagés entre les partisans du modèle socio-économique en place et ceux qui ont compris qu’il n’y a pas d’écologie possible si l’on reste dans la logique actuelle des choses. C’est la position de Nicolas Hulot, qui a claqué la porte au nez de Macron. Il y a aussi les ex-frondeurs du PS qui ont gardé une fibre sociale et torpillé le Grand Gentil Mou, à savoir le rose très pâle François Hollande, dit « Guimauve Le Concurrent ». Sans oublier les Patriotes de Philippot.

    De très nombreux écologistes pensent que, pour amender le libéralisme dans une économie de marché, il suffit de faire confiance aux mécanismes dudit marché en orientant la consommation et la production par des taxes vertes et des incitations.

    Dans le quadrant 2, se trouvent les partisans du modèle socio-économique en place et de l’évolution de la société. Nous y avons LREM, les centristes (MODEM) et autres libéraux en économie (dont Avenir, une dissidence de LR), une bonne partie de ce qui reste du PS frondeur (dont beaucoup sont déjà partis chez LREM), de très nombreux écologistes qui pensent que, pour amender le libéralisme dans une économie de marché, il suffit de faire confiance aux mécanismes dudit marché en orientant la consommation et la production par des taxes vertes et des incitations. C’est la position de Pascal Canfin, l’ami vert de Macron, qui fut à la tête de WWF France, alors que le WWF est financé par les pires industriels et banquiers du monde pétrochimique et qu’il a été fondé par des fascistes australiens.

    Dans le quadrant 3, se trouvent les partisans du modèle socio-économique en place qui s’opposent à l’évolution de la société. On peut y regrouper ce qui reste de LR après le départ de la droite centriste et libérale chez Macron, les membres ultra catholiques de la Manif pour tous, certains membres du RN ou de l’entourage de Dupont-Aignan (eh oui, un parti n’est jamais dans un seul quadrant !), les extrémistes populistes, notamment certains gilets jaunes.

    Dans le quadrant 4, se trouvent les partisans de l’évolution de la société qui s’opposent au modèle socio-économique en place (quoique timidement). On y place les représentants de la vieille gauche, celle de François Mitterrand, qui avait malgré tout fait adhérer le PS au modèle libéral en troquant la justice sociale contre des avancées sociétales de toute nature. LFI est en grande partie de cette eau-là, ce qui explique qu’elle ait perdu ses partisans populaires au profit du RN.

    LREM

    La balkanisation du corps électoral.

    Ce grossier repérage permet de montrer que le pays est un « archipel » balkanisé en oppositions très diverses, ce qui rend difficile tout rassemblement politique stable. Dieu merci, nous avons les merveilleuses institutions de la Ve république, qui garantissent à une minorité électorale d’obtenir sans coup férir la plénitude des pouvoirs, à commencer par une majorité législative de type bleu horizon. Et cette conquête du pouvoir est d’autant plus aisée lorsque LREM se bat en duel avec le RN : Macron est assuré de la victoire grâce au front républicain contre le fascisme. RN et LREM se tiennent par la barbichette au détriment des autres forces sociopolitiques.

    Il reste à positionner le peuple. Celui-ci, dans son écrasante majorité, se situe dans l’opposition au modèle socio-économique en place et en bonne partie dans le refus des évolutions sociétales. Une petite fraction du peuple (15% des inscrits, dont maints socialistes champions de la diversité et du marché) défend en revanche le modèle socio-économique et la modernité en tout domaine ; c’est la base électorale du macronisme, qui a su ensuite attirer une bonne partie de la droite (cette fameuse bourgeoisie qui n’a pas de convictions, mais seulement un portefeuille et des intérêts). Un tel « rassemblement » reste par nature précaire, car il suffirait que Macron ne satisfasse pas à ces demandes souvent contradictoires pour que des dissidences surviennent. Il est clair aussi que les 15% ne pourront pas durablement écraser la grande majorité populaire, dont les gilets jaunes sont à bien des égards le symbole. Macron gagne les élections, mais cela n’empêche pas les problèmes structurels du pays de perdurer.

    Démocratie et mondialisation.

    Il faudrait toutefois complexifier cette grille de lecture pour rendre compte de deux autres axes de partition, à intercaler entre les premiers.

    Le troisième axe est celui qui oppose la démocratie participative à la démocratie illibérale. Les gilets jaunes sont favorables à la participation, comme du reste les vrais populistes de gauche, alors que Macron promeut la centralisation, l’encadrement de la liberté d’expression, la répression par le droit, la technocratie verticale, et donc en somme une démocrature à la Viktor Orban (auquel il ressemble beaucoup, bien qu’il feigne de le combattre). Si Macron est un parangon de la démocrature technocratique, c’est qu’il ne peut plier le pays au libre-échange généralisé que par la force des lois élaborées par ses experts (on appelle ça de l’« ordo-libéralisme »…). LFI est libérale dans le discours, mais risquerait fort de s’avérer totalitaire dans la pratique, tout comme le RN. Il est probable qu’une bonne fraction des écologistes serait prêts eux aussi à assurer la mise en place de la défense de l’environnement par la voie illibérale.

