Entretien: Thibault Isabel “Un malaise dans la civilisation?”

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    Thibault Isabel civilisation

    En quoi la civilisation se distingue-t-elle de la barbarie ? Comment devient-on civilisé ? Et la barbarie est-elle en train de faire retour dans la modernité, à travers un relâchement plus ou moins généralisé des mœurs ? Thibault Isabel a beaucoup écrit sur le processus de civilisation et nous livre ses pistes de réflexion.


     

    L’inactuelle : Dans vos ouvrages, vous essayez de montrer que le problème de la fondation de l’Etat est lié à la violence qui, selon vous, anime l’homme de toute éternité. L’homme tente de se civiliser pour mettre un terme aux conflits permanents qui l’opposent à ses semblables. Pourtant, on a le sentiment en vous lisant que le développement de la civilisation est très loin de résoudre toutes les tensions qui agitent l’humanité, et que l’état de nature n’est pas nécessairement pire que le monde civilisé…

    Thibault Isabel : La question, au fond, est de savoir pourquoi les hommes ne restent pas éternellement à l’état de nature, vivant dans une sorte d’innocence sauvage, animés par une douce insou­ciance.

    Ma réponse est que l’homme, s’il restait à l’état de nature, ne pourrait pas même survivre. Vivre en société n’est pas un choix : c’est une réalité plus ou moins indépassable. Notre espèce est naturellement faite pour se civiliser, car, au contraire de bien d’au­tres animaux, notre bagage individuel de prédateur est beaucoup trop limité pour nous permettre d’exister par nous-mêmes. Nous avons sans cesse besoin de nous associer à des semblables, afin que tous les individus qui composent notre communauté se soutiennent mutuellement et s’assurent une protection réciproque ; mais, plus encore, faute d’instincts suffisamment nombreux pour nous dicter spontanément notre conduite vis-à-vis des autres, nous avons besoin d’établir des règles de vie collective pour permettre à notre groupe d’évoluer au mieux, c’est-à-dire dans la concorde et l’harmonie. Nous sommes bel et bien des animaux politiques, dans le plein sens du terme, puisque nous ne pouvons assurer notre subsistance qu’en nous intégrant dans le cadre plus large d’une association de personnes, d’une cité.

    A une violence externe (la violence naturelle), la vie en société ne fait souvent que substituer une violence interne (la violence économique et sociale).

    Pourtant, rien n’est moins simple que d’établir un groupe soudé et pacifié. L’homme s’associe à des semblables pour pouvoir mieux résister à la violence du monde extérieur, mais, lorsqu’il est rattaché à un groupe, il doit encore souvent se défendre contre ses camarades eux-mêmes, en raison des luttes intestines qui les opposent entre eux – et que nul ne parvient en général à résorber. A une violence externe (la violence naturelle), la vie en société ne fait donc souvent que substituer une violence interne (la violence économique et sociale).

    Le processus civilisateur n’est rien d’autre que la tentative perpétuellement renouvelée des hommes pour structurer leur caractère et leur conduite, de manière à ce que des règles de vie justes soient instituées, puis internalisées par chacun. La tension collective vers la justice n’a de sens, en fait, que parce qu’elle doit garantir la viabilité et la pérennité du groupe : si une trop grande injustice s’installe, la vie sociale n’est plus possible, et l’assemblée des hommes implose pour retourner au chaos. Il faut par conséquent que tout le monde accepte de renoncer à une partie de ses désirs, à court terme, dans l’espoir d’en tirer un plus grand bénéfice à long terme et de faire valoir ainsi la stabilité de l’ensemble. Mais le désir égoïste et rapace ne disparaît pas pour autant, et chacun espère profiter de la stabilité sociale, grâce aux sacrifices consentis par les autres, sans avoir à se sacrifier soi-même. La société se trouve alors contrainte de mettre en place des instances répressives chargées de contraindre les comportements dans des limites acceptables : et c’est à ce moment que naît l’Etat.

    Toute l’histoire humaine est structurée par cette ambivalence, depuis ses origines. D’un côté, les individus sont égoïstes et veulent s’approprier pour eux la part la plus belle du gâteau ; mais, de l’autre, ils se sentent dépendants de leurs congénères, les aiment et ne veulent pas se les aliéner. Le processus de civilisation est donc fragile, en ce qu’il doit parvenir à établir l’harmonie sur la base d’une nature chaotique et violente. Nous désirons vivre en bonne entente avec les autres ; mais nous désirons aussi être plus riches et plus puissants qu’eux. L’équation n’est pas simple à résoudre…

    Norbert Elias
    Norbert Elias

    L’inactuelle : L’Etat se développerait en somme pour essayer de contraindre les penchants les plus égoïstes des individus, dans le but de favoriser l’harmonie sociale… Comment ce processus se met-il en place ?

