Entretien: Séverine Auffret “Les femmes, les hommes, le sexe”

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    Aspasie

    Les débats récents autour du féminisme posent la question des rapports de sexe, mais aussi celle du rapport au sexe. La philosophe Séverine Auffret, qui a publié une remarquable Histoire du féminisme aux éditions de l’Observatoire, nous livre ses réflexions sur le sujet.


     

    Thibault Isabel : Il existe actuellement une vive opposition entre les féministes pro-sexe et les abolitionnistes, qui souhaitent interdire purement et simplement la prostitution. Considérons comme acquis que se prostituer n’est pour personne le rêve d’une vie et que la vision romantique de la prostitution est passablement irréaliste. Tout le monde devrait s’accorder aussi pour dire que la prostitution mérite a minima d’être débarrassée des pratiques mafieuses contraignantes, pour ainsi dire esclavagistes, dont elle est coutumière. Je ne peux pas m’empêcher pourtant d’être pris d’une gêne à l’idée d’abolir légalement la prostitution, bien que j’y sois pour ma part défavorable sur un plan moral. Comment interdire en effet la possibilité d’un tel métier, pour des femmes – ou très rarement des hommes – qui n’y sont pas toujours contraintes ou contraints, et qui choisissent ce métier-là plutôt qu’un autre, plus rebutant encore, voire s’y résignent faute d’un autre débouché professionnel décent ? Le problème de fond me semble être en réalité que tant de femmes – et d’hommes, bien évidemment – soient acculés à la misère. Si l’on voulait être cohérent, il faudrait alors interdire tous les métiers indécents, et je pense qu’il y en a beaucoup. Mais ce n’est pas en interdisant par exemple aux clochards de vagabonder qu’on réglera d’un coup tous les crimes du capitalisme… Au-delà de ma seule prise de position polémique, que je reconnais un peu provocatrice, comment jugez-vous en définitive le problème de la prostitution ?

    Séverine Auffret

    Séverine Auffret : Quoique avec des réserves, je me situe plutôt du côté des abolitionnistes.  Justement parce que je suis « pro-sexe » – mais non dans le sens entendu par les féministes qui s’en réclament. Disons d’abord – contre ceux qui la nomment « le plus vieux métier du monde » – que la prostitution n’est pas un métier, car un métier s’apprend, et la prostitution (il n’y a pas, que je sache, d’écoles ou d’universités de prostitution ; ni de diplômes…) ne s’apprend pas : elle se subit et s’impose. Elle s’impose généralement à des femmes, voire à des hommes et enfants peu avertis, en nécessité de gagner leurs ressources vitales et n’en ayant aucun autre moyen, selon des circuits de trafics mafieux répertoriés, affectant les pays les plus démunis. Aujourd’hui en France : l’Europe de l’Est, l’Afrique, etc. Très ancienne, la prostitution est coextensive au patriarcat monogame ou polygame, régissant les accouplements selon une loi qui entrave un désir sexuel multiple, chez les femmes comme chez les hommes. Sous le faix d’une sexualité contrainte, ceux qui en ont les moyens monétaires – les hommes en l’occurrence – s’en vont « chercher ailleurs » ce qui leur manque au foyer : les fantaisies d’une sexualité libre que connaissaient les sociétés pré-étatiques où des accouplements multiples et provisoires permettaient à quiconque de s’ébattre en liberté. Dès l’apparition des Etats régulés par une religion, une « prostitution sacrée » s’instaure aux bords des temples : en Grèce, dans l’Empire romain, comme encore aujourd’hui dans les régions hindouistes, confucianistes, shintoïstes, etc.

    Les armées nationales de toutes latitudes se faisaient – et se font – accompagner d’un régiment de prostituées destiné à « entretenir le moral des troupes ». Maintes Eglises ont soutenu ces établissements, « pour le plus grand bien de la moralité publique », disaient-elles. Dans son Discours de la servitude volontaire (1576), Etienne de La Boétie souligne que les curés délégués par l’Etat royal établirent au bord des fleuves et des rivières ce qu’on appelait des « bordeaux » – telle est l’étymologie du mot « bordel » dans notre langue française –, afin de conserver la paix civile en des lieux où la sexualité des ménages était rigoureusement normée : interdiction, même aux couples monogames les plus fidèles, de faire l’amour avec volupté, et selon des moments (règles des femmes, grossesses, délai du post-partum, fêtes religieuses avant et après, position dite « du missionnaire » obligée)… On comprend que des êtres ainsi frustrés, lorsqu’ils en avaient les moyens, aient été quérir ailleurs ce qui leur manquait.