    Le quatrième axe, enfin, est celui qui oppose mondialistes et souverainistes. Là encore, les illusions d’optique sont fréquentes. Le RN, par exemple, est souverainiste en théorie, mais son aile libérale et sa complaisance à l’égard du capitalisme rendraient sans doute le parti mondialiste une fois au pouvoir.

    Langlois

    Que faire ?

    Maintenant que nous avons esquissé la rosace des positionnements politiques, il faut hiérarchiser les enjeux si l’on veut dégager une ligne claire et faire évoluer les choses. Or, nous sommes confrontés à deux phénomènes étroitement imbriqués : celui du modèle socio-économique en place qui détruit la planète et tous les repères sociaux au profit du capital industriel et de la finance, et celui de la disparition de la démocratie réelle. Les deux phénomènes sont liés, indéniablement, car les politiciens illibéraux sont financés par le capital et, en retour, font voter des lois de dérégulation en sa faveur. La priorité la plus urgente serait donc à mes yeux de restaurer la démocratie, qui aujourd’hui n’est qu’un paravent du capital, afin d’enlever aux politiciens le pouvoir de « donner et casser la loi » nationale (premier attribut de la souveraineté) pour la remplacer par celle du fric apatride. Certes, le système électoral est construit de telle sorte qu’il facilite l’emprise du capital : on ne peut le détruire de front et immédiatement. On peut en revanche l’éradiquer peu à peu en pratiquant la démocratie par la base, à travers l’action directe et l’expérimentation locale, et en construisant une fédération des luttes anticapitalistes ou des luttes contre la gouvernance verticale.

    Au niveau européen, il faudrait supprimer la confédération actuelle. Pour rappel, une confédération est une union d’Etats autour d’un objectif commun, à savoir la seule concurrence pour l’UE. Tout le monde tire à hue et à dia en fonction de ses intérêts. Nous avons besoin d’une vraie fédération européenne, avec un parlement fédéral élu traitant de tous les problèmes communs, tandis que les parlements nationaux s’occuperaient des problèmes spécifiques à leur pays et enverraient des délégués pour former un sénat au niveau fédéral. C’est purement politique, mais ce ne serait déjà pas si mal, et ce serait en tout cas bien mieux que la cohue des nationalismes commerciaux et financiers qui sévit en Europe : dumping social ou fiscal, etc.

    Macron

    Vers un nouveau clivage ?

    Notre rosace des positionnement politiques permet d’éliminer la fausse opposition droite/gauche. Ce clivage n’a plus de sens, car il y a accord sur l’essentiel entre les deux, ce qui, justement, fait émerger les oppositions soi-disant populistes. On ne peut pas apporter davantage de crédit au ridicule clivage entre progressisme et conservatisme, tel que nous le vend Macron. En fait, le modèle socio-économique en place a ressuscité la lutte des classes, même s’il importe aujourd’hui de la redéfinir : cette lutte incarne l’opposition entre les bénéficiaires du modèle socio-économique, à savoir les amis de Macron, et les populations en voie d’exclusion et de paupérisation. La véritable opposition se situe entre les riches et les pauvres, entre les promoteurs du capitalisme et l’authentique socialisme, fondé sur la Justice.

    C’est de cette façon qu’il faut lire l’opposition entre mondialistes et souverainistes : entre l’économie financière sans régulation et la justice sociale comme modèle d’une communauté politique.

    En devenant « de gauche », le socialisme a disparu au profit du « sociétal ». L’Etat de droit dont il ne cesse de vanter les louanges n’est qu’une fumisterie, car il se réduit en fait ici au droit de la concurrence et à l’état des droits individuels, dont la progression incessante a pour résultat d’atomiser le peuple « façon puzzle ». On divise pour mieux régner. C’est de cette façon qu’il faut lire l’opposition entre mondialistes et souverainistes : entre l’économie financière sans régulation et la justice sociale comme modèle d’une communauté politique. Il nous faut donc abandonner la gauche, qui a trahi, pour refonder un socialisme libertaire ou un anarchisme sociétaire fédéral et démocratique.

    Jacques Langlois

    1 COMMENTAIRE

    1. Je partage tout à fait l’analyse de Jacques Langlois et je suis évidemment favorable à sa conclusion : il faut absolument retrouver le goût et le sens du collectif et de l’autogestion des communs en convainquant l’opinion de s’orienter enfin vers un écosocialisme libertaire (l’anarchie positive). C’est trés exactement la leçon que j’ai apprise de mon étude de la Commune de Paris et que j’aie exposée dans mes deux livres intitulés “Les 72 Immortelles” que viennent de publier les éditions du Croquant.

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