    Thibault Isabel : Comme je viens de le dire, le problème demeure qu’il n’est pas aisé de ménager simultanément des tendances aussi antinomiques que l’égoïsme individuel et l’amour des autres. D’abord, l’Etat a souvent été monopolisé dans l’histoire par des individus, des groupes ou des intérêts abstraits qui faisaient passer leur propre avantage avant le bien commun ; en un sens, aucune politie, à des degrés divers, ne peut même jamais échapper à cet écueil. Tout établissement d’un pouvoir, quel qu’il soit, porte au moins le risque d’une éventuelle dérive autocratique, oligarchique ou démagogique. Mais la difficulté ne s’arrête pas là. Soit l’Etat impose un carcan restrictif et régule de manière satisfaisante les actions des individus – mais, dans ce cas, il brime une part de leur liberté et de leur énergie – ; soit il relâche la pression qu’il exerce – mais, dans ce cas, il court le risque de les plonger à nouveau dans le désordre, l’anarchie et le « laisser-faire ».

    A titre personnel, je ne pense pas qu’il soit bon de broyer la part d’ambition, voire même d’individualisme, qui imprègne la nature de l’homme. Cette ambition et cet individualisme ne doivent pas se transformer en égoïsme, bien sûr, et gagnent plutôt à se combiner avec un sens affirmé du bien commun ; mais, sans eux, nous n’aurions aucun esprit d’initiative, aucune créativité, aucun goût véritable pour la vie. Or, le drame de l’Etat est que, plus il s’étend pour contraindre l’égoïsme, plus il brime aussi notre énergie vitale dans ce qu’elle a de plus noble…

    D’où le malaise dans la civilisation dénoncé par Sigmund Freud, non parce que notre civilisation serait malade, mais parce que toute civilisation industrielle et étatisée, quelle qu’elle soit, porte en elle une frustration névrotique du désir et un frein aux libertés, si bien qu’il faut craindre que le développement des sociétés avancées aille toujours de pair avec un renoncement au bonheur, comme l’affirmait le père de la psychanalyse.

    Elias

    L’inactuelle : Vous montrez dans vos ouvrages que le développement de l’Etat, au cours de notre histoire, s’est accompagné d’une répression sociale grandissante dans de nombreux domaines : sexualité, violence, relations personnelles, etc. Pouvez-vous nous en dire plus ?

    Thibault Isabel : C’était la thèse de Norbert Elias : depuis le XVIe siècle, en Occident, les populations régulent leur comportement d’une façon de plus en plus drastique, comme en témoigne la rigidification spectaculaire des bonnes manières au fil des siècles.

    Au Moyen Age, par exemple, les rapports sociaux entre individus de la noblesse étaient régis par le code de la « courtoisie ». Or, quand on examine dans le détail le degré de répression imposé par ces règles, on réalise combien elles étaient alors laxistes. Les manuels qui réglementaient les manières de table prescrivaient par exemple de ne pas se servir de la même cuillère que son voisin, de ne pas remettre à sa place une tranche de pain qu’on avait mordue ou l’os qu’on avait rongé, de ne pas cracher au milieu des convives, de ne pas nettoyer ses dents avec la nappe ou encore de ne pas violenter les domestiques devant ses hôtes ! Comble de l’impudence, nous disait-on, certaines personnes, lors des dîners, se mouchaient dans la main qui leur servait à prendre les mets dans le plat commun ! Il est bien évident à notre époque que de telles recommandations n’auraient plus de raison d’être ; jamais un manuel de savoir-vivre ne prendrait encore la peine de proscrire des comportements aussi rustres à nos yeux. Si les manuels de l’ère chevaleresque accordaient autant d’impor­tance à ces prescriptions, c’est bien que, dans les faits – du moins doit-on le supposer –, elles étaient rarement suivies.

    A la Renaissance, les manières se rigidifient un peu, même si la plupart des usages médiévaux se maintiennent, comme on le voit dans les manuels qu’Erasme ou Calviac ont consacrés à la « civilité » (le terme a fini par remplacer celui de « courtoisie » ; il sera symptomatiquement à l’origine du terme dérivé de « civilisation »). La serviette se répand et le mouchoir fait son apparition ; mais on ne tient pas encore pour obligatoire de les utiliser.

