Frédéric Dufoing: “Anthropologie, histoire et société”

0
Anthropologie

Quelle était la place des femmes dans la société préhistorique ? Comment l’agriculture est-elle apparue à l’orée de l’histoire et en quoi a-t-elle déterminé le cours ultérieur de la civilisation ? De quelle façon les préjugés à l’égard des noirs ont-ils évolué au cours du temps ? Frédéric Dufoing répond pour nous à ces trois questions (et bien d’autres) en passant en revue quelques-uns des meilleurs livres d’anthropologie parus récemment.


 

Anthropologie

Les femmes de la préhistoire.

Si l’histoire est toujours tributaire des filtres idéologiques conscients ou inconscients des historiens, il en est de même de la préhistoire. Ce lointain âge des origines de l’homme ne nous est connu que par des indices, des signes plutôt que par des preuves ou des témoignages et, quoique diverses sciences permettent désormais des datations plus précises et la prise en compte d’un plus grand nombre de détails significatifs, on reste tributaire d’hypothèses très fragiles, d’interprétations et d’extrapolations basées sur des théories, des grilles de lecture ou des comparaisons avec des situations et des contextes dont on ne saura jamais s’ils sont vraiment commensurables. Et, pourtant, quelle passionnante époque et quel passionnant travail que celui du paléontologue ! Car la première chose qu’arrive à faire comprendre la philosophe et paléontologue Claudine Cohen, c’est l’émerveillement que suscite cette recherche sur des bouts d’os, des éclats de pierre et de petites statues : elle nous fait sentir la beauté du silence que le temps à posé sur la complexité d’êtres qui vivaient des existences si différentes des nôtres… Cet émerveillement est d’autant plus grand qu’on en apprend finalement beaucoup sur un sujet aussi pointu que celui des femmes, leur conformation physique, leur statut, leur rôle social, leurs émotions, etc. Cohen passe en revue les diverses manières dont on a interprété, négligé et même parfois oublié les traces de vie de ces femmes.

Depuis les années 1970, les études de genre, amenées par les remises en cause féministes du patriarcat, ont peu à peu ramené les femmes au centre des recherches historiques et paléontologiques. Or, si l’on peut parfois déplorer le grotesque de certaines vulgates et de certaines veines idéologiques qui en sont issues, il faut reconnaître que cette perspective axée autour des femmes constitue un apport considérable dans la compréhension de l’origine et des spécificités humaines. Cohen part d’un premier constat : les représentations, les imageries, des plus savantes aux plus vulgaires, mettent en avant des hommes (et des activités conçues comme masculines), la femme n’apparaissant vraiment qu’avec la découverte des ossements de Lucy, laquelle fut conçue comme une sorte de mère de l’humanité alors qu’elle n’est peut-être même pas une femme ! L’auteur voue ses deux premiers chapitres à l’inventaire et à la discussion des matériaux d’étude : bouts d’ossements, crânes, dents, mâchoires, os divers, qui posent la question du dimorphisme sexuel (dont certains chercheurs défendent l’idée qu’il serait non pas la cause de la domination masculine, mais sa conséquence, les femmes ayant été soit privées de certains aliments, soit sélectionnées en faveur de traits qui assuraient leur domination) ; sépultures  et foyers ; objets culturels, parmi lesquels des outils et des statues comme les fameuses et magnifiques Vénus ; objets de cultes ou d’initiation, représentations du désir ou de la fertilité, parfois instruments, peut-être même simples représentations du réel. Ces statuettes généralement sans visage sont très stylisées, souvent très détaillées, voire sexuellement ambivalentes.

On peut supposer qu’avec la sédentarité et la domestication des plantes (laquelle doit fort probablement beaucoup aux femmes), la donne du contrôle des naissances a changé, tout autant que s’est imposée l’endogamie, qui permet de conserver le patrimoine.