    Disons d’abord – contre ceux qui la nomment « le plus vieux métier du monde » – que la prostitution n’est pas un métier, car un métier s’apprend, et la prostitution ne s’apprend pas : elle se subit et s’impose.

    C’est la prostitution qui a permis à certaines femmes célèbres – particulièrement douées à l’origine de multiples talents (musique, danse, arts plastiques) – de sortir de leur soumission initiale : telles les Hétaïres grecques, puis les Maîtresses romaines. J’évoque la grande Aspasie, comme ses équivalentes en Extrême-Orient, Chine et Japon, etc. Après avoir été prostituée, chanteuse et danseuse, Aspasie fut épousée par son fol amoureux, le chef de guerre athénien Périclès, qui changea pour elle la Constitution. La prostituée en Grèce se nommait parfois « laïcas » : terme de même origine que notre mot « laïque », et qui signifie simplement « populaire ».

    Pensons à l’extraordinaire personnage de la Nana de Zola, et à sa contemporaine, La Traviata de Verdi, tirée du roman d’Alexandre Dumas fils, La dame aux camélias. Ancienne prostituée elle aussi, non moins magnifiée !

    Mais, pour les innombrables prostitué-e-s de ce monde, un tel devenir est rare. Si j’en reviens à mon « pro-sexe », c’est qu’au niveau le plus commun, la prestation prostitutionnelle ne découle pas d’un désir propre de la « patiente ». On se paie cette « passe » à un certain tarif, quantifié par les réseaux proxénètes. L’exception d’une poète espagnole contemporaine, Grisélidis, qui prônait une prostitution libre, individuelle et volontaire (d’ailleurs tempérée de fait dans ses derniers écrits), ne change guère la donnée du plus grand nombre : volonté sexuelle imposée par le payeur, contre toute inventive et mutuelle liberté.

    Que deviennent alors les « métiers indécents » de tous ceux que nos économies relèguent aux marges ? Supprimant la notion impropre de « métier », enrichissons-nous de formidables récits, comme ceux de Victor Hugo et son inoubliable Gavroche, sa Fantine et sa Cosette, et de toute une littérature mondiale. Les économies modernes doivent impérativement fournir de l’instruction et du travail à toute l’humanité – sous peine de sacrifier à l’horreur de ce que l’Inde nomme la caste des Intouchables, ramasseurs de poubelles et autres excréments, quand bien même on les nomme aujourd’hui, plus euphémiquement, les Dalits. Que les prostituées et prostitués d’aujourd’hui émergent enfin de leur condition de « Dalits » ! Ce ne sera pas facile, en raison du besoin qu’en éprouvent encore nos économies, toujours empêtrées dans une forme d’oppression et de régulation sexuelle.

    Auffret

    Thibault Isabel : Vous abordez dans votre livre le sujet complexe du libertinage, dans son rapport à l’émancipation féminine. A l’aune de l’histoire, il semble que les époques « libérées » sexuellement ne soient pas toujours propices aux femmes, mais que les époques de puritanisme ne le soient tout simplement jamais. Cela amène beaucoup de questions, notamment celle de savoir dans quelle mesure une sexualité libérée peut conforter la libération des femmes. Et, plus précisément encore, quel type de libération sexuelle pourrait le mieux converger avec l’émancipation féminine ?

    Séverine Auffret : Il est clair que les moments de puritanisme – tel qu’en porte aujourd’hui l’islamisme, comme l’évangélisme à la conquête des Amériques – interdisent drastiquement toute sexualité féminine libre. Or, les divers « libertarismes » qui se sont déployés sous toutes nos latitudes dans certains moments de l’Histoire ne se sont pas toujours accompagnés de libérations féminines. Le Don Juan de la tradition et de Mozart-Da Ponte veut la liberté sexuelle pour lui tout seul (Mille e tre…), mais en aucun cas pour ses compagnes. Celle qui se risque à une telle transgression est immédiatement envoyée au feu de l’enfer. Même sort dans Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos pour l’affranchie Madame de Merteuil.