    C’est en fait surtout au cours des siècles ultérieurs que le pro­cessus se développe, notamment à partir de Louis XIV, c’est-à-dire au moment même où se constituent un pouvoir monar­chique absolu et un Etat centralisé. Les mœurs entrent peu à peu dans une phase de restriction intense. Ce passage est à son tour symbolisé, au XVIIIe siècle, par l’irruption d’un nouveau terme, en remplacement de la désuète « civilité » : c’est l’essor de la « politesse », à laquelle on se réfère toujours désormais.

    Avec la centralisation du pouvoir et l’établissement d’une police efficace, les individus ont été contraints de renoncer progressivement à toutes les violences ordinaires qui composaient autrefois leur quotidien.

    Cette rigidification des mœurs a accompagné selon Elias la mise en place d’un monopole étatique de la violence : avec la centralisation du pouvoir et l’établissement d’une police efficace, les individus ont été contraints de renoncer progressivement à toutes les violences ordinaires qui composaient autrefois leur quotidien (insultes, rixes, brigandage et même parfois meurtres). La discipline imposée aux individus dans le domaine du contrôle de la violence s’est alors naturellement étendue à d’autres secteurs, dont le renforcement des codes de politesse n’est qu’un exemple. On verra ainsi la sexualité cantonnée à des sphères de plus en plus restreintes ; le sens aristocratique et populaire de la fierté sera proscrit au profit de la vertu d’humilité ; etc.

    L’inactuelle : Pourquoi considérez-vous que la répression des pulsions entraînée par le développement de l’Etat n’est pas toujours une bonne chose, en elle-même ?

    Thibault Isabel : Malheureusement, la répression accrue de la violence et des passions a un prix : la dévitalisation du caractère. En interdisant le recours à ce qu’il y a de plus énergique et de plus passionné en l’homme, les individus tendent à retourner leurs pulsions agressives contre eux-mêmes, sous la forme de la culpabilité. L’autocontrôle devient alors morbide, au lieu d’être structurant. Tous les aspects de la vie sociale se mettent inévitablement au diapason de cette atmosphère glaciale et généralisée d’inhibition : lorsque croissent les Etats policiers, on voit en général émerger des religions de plus en plus dogmatiques et des morales de plus en plus répressives et puritaines L’homme est comme anesthésié par les contraintes comportementales sclérosantes qu’on lui impose, brimé par le peu d’initiative et de spontanéité qu’on lui laisse.

    Une morale saine, de mon point de vue, ne devrait jamais être une morale ascétique : elle devrait encadrer le désir et lui donner des buts plus élevés que la satisfaction brutale des sens, mais pas l’inhiber. Je me réjouis du fait que la civilisation permette aux individus de structurer leur caractère, d’acquérir un sens aigu de la discipline et de raffiner leurs mœurs ; mais je regrette en revanche que cet aspect positif du processus s’accompagne en règle générale d’une répression culpabilisatrice du désir et d’une tendance à la mortification des passions. Toute la question est de savoir néanmoins si l’un peut aller sans l’autre, et sous quelles conditions. Freud estimait que c’était impossible… Mais peut-être avait-il tort.

    Freud civilisation

    L’inactuelle : Vous écrivez à plusieurs reprises que la société contemporaine marque un recul de l’Etat. Est-ce à dire que le processus de civilisation tel qu’on l’a longtemps conçu serait en recul lui aussi ?

    Thibault Isabel : Aujourd’hui, il n’est pas certain du tout que le processus de civilisation aille encore en s’accentuant – du moins dans les pays occidentaux. Car si l’on considère que le degré de civilisation dépend de la capacité des individus à discipliner leur conduite, non seulement du point de vue des bonnes manières, mais aussi et avant tout du point de vue de l’autocontrôle général et de la maîtrise de la violence, on doit constater aussi que la plupart des statistiques semblent indiquer une nette recrudescence des « incivilités » et des comportements violents dans la société.

    Depuis une soixantaine d’années environ, l’Europe et les Etats-Unis assistent en effet à une augmentation forte et durable de la criminalité. Entre l’im­mé­diat après-guerre et la fin du XXe siècle, en France, les vols ont vu leur nombre exploser. En 1950, on en compte presque 200 000, alors qu’ils sont six fois plus nombreux en 1975 (1 200 000). En 1985, on en recense même 2 300 000. En revanche, dans la quinzaine d’années qui suit, jusqu’en 1998, le chiffre augmente à peine de 5 000. On doit donc distinguer deux périodes : une montée rapide de la délinquan­ce avant 1985 et une relative stagnation ensuite, qui s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui, malgré des variations annuelles assez négligeables sur le temps long. Il serait tentant d’at­tribuer cette évolution à la seule crise économique ou à l’im­mi­gra­tion ; mais, dans ce cas, le vol ne toucherait que les populations les plus défavorisées. Or, la délinquance en col blanc a augmenté au cours des der­nières décennies dans des proportions très équivalentes à la délinquance des banlieues (on passe de 45 000 faits en 1950 à 300 000 en 1997). Point plus préoccupant encore, on constate que les violences gratuites, depuis 1984, aug­mentent dans des proportions bien supérieures à celles du vol (les atteintes aux personnes étaient alors de 120 000 par an, tandis qu’elles passent à 230 000 en 1998). Là encore, les chiffres sont restés relativement stable depuis le début des années 2000 : l’évolution s’est donc opérée entre l’après-guerre et la fin des années 1990, au profit de l’entrée progressive dans l’ère turbocapitaliste, avec les nouvelles moeurs qui l’accompagnent.

