Entretien: Alexandra Arcé “L’épanouissement existentiel selon Jung”

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Jung

Comment s’épanouir soi-même, sereinement, et échapper ainsi à la dépression et au spleen qui semblent caractériser la modernité ? La psychanalyste Alexandra Arcé (qui vient de publier L’expérience de mort imminente : l’approche jungienne, aux éditions Le temps présent) nous expose le point de vue de Carl G. Jung.


 

Thibault Isabel : Le psychanalyste Carl G. Jung accordait une grande importance au mythe et au numineux dans l’enrichissement de la vie intérieure. Cela ne signifie nullement que Jung fût superstitieux, ni encore moins bigot, mais plutôt qu’il envisageait l’interrogation sur le mystère de l’Etre comme un élément constitutif du développement de l’âme. Selon moi, son point de vue sur le religieux épouse d’ailleurs parfaitement celui de Friedrich Nietzsche, car Jung n’était pas du tout un apôtre de la métaphysique. Il ne croyait en rien – dans le sens où il était agnostique –, il se méfiait même de certains délires religieux et des grands dogmes chrétiens, mais il portait son attention sur le sens revêtu par le mythe au cœur de l’inconscient humain, de même que Nietzsche combattait les religions révélées tout en appelant au retour de Dionysos, le dieu immanent des anciens Grecs. Autrement dit – mais vous pouvez bien sûr contester mon interprétation –, Jung se méfiait des délires religieux dans leur prétention dogmatique à l’objectivité, tout en leur accordant le plus grand crédit sur un plan subjectif, parce que les religions expriment des aspects de notre vie intérieure qui échappent à la raison. Comment Jung envisageait-il le numineux ? D’un point de vue psychologique, qu’est-ce qui définissait selon lui le « divin » ?

Alexandra Arcé : Pour Jung, le numineux c’est ce qui se dénoue lorsqu’on passe de la compréhension différée à la compréhension immédiate, de la Dhyâna (méditation) à la Djâna (extase instantanée). C’est ce qui lui a fait répondre, à la question de savoir s’il croyait en Dieu : « Je ne crois pas, je sais ». Pour traduire en termes de psychologie analytique, le numineux est l’expérience manifeste d’une libération de libido dans le champ de la conscience. Autrement dit, c’est le sentiment du divin qui prend place en soi d’un coup. Le numineux laisse place au sentiment du divin qui n’est que la traduction après-coup de ce qui s’est produit. En quelque sorte, c’est effectivement être béni par les cieux que de sentir cette puissance merveilleuse en soi d’autant plus que le numineux, en tant qu’inconscient, ne peut se contrôler ni se décider.

Pour traduire en termes de psychologie analytique, le numineux est l’expérience manifeste d’une libération de libido dans le champ de la conscience. Autrement dit, c’est le sentiment du divin qui prend place en soi d’un coup.

Cette approche du divin peut sembler réductrice, car elle s’exprime en termes psychologiques et, pourtant, nous n’expliquons rien avec ces quelques mots. Le mystère reste entier. Quelle est la nature réelle de la libido ? De quoi témoigne-t-elle ? Nous disons que sa source est en l’inconscient, mais nous ne savons pas ce qu’est l’inconscient, puisqu’il est l’impossible que nous ne pouvons circonscrire malgré tous les outils dont nous disposons. Il reste dans ce mystère une place entière pour l’interprétation personnelle qui amènera le plus de jouissance.

Jung se méfiait des dogmatismes, parce qu’ils sont des prêt-à-penser qui fournissent l’explication satisfaisante de quelques-uns comme modèle à suivre, s’opposant ainsi à la singularité de l’expérience de chacun. Les dogmatismes sont des formateurs de symptômes là où, selon la terminologie lacanienne, il conviendrait au contraire de trouver le nouage particulier de son sinthome.

Carl G. Jung

Thibault Isabel : Jung allait jusqu’à considérer que la modernité occidentale hyper-rationaliste avait sclérosé les âmes, non parce que la raison et la science sont mauvaises (bien au contraire !), mais parce qu’elles ne doivent pas exclure la sensibilité. Or, nous vivons désormais dans un monde démythifié. Vous soulignez dans votre ouvrage que, pour Jung, le déséquilibre de l’âme serait un facteur de dépression, et que nous avons besoin d’une vie spirituelle intense pour nous épanouir. Dans la mesure où les statistiques indiquent de nos jours une explosion des troubles dépressifs, faut-il estimer que Jung avait vu juste ?

