Pascale Mottura: “Voyage au bout de la vie”

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    Le huitième soir

    Le huitième soir, deuxième roman d’Arnaud de la Grange, a été publié en mars dernier aux éditions Gallimard, avant d’être lauréat du Prix Roger Nimier 2019. Le récit évoque la tragédie de Diên Biên Phu, qui mit un terme à la guerre d’Indochine, en 1954. Pascale Mottura nous livre ses impressions de lecture.


     

    Vous n’avez nulle envie de lire un roman de guerre et encore moins un ouvrage sur la fin de la guerre d’Indochine ? Calfeutrés dans un confort moite, terrassés par la touffeur d’un climat rendu fou et par des actualités calamiteuses, quoi ! il faudrait en plus se pencher sur un passé funeste, remuer l’horrible boue sanguinolente et gluante d’une sale guerre coloniale, vous indignez-vous ? Eh bien, lisez Le huitième soir ! Car ce n’est pas un récit de la célèbre bataille de Diên Biên Phu. Non. D’autres s’en sont chargés. Des vétérans, des survivants, des historiens. Le propos d’Arnaud de La Grange est autre. Il ne nous parle pas tant de la guerre que de l’expérience limite qui arrache l’homme à lui-même.

    Ainsi Le huitième soir a pour thèmes la volonté, le courage et la loyauté. Loyauté envers soi-même, loyauté envers les autres.

    C’est un livre sur le Feu, ce feu sacré qui nous anime quand nous savons user de notre libre choix. C’est un regard sur la dignité de l’Homme, qui est la liberté, et un éloge de la concorde chère à Pic de la Mirandole, cette force du lien.

    Le huitième soir, entre alter ego on meurt à l’unisson, dans la recherche d’une unité ultérieure, une harmonie supérieure toujours à conquérir.

    Le huitième soir

    Le théâtre de la guerre.

    A toute narration il faut généralement un décor. Pour son voyage au bout de la vie, Arnaud de La Grange a donc choisi celui de Diên Biên Phu (ou le peu qu’il en reste au printemps 1954). Une clé est donnée dès la première page : Diên Biên Phu est une scène parmi d’autres pour la dramaturgie humaine. Le narrateur est parachuté sur ce théâtre des opérations comme l’humanité se parachute sur la terre : pour y mener des combats.

    L’action prend corps au sein de paysages et d’ambiances magistralement campés par de denses didascalies éliminant tout superflu, plongeant le lecteur dans le tumulte de la mitraille, et paradoxalement, dans le théâtre du silence. « Dans les abris, les hommes se taisent. » « Le silence règne, maintenant, si fort quand dehors le ciel tonne. » « Personne n’a envie d’aller à la mort en chantant, cela se fera en silence. »

    Par la grâce de son écriture élégante (« celle – l’élégance – de ceux qui osent »), Arnaud de La Grange nous place haut pour nous faire observer l’essentiel, la manière dont cette armée cosmopolite démembrée sauvagement, tel Osiris, sait aussi rassembler ses membres et reconstituer l’Un à partir d’un multiple martyrisé.

    Ces gars-là ont choisi leur destinée et ce théâtre de leur mort, comme une affirmation d’eux-mêmes par eux-mêmes. Un acte d’absolue liberté leur permettant de transcender tous les degrés de leur être.

    Même si l’on ignore sa biographie, l’extrême justesse des descriptions, l’expression naturelle et sensible des idées et des faits, nous font sentir que l’auteur a vécu la guerre, ses propres guerres.

    Les militaires dont il montre le calvaire durant ces huit jours de géhenne sont tous des volontaires, pas des victimes contraintes de prendre les armes. Ces gars-là ont usé de leur pouvoir arbitral et vénérable, celui qui permet de se façonner soi-même. Ils ont choisi leur destinée et ce théâtre de leur mort, comme une affirmation d’eux-mêmes par eux-mêmes. Un acte d’absolue liberté leur permettant de transcender tous les degrés de leur être.

    Le huitième soir

    La vie jusqu’à la mort.