Le chapitre 3 étudie ce qui biologiquement distingue les femmes des autres femelles animales : la perte des signes visibles de l’oestrus, sans doute due à la bipédie, qui amène la séparation entre le génital et le sexuel, ainsi que diverses autres conséquences hypothétiques. On mentionnera notamment les désordres sexuels, qui doivent être régulés par des règles de parentés, la fondation de couples avec un jeu de dissimulation de l’ovulation forçant le mâle à rendre des services (nourriture, protection) à la femelle ; le rythme physiologique ovulatoire féminin qui se superpose au cycle de la lune, avec les rites, tabous et interdits qui l’accompagnent ; l’allaitement très long, lequel permet une communication et des apprentissages plus intenses et nombreux ; la durée de vie, bien plus longue elle aussi, au-delà de la ménopause, qui permet l’avènement des grands-mères et donc d’une véritable solidarité féminine utile dans l’éducation des enfants. Par comparaison avec les chasseurs cueilleurs d’aujourd’hui, on peut supposer que la fertilité était contrôlée par des interdits limitant l’accès aux femmes fertiles, des infanticides, des substances contraceptives et abortives. On peut aussi supposer qu’avec la sédentarité et la domestication des plantes (laquelle doit fort probablement beaucoup aux femmes), la donne du contrôle des naissances a changé, tout autant que s’est imposée l’endogamie, qui permet de conserver le patrimoine.

Le chapitre 4 expose les spéculations sur le travail féminin. Là encore, les données comparatives des peuples de chasseurs-cueilleurs sont abondamment usitées ; si ces données sont valides, il s’avère que le rôle des femmes est loin d’être passif dans la chasse et le charognage, où elles servent notamment de rabatteuses extrêmement mobiles ou de découpeuses de viande. Il est même possible qu’une autre activité considérée comme féminine, la collecte et la cueillette, ait eu un rôle bien plus considérable que la chasse dans l’hominisation, non seulement nutritionnel, mais social, puisque c’est la cueillette qui aurait amené les normes nouvelles de coopération et de distribution, et non pas seulement la chasse. L’alimentation des hommes préhistoriques était bien plus riche et équilibrée qu’on ne l’a longtemps dit, comme les témoignages archéologiques en attestent (avec des squelettes et des dentitions dépourvus de carences graves), et le travail des femmes y était nécessairement pour beaucoup, d’autant que, même si l’on se plie aux clichés qui en font des sédentaires du foyer, la maîtrise du feu, de la cuisson et de la conservation des aliments (les viandes fumées, par exemple) était de leur ressort. Quant au travail technique, rien n’indique qu’il ait été réservé aux hommes, pas plus que la taille des outils en pierre, ni la fabrication de cordes, de textiles, la vannerie, la fabrication d’objets de portage, de filets, de paniers, etc.

Le chapitre 5 traite du pouvoir. Le premier point souligné par Cohen, c’est que, si le savoir amène le pouvoir, les femmes n’en manquaient probablement pas. Mais une hypothèse pourrait faire remonter l’inégalité des sexes à une invention technique : l’araire au soc de métal. Pour le reste, Cohen bat en touche les hypothèses de cultes de la Déesse-Mère au néolithique.

Le chapitre 6 évoque les violences faites aux femmes et la domination masculine. L’auteur s’oppose au réductionnisme des théories sociobiologiques qui ancrent les comportements sexuels et de domination dans la biologie : ces comportements ne sont universels ni chez les primates, ni chez les humains. Cependant, la domination masculine se manifeste avec la maîtrise des métaux, et l’on en trouve des traces archéologiques assez claires dans certaines sépultures, entre autres, des morts d’accompagnement.

Claudine Cohen, Femmes de la préhistoire, Belin, Paris, 2019, 281 pages


 

Anthropologie

Homo domesticus.