Alexandra Arcé : La dépression pourrait être une forme d’autodéfense psychique dans un environnement hostile. Comme une marmotte s’enfonce dans son terrier pour la saison hivernale, la libido va prendre refuge dans la couche terreuse de l’âme (l’ombre), au plus proche de l’informe inconscient, jusqu’à ce que les beaux jours reviennent, s’ils reviennent. La dépression engendre cependant une forme de léthargie qui rend la fonte des neiges difficile. Contrairement à la saisonnalité terrestre, la saisonnalité de l’âme n’est pas régulière et cyclique. Un événement extérieur peut aggraver la dépression ou permettre au contraire de prendre de la distance avec elle. Un événement intérieur peut agir de la même façon, mais le changement pourrait être plus durable, puisque c’est le seuil de résistance de la personne à l’adversité et à soi-même qui se modifie.

La dépression pourrait être une forme d’autodéfense psychique dans un environnement hostile. Comme une marmotte s’enfonce dans son terrier pour la saison hivernale, la libido va prendre refuge dans la couche terreuse de l’âme (l’ombre), au plus proche de l’informe inconscient.

Je serais bien en peine de donner une raison sociologique à la hausse du nombre de personnes diagnostiquées dépressives (la question du diagnostic serait d’ailleurs à prendre en compte). D’un point de vue personnel, je pense que beaucoup de découragement est engendré par l’inadéquation qui existe entre les perspectives de vie qui nous sont suggérées et les moyens qui nous sont réellement donnés pour les atteindre. Les injonctions surmoïques à se conformer au modèle de l’idéal du moi individualiste et capitaliste sont contraignantes et l’image d’un certain désir consumériste, à travers lequel nous devrions définir notre représentation personnelle, nous entraîne au plus loin du désir de désirer, qui est pourtant seul apte à donner sens et plaisir à notre histoire. Dès lors, nous ne souffrons pas d’un déficit d’imaginaire, mais d’un imaginaire bien trop envahissant, dénué d’intérêt, dévoué à l’unique cause du marché, qui nous empoisonne.

L’expérience numineuse par le saisissement extatique nous sauve de ce miroir aux alouettes. Tous les trucages sont révélés d’un coup, c’est une irrépressible envie de rire qui grimpe. Heureusement, il y a encore autre chose derrière, et c’est pour donner forme à cet inconnu que notre imaginaire pourra retrouver un fonctionnement plus libre et permissif. Malheureusement, ce n’est pas si facile que ça, car la conscience immédiate est une exception, et la conscience différée est la règle. On peut déjà essayer de ne pas l’oublier.

Jung

Thibault Isabel : Jung était fasciné par les expériences spirituelles de fusion dans l’absolu, dont l’expérience de mort imminente est une illustration parmi d’autres. Dans ces expériences, nous nous rêvons sur le point de réintégrer le tout primordial, dans l’indifférenciation des origines. Il y a sans doute un aspect fantasmatique dangereux dans cet appel de l’indifférencié, qui nous arrache à notre saine individuation. L’homme qui croirait avoir fusionné avec l’indifférencié serait en fait un psychotique. Pour autant, le fait de côtoyer cet état d’indifférenciation, de s’en approcher sans pour autant se laisser absorber, peut-il constituer un instrument de maturation qui renforcerait à terme le processus d’individuation et les forces de vie ? En somme, faut-il malgré tout se confronter spirituellement à l’indifférenciation pour parfaire son individuation, ou toute approche de cette sphère ineffable est-elle dangereuse pour la psyché ?

Alexandra Arcé : L’indifférenciation ne peut être atteinte, tout du moins tant que nous restons dans nos corps pour honorer notre condition terrestre, et l’individuation n’est pas le chemin vers l’indifférenciation mais le chemin vers une plus grande différenciation. Savoir distinguer ce qui constitue soi-même de ce qui constitue les autres, c’est montrer aussi que l’on sait faire la différence entre le moi et les figures de l’inconscient que l’on projette toujours sur les autres ou qu’on entérine dans l’identification. Jung a beaucoup parlé de ce problème dans les Sept Sermons aux Morts. « La creatura est particulière. Elle est différenciée, c’est son essence même et c’est grâce à cela qu’elle est douée de discernement ».

Savoir distinguer ce qui constitue soi-même de ce qui constitue les autres, c’est montrer que l’on sait faire la différence entre le moi et les figures de l’inconscient que l’on projette toujours sur les autres.