    A l’instar du Feu de Henri Barbusse, nulle question ici de patriotisme. « Ce ne sont pas les couleurs d’un drapeau qui m’ont poussé hors de l’avion, au-dessus de cette cuvette maudite, mais une fraternité d’hommes. » « Voilà pourquoi je me retrouve à chercher un sens à ma vie en faisant une guerre que pourtant le sens a fuie. »

    Arnaud de La Grange nous livre une rayonnante analyse des motivations d’un jeune homme de 26 ans très énergique et sensuel, loin de tous penchants belliqueux ou suicidaires mais qui, rescapé d’un grave accident de moto, n’a de cesse de se dépasser physiquement et moralement, de forger sa volonté pour toujours conjurer la mort. « Je n’ai pas de fascination pour la mort, nulle vocation au sacrifice. Si vous pouviez sentir le torrent qui coule dans mon corps ! Je veux juste donner, vivre comme un homme, dans l’idée que je m’en fais. » « Je sens que c’est un acte d’amour qui pousse nombre d’entre nous dans cette fournaise. Nous savons que nous ne pèserons pas sur le cours des choses, mais cela importe peu. Nous avons vingt ans et soif d’aimer. Nous aimons ceux qui sont perdus dans cette cuvette retournée par une herse d’acier. Des compagnons, des amis se battent et souffrent, on se doit d’être là, rien de plus. »

    Les antimilitaristes primaires vont en prendre pour leur grade s’ils osent lire ce roman… Comme tous celles et ceux qui considèrent avec « indifférence, au pire hostilité » ce type de guerre, les bien-pensants aspirant à une sérénité terrestre, souhaitant que le bonheur soit ici et maintenant, du genre préférant consommer que se consumer. A leur attention, cette pensée profonde du général de Gaulle : « Le bonheur, c’est pour les cons »… En d’autres termes : nous ne sommes pas sur terre pour être seulement heureux mais pour être valeureux, voilà ce que nous révèle brillamment Le huitième soir.

    Le huitième soir

    Là où l’on moissonne l’infini.

    Une fois le livre refermé, une fois les larmes séchées, on garde en mémoire les superbes personnages du roman, amis et amours du narrateur : ces « types magnifiques », Blagnac, Philippe, Kader, Séverin et les autres ; Marie, femme puissante capable de se tirer une balle dans la jambe pour prouver son amour ; Pauline, jeune métisse lascive, qui demande à son amant pendant l’amour : « fais-moi vivre » ; sans oublier la mère dont la digne agonie vue par son fils constitue parmi les pages les plus émouvantes de cette symphonie du malheur qui va pourtant crescendo. Mais le lieutenant narrateur est un homme épris d’aventure. Elle, l’aventure, compte plus qu’elles, les femmes aimées… « Je voulais étreindre le monde, le bousculer, le forcer. Un jour, j’en étais sûr, je m’arrêterais et j’aimerais Marie. Plus tard. »

    Ce valeureux lieutenant, tout au long du récit, n’a pas de nom. Il est désigné par un simple indicatif radio vers la fin du roman : Vent noir. On saura aussi qu’il est Breton et marin. Un homme qui aime les feux.

    La guerre est un champ fertile pour moissonner l’infini. On y fauche brutalement mais on y récolte grandement. C’est à force d’être battu que le grain germe.

    Au-delà du portrait d’un héros individué, le roman d’Arnaud de La Grange se veut un ardent hommage à tous les hommes morts bravement au combat, quelle que soit leur guerre. Et quel que soit le camp dans lequel ils ont combattu. « Nous finissions par avoir plus d’estime pour ces guerriers coriaces nous tendant les pires pièges que pour les huiles parisiennes qui nous avaient envoyés ici. »

    La guerre est un champ fertile pour moissonner l’infini. On y fauche brutalement mais on y récolte grandement. C’est à force d’être battu que le grain germe et, avant l’apparition des batteuses industrielles, le fléau était l’outil le plus communément utilisé pour séparer les grains de la paille.

    Au final, la guerre se fait-elle contre l’autre ou avec l’autre ? Ou contre soi-même ? Qui, en nous, est en guerre ?

    Pascale Mottura

     

    Le huitième soir

     

    Post-scriptum.

    Il est des livres qui se tiennent en embuscade pour mieux exploser en vous le moment propice. Leur auteur ne sait pas qu’il a posé ses mots à la surface du monde comme un engin destiné à tuer en vous ce qui doit mourir : les dernières ombres. Ainsi, Le huitième soir est une mine sur laquelle j’ai marché, volontairement. Pour mieux comprendre un homme engagé volontaire pour l’Indochine à l’âge de 21 ans. Feu mon père, un flamboyant au cœur meurtri par ses trois guerres et qui ne sut pas manifester son amour paternel. Lui, vaincu des années plus tard par un cancer du poumon sous le commandement de la tourelle de la Perdrix, ancien phare gardant le chenal entre Loctudy et l’Ile Tudy. Cette Perdrix si chère au cœur de Vent noir et de l’auteur du Huitième soir, dont les damiers noirs et blancs battus par la mer et le soleil sont (comme le sol d’une certaine cathédrale immolée au feu et à l’eau récemment) de ces échiquiers symbolisant le jeu de la vie humaine. Au fond, la vie serait-elle aussi vraie que la littérature… ?

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