Homo domesticus est un de ces livres qui – avec ceux de Pierre Clastres, de Marshall Sahlins, de Paul Shepard ou encore d’Alain Testart, par exemple – remettent en cause non seulement un très large consensus historiographique et anthropologique, mais une idéologie plus vicieuse selon laquelle le passage des sociétés de chasseurs-cueilleurs aux sociétés agricoles aurait été rationnel, inévitable et bienfaisant, si bien que la marche en ligne droite et en rangs serrés vers les sociétés hiérarchisées voire étatiques aurait été inéluctable.

L’hypothèse de l’auteur, James C. Scott, professeur de sciences politiques et d’anthropologie à l’université de Yale, intègre des données archéologiques, mais aussi climatiques, essentiellement dans le cadre moyen-oriental et chinois, et pose un certain nombre de postulats par analogie avec les restes des sociétés de chasseurs-cueilleurs actuelles, ou avec celles qui existaient encore durant l’Antiquité. Scott démontre que les sociétés agricoles n’ont pas offert une meilleure alimentation ni une plus grande sécurité alimentaire que les sociétés de chasseurs-cueilleurs, lesquelles bénéficiaient, dans les zones ou l’agriculture sédentaire est née, d’un écosystème très riche, parce que diversifié en ressources alimentaires – contrairement à celui des agriculteurs –, qui leur permettait même parfois d’être sédentaires plutôt que nomades et qui, en tout cas, leur offrait une alimentation plus complète que celle des agriculteurs, avec tout autant de sécurité d’approvisionnement. Ce n’est donc pas en vue d’un accroissement du bien-être ou de la sécurité du ravitaillement qu’on est passé des sociétés de chasseurs-cueilleurs aux sociétés agricoles ; et l’augmentation de la population au sein des populations agricoles ne peut en aucun cas être interprétée comme un signe de meilleure santé, puisque ce sont les naissances qui augmentent et non pas les vies qui s’allongent – un grand classique de la néoténie : les animaux en captivité font plus de petits. Du reste, le double confinement qu’exigeaient les sociétés agricoles – celui des agriculteurs/éleveurs, d’une part, et celui des bêtes et des plantes sélectionnées dont ils se nourrissaient d’autre part – amenait deux problèmes : l’explosion des épidémies et pandémies, mais aussi la possibilité pour certaines classes sociales de vivre en parasites sur le dos de producteurs contrôlés et de productions contrôlables.

Se met alors en place un système global marqué par des sociétés agricoles minoritaires et fragiles, à durée déterminée, qui subissent de plein fouet les accidents climatiques, les guerres de territoire ou les razzias des sociétés nomades ainsi que les épidémies.

Scott souligne que les céréales sélectionnées n’étaient pas toujours les plus avantageuses nutritivement et qu’elles présentaient au moins une caractéristique commune : leur volume, leur culture et leur occupation du territoire les rendaient visibles et disponibles pour les prélèvements fiscaux. Selon lui, se met alors en place un système global marqué par des sociétés agricoles plutôt minoritaires et fragiles, à durée déterminée, qui subissent de plein fouet les accidents climatiques, les guerres d’appropriation de territoire ou les razzias des sociétés nomades ainsi que les épidémies. Face à la population qui cherche à fuir les impôts en rejoignant les zones nomades, les Etats céréaliers eurent recours à la main d’œuvre servile ou à des déportations de population, souvent suite à des conquêtes militaires ; et, pour éviter l’affrontement avec certaines sociétés nomades, un tribut était payé à celles-ci.

La raison pour laquelle les sociétés agricoles ont fini par devenir dominantes n’est pas très claire. Si l’on suit la logique de l’auteur, on peut supposer que de plus en plus de sociétés de chasseurs-cueilleurs devinrent – dans une logique très hégélienne – dépendantes des sociétés agricoles qu’elles parasitaient, avec lesquelles elles faisaient du commerce (notamment d’esclaves) ou qu’elles servaient militairement, comme mercenaires. On peut spéculer que les élites nomades trouvèrent plus facile d’adopter le mode d’exploitation des populations développé par les élites sédentaires/agricoles plutôt que les leurs, et le confinement agricole a alors fini par triompher.