En définitive, il s’agit surtout de ne pas se laisser prendre au jeu des mots qui sonnent bien et qui nous donnent l’impression de devenir plus que nous ne sommes réellement : « Ce n’est pas la différenciation que vous devez vous efforcer d’atteindre, mais votre existence propre ». Et aussi : « La différenciation mène à la singularité. La singularité est opposée à la communion. Mais la communion est nécessaire à cause de la faiblesse de l’homme face aux démons, aux dieux et à leur loi invincible » (aux figures de l’inconscient, donc). La différenciation est réalisation d’un équilibre en adéquation avec notre condition d’être humain. Pour conclure sur ce passage, il est bon aussi d’évoquer Maître Eckhart : « En vérité, si tu étais vraiment un, tu resterais également un dans la distinction et la distinction deviendrait pour toi l’Un et elle ne pourrait plus en rien te faire obstacle. »

Carl G. Jung

Thibault Isabel : Cela nous amène à un autre aspect central de la pensée jungienne : l’ombre. Jung était convaincu que tout homme doit se connecter à sa part obscure pour s’épanouir vraiment, sans pour autant lâcher la bride à cette ombre maudite de nous-même. Qu’est-ce que l’ombre, plus exactement ? Et comment réussir à s’ouvrir à l’ombre sans se perdre soi-même ? Comment réaliser cette opération quasi alchimique de conjonction des opposés ?

Alexandra Arcé : L’ombre peut être considérée comme l’inconscient personnel d’un individu, l’inconscient secondaire en ce qu’il est moins source informe primitive que réceptacle recueillant tout ce qui, étant parvenu au conscient, doit ou peut désormais retourner à l’informe. Wilfred R. Bion évoquait le processus qui permet aux pensées de croître de l’impensable vers le pensé ; on pourrait ici parler d’un processus inverse qui transforme ce qui a été (souvent mal) pensé en cadavres de pensée. Ces éléments peuvent être issus du refoulement, de l’oubli, du rejet ou du déni. Ils nous ont appartenu, mais nous n’en voulons plus désormais, et c’est dans cet espace qu’apparaît l’aspect conflictuel et mauvais qu’on associe à l’ombre.

On attribue à d’autres les mauvaises pensées ou intentions qui sont les nôtres, mais que nous ne voulons pas reconnaître comme telles. On pare le monde de désastres pour ne pas sentir ce que la pulsion de mort veut nous faire connaître.

Que faire de tous ces éléments en cours de décomposition (d’ailleurs, certaines pensées semblent devoir mettre plus d’une vie pour se décomposer totalement) ? Ils sont projetés pour que d’autres que nous soient contraints de les porter. On attribue à d’autres les mauvaises pensées ou intentions qui sont les nôtres, mais que nous ne voulons pas reconnaître comme telles. On pare le monde de désastres pour ne pas sentir ce que la pulsion de mort veut nous faire connaître.

L’ombre n’est pas mauvaise en soi, elle ne l’est que dans la mesure où nous ne voulons pas faire le deuil des pensées qu’elle contient. Après tout, il faut peut-être penser encore un peu les pensées de l’ombre pour leur permettre de trouver le repos en retournant dans l’informe. D’un point de vue collectif, ne pas vouloir entendre parler des pensées de son ombre, c’est continuer à les projeter vers l’extérieur ; or, plus on attribue de mal à ce qui nous entoure, plus on se sent devenir parfait et exemplaire. Ce n’est qu’une sinistre mascarade, et c’est à partir de ce moment-là que peuvent se préparer les plus grands désastres personnels ou collectifs d’une histoire.

Quiconque sentirait le besoin d’établir des relations plus cordiales avec son ombre pourrait suivre l’exemple de Carl Gustav Jung lui-même dont les textes du Livre Rouge peuvent être abordés comme un dialogue avec les pensées de son ombre. Lorsqu’on sent son humeur s’assombrir et lorsqu’on sent que le monde lui-même se met à pourrir, il faut aller jusqu’au bout de son sentiment, il faut le laisser se penser pour qu’il devienne autre chose ou pour qu’il meure. Mais l’ombre n’est jamais totalement désamorcée et, comme nous continuons de vivre, nous continuons de la nourrir, comme nous continuons aussi de nourrir les pensées pleines et plaisantes qui nous permettent de goûter à la vie.

 

Carl G. Jung

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