    Mais l’Histoire est pleine de surprises. Aspasie moderne, amoureuse fidèle à sa manière du philosophe Saint-Evremont, la grande Ninon de Lenclos (XVIIe siècle français) fut envoyée en prison… pour avoir mangé de la viande en Carême, et avoir laissé tomber un os soigneusement léché sur la tête d’un curé qui passait là. Elle y reçut la visite de la Reine Christine de Suède, qui venait de renoncer à son trône parce qu’elle refusait de se soumettre au patriarcat imposé, du fait de ses inclinations lesbiennes. Christine la fit libérer, mais Ninon se hâta de retourner à ses amours antérieures : des hommes dont elle reçut les désirs jusqu’à ses 80 ans bien sonnés. Loin d’être une exception, Ninon s’accompagne à son époque de centaines de femmes qui, comme elle, dégustent en toute liberté les charmes d’une érotique, la duchesse de Montbazon et tant d’autres. L’érotisme libertaire féminin, déjà célébré à la fin du Moyen-Âge par une Louise Labbé, poursuivi en France aux deux siècles suivants, va renaître.

    L’ère républicaine, puritaine aussi à sa manière, verra advenir à son corps défendant une érotique libertaire des femmes, à commencer par celle de l’immense Olympe de Gouges, qui en finit guillotinée.

    L’ère républicaine, puritaine aussi à sa manière, verra advenir à son corps défendant une érotique libertaire des femmes, à commencer par celle de l’immense Olympe de Gouges, qui en finit guillotinée. Mentionnons dans sa proximité une Théroigne de Méricourt, dont la fin ne fut guère plus heureuse. Mais, bientôt, notre George Sand nationale devra se vêtir en homme et fumer le cigare pour pouvoir assumer ses amours multiples d’hommes, dont Alfred de Musset, Franz Liszt, Chopin, et de femmes, dont sa chère Marie d’Agoult. Nommons aussi la « Grande Séverine », première journaliste au monde ayant vécu de sa plume, en toute liberté.

    La libération sexuelle des femmes en Occident, au XXe siècle, est si abondante qu’il est impossible de la répertorier, sitôt qu’elles eurent gagné les domaines de la contraception, et bientôt de l’avortement libre. Les femmes des années 1960-1970 ont pu jouir d’une sexualité libertaire allant souvent jusqu’à l’échangisme, qui ne fut interrompue, drastiquement, que par la nouvelle menace du Sida. Retour nécessaire à toutes sortes de protections, accompagné par les cloches étatiques et religieuses qui proposent, quand ce n’est la stricte abstinence sexuelle (le Pape précédent), du moins la limitation d’une activité sexuelle considérée comme « impure » et génératrice de tous nos maux. Condamnation des sexualités « déviantes » : homosexualité, bisexualité, transgenres, etc. La sexualité se voit alors renvoyée à des « imagos » médiatiques – celle des « idoles ». Retour des « Pro-vie » et des « Manifs pour tous » voulant interdire les mariages entre personnes de même sexe. Il ne doit pas faire bon être jeune sexuellement libertaire, et spécialement féminin, aujourd’hui. Mais les modèles heureusement demeurent.

    Séverine Auffret

    Thibault Isabel : Dans le même registre, Michel Onfray aime évoquer la voie d’un érotisme solaire. Comment définiriez-vous cette pratique ? Quelle frontière avec la pornographie, par exemple ?

    Séverine Auffret : Un érotisme solaire s’oppose aux érotismes ténébreux, macabres et mortifères que prônèrent, « poétiquement » disaient-ils, des écrivains du type de Georges Bataille, toujours référés à l’érotisme maladif d’un Sade – qui prenait sa jouissance d’arrêter dans la rue une mendiante pour la fouetter jusqu’au sang puis la pénétrer analement contre son gré, après quoi il pouvait enfin jouir d’une éjaculation douloureuse. J’ai du mal à comprendre l’intériorisation de tels modèles par bon nombre d’« érotologues officiels » – à moins de supposer chez eux de telles pathologies. Puissent les diverses médecines les en délivrer !

    Tant de femmes et d’hommes – croyé-je, mais je me trompe peut-être ? – aiment et adorent le sexe, sa liberté, ses caprices, ses variétés, ses incursions éventuelles dans les domaines de l’homosexualité, de la bisexualité et du transgenre, ses « infidélités » passagères : toutes choses que la sexualité primitive nous intime, et dont les institutions étatiques et religieuses prétendent nous priver. Comme nous le disions dans les années 1968 : baisons en toute liberté, et dans toutes les positions que notre désir mutuel nous dicte, à deux, à trois ou à plusieurs – pour autant que ces actes, de part et d’autre, sont joyeusement consentis. Ceci nous renvoie à mille lieues de la pornographie. N’oublions pas que celle-ci s’origine sur le terme grec pornè, qui désigne la prostituée. L’érotisme solaire bannit une fois pour toutes les notions d’achat et de monnaie. Il est gratuit et libre.

    Et vive l’érotisme solaire d’une Ninon de Lenclos !

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