La démonstration de Scott est heuristiquement stimulante, instructive, séduisante, mais laisse néanmoins dubitatif. D’abord parce que l’auteur utilise la notion d’Etat sans vraiment la définir et qu’il n’explique pas un certain nombre de faits cruciaux (par exemple l’existence d’esclaves au sein des populations de chasseurs-cueilleurs). Le mécanisme qui amène des gens à vivre de manière confinée, malgré tous les défauts qu’implique ce mode de vie, n’est pas non plus soumis à la réflexion. Ce serait pourtant nécessaire, car, s’il existe une porosité entre les modes de vie confiné ou nomade, agricole ou chasseur-cueilleur, pourquoi diable une partie de la population s’est-elle mise à ne plus faire que de l’agriculture ? Autre remarque : l’auteur semble considérer qu’il était commun de fuir les zones de confinement agricole. Cependant, le savoir-faire des agriculteurs n’est pas le savoir-faire des chasseurs cueilleurs, et l’on peine à imaginer que des gens qui vivent depuis des générations de la culture des céréales puissent retrouver d’un coup tous les savoirs et toutes les techniques qui permettent à un chasseur-cueilleur nomade de survivre.

James C. Scott, Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers Etats, La Découverte, Paris, 2019, 302 pages


  

Anthropologie

Les noirs : clichés et préjugés.

Les journalistes Serge Bilé et Mathieu Méranville offrent, dans Les noirs. Clichés et préjugés de l’époque coloniale à nos jours, un passage en revue presque complet des stéréotypes portant sur les noirs, qui, s’ils ont évolués, n’en demeurent pas moins encore présents dans les esprits et dans les comportements – ainsi que le démontrent de nombreuses expériences de psychologie sociale, comme celle de Duncan en 1976, et le déplorable traitement médiatique des populations africaines et noires. Chaque chapitre est consacré à l’un de ces clichés : la paresse, le sport, le sexe, l’infantilisme, l’absence d’histoire et de civilisation africaines, l’absence d’inventions, la laideur, la luxure, l’odeur et l’absence de traits distinctifs entre les individus. Chacun d’eux est relié à l’histoire coloniale ou aux « découvertes » occidentales, donc recontextualisé, remis en perspective et, bien sûr, critiqué factuellement. Ainsi évoque-t-on les atrocités institutionnalisées du fameux « code noir », les zoos coloniaux, la vie épouvantable de Saart Baartman, la fameuse vénus hottentote, l’existence de système d’écritures et de foyers de maîtrise de la métallurgie spécifiques d’Afrique noire, l’invention du langage « Y’a bon » pour humilier les troupes noires de l’armée française, les interprétations des passages bibliques justifiant l’infériorité des noirs, etc.

Cependant, l’ouvrage – qui est indéniablement truffé d’anecdotes pertinentes et de données éclairantes – manque deux aspects fondamentaux du problème, sans doute en raison d’un souci trop militant ou trop journalistique d’épargner la dignité des noirs. Ainsi, les auteurs tombent parfois dans le piège idéologique qu’ils dénoncent : quand ils s’obstinent à rappeler l’existence de civilisations à monuments et hiérarchies sociales complexes en Afrique, ils avalisent l’idée très occidentale selon laquelle n’est digne de considération qu’une société hiérarchisée qui laisse des traces monumentales. Aussi l’ouvrage a-t-il un réel intérêt pédagogique ; mais il doit être complété par des lectures plus pointues, comme les récentes parutions sur les zoos coloniaux.

Serge Bilé, Mathieu Méranville, Les noirs. Clichés et préjugés de l’époque coloniale à nos jours, L’Archipel, Paris, 2017, 247 pages

 

Laisser un commentaire