Frédéric Dufoing: “Les technologies de la surveillance et de la guerre”

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    Sécurité

    Frédéric Dufoing passe en revue deux ouvrages consacrés à l’impact des technologies dans le domaine de la surveillance et de la guerre : L’œil sécuritaire, d’Elodie Lemaire, et La drôle de science des humains en guerre, de Mary Roach. Le développement des systèmes de vidéosurveillance va-t-il permettre de réduire le taux de criminalité ? Les caméras placées un peu partout dans les villes vont-elles restreindre le champ de nos libertés ? Et les nouvelles techniques utilisées lors des opérations militaires vont-elles sauver la vie de nos soldats ou contribuer à une escalade de la violence ?


     

    L’oeil sécuritaire.

    L’enquête de terrain menée par la sociologue Elodie Lemaire porte sur le système de vidéosurveillance d’une petite ville. En étudiant les enjeux techniques, légaux, logistiques, organisationnels et sociaux du problème, elle tente de déterminer si oui ou non sont fondées les craintes concernant la toute-puissance supposée et l’omnipotence totalitaire des caméras de surveillance qui envahissent nos espaces publics, nos transports en commun ou encore nos commerces, tout comme elle s’interroge sur leur efficacité. Pour ce faire, elle suit au quotidien le travail des acteurs du domaine – opérateurs, techniciens, enquêteurs, magistrats –, tout autant qu’elle confronte leurs actes et leurs discours à la réalité complexe du terrain.

    Oeil sécuritaire

    Le tableau d’ensemble est à la fois nuancé et mitigé, et les risques véritables, selon Lemaire, ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Tout d’abord, les caméras de surveillance ne sécurisent pas. Rien ne semble en effet indiquer qu’elles empêchent des crimes ou des délits d’être commis, ni qu’elles aident les forces de l’ordre à empêcher ces crimes ou délits quand ils sont en cours – surtout si l’on considère la lenteur du canal de communication entre les opérateurs caméra et la police. Bien que différentes personnes interrogées dans le livre estiment que les caméras ont un effet préventif et dissuasif, les données objectives sont loin de le confirmer. Au mieux peut-on attendre un déplacement du problème : comme le souligne un des intervenant, les actes prémédités sont tout simplement commis ailleurs que sous l’œil mécanique. Cela signifie que l’efficacité théorique des caméras ne pourrait être garantie que par l’extension exponentielle de leur nombre et l’amélioration de leurs capacités techniques : la prétention à l’efficacité implique une sorte de fuite en avant. Ainsi les caméras de surveillance ne pourront-elles être efficaces que si leur diffusion est totale, au point d’avoir par nature une vocation totalitaire. Du point de vue sécuritaire, qui est leur raison d’être officielle, l’existence des caméras ne se justifie que par leur multiplication.

    L’efficacité théorique des caméras ne pourrait être garantie que par l’extension exponentielle de leur nombre et l’amélioration de leurs capacités techniques : la prétention à l’efficacité implique une sorte de fuite en avant.

    En pratique, cependant, c’est une autre affaire. Car, en l’état actuel de l’organisation sécuritaire, non seulement les caméras ne permettent-elles pas d’empêcher les crimes et délits, mais elles manquent même d’efficacité sous l’angle pénal et répressif. Elles contribuent certes à faciliter la traque des criminels, à les identifier ou à établir les faits, mais Lemaire montre qu’une multitude d’obstacles techniques, logistiques et légaux nuisent à l’utilisation optimale des caméras lors des enquêtes. On citera par exemple le délai de conservation des séquences filmées qui ne correspond pas au temps judiciaire, les limites du cadrage et du mouvement des caméras ainsi que de leur manipulation, les jeux de pouvoir entre policiers et opérateurs caméras, dont le statut précaire et le manque de formation professionnelle font l’objet du mépris des policiers, au point que ceux-ci rechignent souvent à leur indiquer les raisons pour lesquelles ils souhaitent avoir accès aux enregistrements.

    Lemaire affine son enquête en analysant la manière dont les enregistrements vidéo sont utilisés comme preuves et note que les magistrats, par manque de temps, s’appuient uniquement sur le visionnage sélectionné par les policiers ou les photos que ceux-ci en retirent. Les avocats eux-mêmes ont rarement accès aux vidéos, ce qui nuit à l’équité de la défense. Le traitement du matériaux « brut » paraît à la fois extrêmement chaotique, opaque et orienté – et l’on se dit que c’est sur ce point qu’une étude sociologique plus complète devrait venir prolonger celle de Lemaire.

    L’auteur souligne encore deux points d’inquiétude : d’une part, les conditions de travail peu exaltantes des opérateurs, voire leur ennui permanent, et, d’autre part, le fait que le placement des caméras soit spécifiquement focalisé sur certains types de délits, comme la petite délinquance, et cible donc certaines catégories de populations plutôt que d’autres. En outre, les syndicats de chauffeurs de bus ont bien compris que les caméras étaient là pour surveiller ceux qu’elles sont censées protéger autant que ceux qui les menacent. Dès lors, la boucle est bouclée : avec les systèmes de vidéosurveillance, ce sont bel et bien des déclassés sociaux qui s’ennuient à surveiller d’autres pauvres.

    Elodie Lemaire, L’œil sécuritaire. Mythes et réalités de la vidéosurveillance, La Découverte, Paris, 2019.

    Vidéosurveillance

    La drôle de science des humains en guerre.

    Dans La drôle de science des humains en guerre, Mary Roach se livre à un exercice de vulgarisation scientifique à partir de thématiques militaires et d’une longue enquête au sein de l’armée étasunienne. Bien que le ton soit assez léger, jonglant avec des anecdotes souvent humoristiques, les sujets traités restent très crus, très brutaux, parfois tout simplement atroces et quoi qu’il en soit à un million d’années lumières du discours publicitaire présentant l’armée comme un joyeux club de sportifs voyageurs, ou encore les Marines comme de nobles pourfendeurs de dictateurs. Et, malgré tout, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a dans cet ouvrage un arrière-plan promotionnel ou une forme de fierté patriotique un peu malsaine à montrer le savoir-faire scientifique des autorités militaires.

    Guerre technologique

    Ce savoir-faire reste en lui-même passionnant et très riche scientifiquement. Roach fait voyager son lecteur entre les sous-marins, les greffes de sexes arrachés par des explosions de mines et les asticots nettoyeurs de blessures, les exercices sanguinolents pour les chirurgiens du front, les tissus résistants à la chaleur et à l’humidité, les répulsifs anti-requins, les études sur la sueur des soldats en action, l’utilisation des odeurs en situation de combat, etc. La chimie, la biochimie, la physique, l’entomologie, la médecine, tout y passe !

    Sauf qu’une fois le livre fermé, on se dit qu’on a parlé de la protection et du confort des soldats sans jamais évoquer leur but, leur raison d’être : tuer. Rien sur la fabrication des bombes ou l’usage des drones, rien non plus sur les techniques de torture qui permettent d’interroger un homme sans laisser de traces… Non seulement cette science militaire n’est pas présentée comme une science du meurtre, mais c’est avec une complaisance empathique qu’on explique la terrible division du travail en amont de la machinerie du meurtre. Le lecteur s’y balade comme on visite un de ces labos ouverts au public pour promouvoir les études scientifiques. C’est fun. Epouvantablement fun.

    Mary Roach, La drôle de science des humains en guerre, Belin, Paris, 2018.

    Frédéric Dufoing

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