Raphaël Juan: “Hommage à Jean-Pierre Marielle”

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Uranus

Jean-Pierre Marielle nous a quittés le 24 avril dernier. C’est l’occasion pour Raphaël Juan de revenir sur ce géant du cinéma, qui incarnait la France populaire d’autrefois. A ce titre, l’émoi suscité par sa disparition témoigne sans doute d’une nostalgie des Français pour l’époque révolue du XXe siècle.


 

Jean-Pierre Marielle cristallisait une certaine idée de la France. Plus qu’aucun autre acteur de sa génération, il a su allier une truculence toute flaubertienne, une diction parfaite que supportait sa voix de basse reconnaissable entre mille, un sens comique proche des états de rêve, d’aimables inclinations morales et une proximité populaire qui faisait de lui un archétype de ce que notre patrie a de plus émouvant : l’imagination de son peuple.

La France de Jean-Pierre Marielle, c’est celle des petits brocanteurs, des garagistes arnaqueurs, des vendeurs de baratin sur les marchés et dans les foires, des petits représentants de commerce. Cette France d’où peut surgir le pire – le chauvinisme borné, les ratonnades, la connerie mesquine, la France poujadiste, la France Dupont-Lajoie (Ducon-Lajoie pour les plus familiers) – est aussi celle des personnages de Marielle, celle d’où sourd la poésie quotidienne, l’émotion vivante, celle dans laquelle la langue et la pensée se génèrent véritablement, celle qui prend le pouvoir et les institutions pour ce qu’elles sont vraiment, celle qui change d’avis comme de chemise, mais qui reste fidèle à son âme anarchiste et partageuse.

Pont-Aven

Les galettes de Pont-Aven.

Jean-Pierre Marielle, qui fut l’auteur d’une œuvre tardive, se présentait volontiers comme un dilettante et revêtait les attributs qui le confirme – fan de jazz, flâneur, amateur de bons mots, artiste « dégagé » ; etc. Son génie a été révélé dans les années 1970 par le réalisateur Joël Séria. Il tourne avec lui Les galettes de Pont-Aven, une comédie dramatique grinçante et autobiographique, qui renouvelle un genre encore vif mais par trop engoncé dans ses habitudes. Henri Serin, le personnage joué par Marielle, et inspiré par la vie de Joël Séria, est un vendeur de parapluies qui s’emmerde comme un rat mort avec sa femme froide et ses deux gamins (un « petit nazi » et une fille qui « le prend carrément pour un con ») ! De rocambolesques aventures, une passion pour la peinture et un sanglier écrasé le font débarquer dans l’antre breton d’un ogre grossier joué par l’excellent Bernard Fresson. Il y rencontre une québécoise dont le cul lui fait pousser des ailes, du génie créatif et un amour fou. Il part avec elle, la perd, s’autodétruit dans l’alcool jusqu’à trouver la rédemption dans une petite vierge jouée par la magnifique Jeanne Goupil, une peintre inspirée par Gauguin. Ce grand film est une ode à la libération des individus, à l’amour et au rire autant qu’un coup de pied au cul de la morale bourgeoise hypocrite et puante dont la France pourrissait sous Pompidou, et dont nous continuons de pourrir par de nouvelles formes !

Comme la lune

Comme la lune.

Ce film, qui a lancé la carrière de Jean-Pierre Marielle, est suivi d’un autre moins connu mais tout aussi réjouissant : Comme la Lune, qui raconte la vie d’un réparateur de frigidaires chez Frigolux. Moins ambivalent et complexe que dans le rôle précédemment évoqué, Jean-Pierre Marielle campe cette fois Roger Pouplard, un beauf admirateur de sa bite – le film commence par une scène où il regarde son engin avec précision dans le miroir après avoir bien ronflé – qui devient charcutier pour les beaux yeux d’une petite blonde papillonneuse jouée par Sophie Daumier. L’ampleur créative de Joël Séria se révèle pleinement dans ce film jusqu’au-boutiste. Le vocable charcutier, les tenues exubérantes et bling-bling (les fameuses pompes en chevreau de Bulgarie), les incartades chez les pèquenots riches de Deauville, la passion pour les bagnoles, les bastons de coqs avinés en boîte de nuit, sans parler des parties de jambes en l’air désopilantes font de ce film une exploration très flaubertienne de la bêtise – une exploration directe et sans jugement, comme dans le Flaubert de La correspondance, du Voyage en Egypte, de Bouvard et Pécuchet. Marielle est ici au sommet de son art, campant ce con avec un brio, une justesse et une force inatteignables par autrui.

Là encore, comme dans le journal Hara-Kiri, la bêtise et la méchanceté étaient émancipatrices, elles enjoignaient d’aller au bout de son aventure personnelle, même si elle puait, afin de persévérer dans son être, si l’on préfère utiliser une expression plus philosophique. Aujourd’hui, à l’heure où l’affirmation personnelle atteint de tels sommets d’avilissement et de récupération commerciale, sinon politique, un tel film pourrait-il voir le jour avec la même vigueur ? Rien n’est moins sûr.

Bouvard et Pécuchet

Bouvard et Pécuchet.

Poursuivons avec le vrai Flaubert, pas celui édulcoré et mollasson avec lequel on barbe les lycéens. Jean-Pierre Marielle a joué le rôle de Bouvard dans une adaptation télévisuelle très réussie de Bouvard et Pécuchet, signée par Jean-Claude Carrière. A la suite d’un héritage qui le libère de sa condition de copiste, et en compagnie de son acolyte Pécuchet, joué par Jean Carmet, Bouvard s’essaie à toutes les innovations scientifiques, politiques, intellectuelles, religieuses, agricoles de XIXe siècle, à la recherche de la vérité. Tous ces essais sont bien entendus contrariés, mais permettent aux deux zigues de rencontrer la société de la campagne normande dans laquelle ils ont acheté un château, lieu de toutes leurs expériences.

Contrairement à ce que pensent les gens qui citent cette œuvre sans la connaitre et conformément à ce qu’en disait l’immense Borgès, Bouvard et Pécuchet, c’est Flaubert lui-même, Flaubert luttant contre sa propre bêtise, c’est Flaubert se vautrant dans la sainte curiosité, c’est Flaubert contre la société des abrutis bien établis et des académies sûres d’elles, sûres de leurs petites vérités éternelles que la pluie balaiera demain comme des crottes de pigeons accrochées au pare-brise. Marielle est resplendissant dans ce rôle à sa grande mesure, celui d’un genre de « sur-idiot » sans préjugés, curieux et drôle. Soyons cette France des peuples, libertaire, sans préjugée, curieuse et drôle ! Relisons Flaubert, et revoyons les films éclaboussés par le talent de Jean-Pierre Marielle.

Raphaël Juan

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