    L’inactuelle : A quoi attribuez-vous ce « recul de la civilisation », que vous définissez comme « l’incapacité de l’individu à discipliner sa conduite et à se contrôler » ?

    Thibault Isabel : On doit certainement l’attribuer à des facteurs multiples, qu’il est impossible d’énumérer de manière exhaustive ici. Mais le principal d’entre eux relève à mon sens de l’hédonisme consumériste (le désir exclusif de jouir), activement promu par le turbo­capitalisme. Les notions de devoir, de contrainte et d’engagement tendent à être discréditées au profit d’une jouissance plus libertaire et spontanée. Il en découle par exemple un reflux du militantisme politique et syndical, trop accaparant, ou encore un abandon du religieux. Plus globalement, c’est l’aptitude à l’auto­contrôle qui se trouve fragilisée par l’idéal de la transgression des interdits. Par ailleurs, on voit émerger des infléchissements notables dans la relation aux autres : l’intimité se trouve étalée publiquement ou médiatiquement (avec l’engouement pour la « télé-réalité » ou la presse « people »), les comportements de bande se multiplient, l’importance du look et de la mode ne cessent de croître, etc. Ces évolutions sont très significatives, car elles remettent largement en cause le principe moderne de la privatisation des mœurs…

    Depuis l’entrée dans la société de consommation, le capitalisme a compris que, pour stimuler la croissance et le profit, il fallait pousser la masse des citoyens à consommer. Or, pour consommer, il faut dépenser, jouir, sans se soucier du lendemain.

    Le relâchement actuel du comportement répond en fait à une logique sociale parfaitement cohérente, au même titre d’ailleurs que sa co­existence apparemment contradictoire avec des degrés de répression toujours vivaces dans certains domaines (retour en force du puritanisme au XXIe siècle, hygiénisme moralisateur, répression policière de plus en plus brutale, etc.). Cette situation découle de ce que Daniel Bell appelle les « contradictions culturelles du capitalisme avancé ». Depuis l’entrée dans la société de consommation, le capitalisme a compris que, pour stimuler la croissance et le profit, il fallait pousser la masse des citoyens à consommer. Or, pour consommer, il faut dépenser, jouir, sans se soucier du lendemain. On a donc vu se mettre en place, au cours du XXe siècle, une vaste propagande visant à décourager l’épar­gne (c’est-à-dire l’accu­mu­lation méthodique de biens : tout con­server, ne rien dilapider), et promouvant simultanément l’insou­ciance, la légèreté et le plaisir (c’est-à-dire le gaspillage illimité des ressources). Mais, en même temps, il fallait maintenir chez les employés une mentalité besogneu­se de producteurs, durs à la tâche et dévoués à la cause de leur entreprise, comme aux temps du capitalisme industriel : une mentalité qui ne fût pas cette fois fondée sur le relâchement et le narcissisme, mais sur l’autocon­trôle et la névrose. La situation présente n’est rien d’autre que le nivellement progressif de ces deux tendances. Les cadres dirigeants qui se plaignent aujourd’hui du manque d’enga­gement de leurs jeunes recrues, de leur indocilité, de leur laxisme et de leur absence totale de fidélité à leur employeur planifient pourtant, sans même s’en rendre compte, l’endoctri­nement publicitaire qui contribue à convertir les nouvelles générations au laisser-aller consumériste.

    Isabel Proudhon

    L’inactuelle : Vous avez dit plus tôt que le développement de la délinquance est lié au relâchement actuel des mœurs, à l’« hédonisme consumériste ». Mais comment réagir face à la montée de la criminalité, dans ce cas ? Faut-il laisser faire ou réprimer plus sévèrement les délits ?

    Thibault Isabel : La tendance des Etats occidentaux à adopter une politique de plus en plus répressive n’est pas aujourd’hui le signe d’une nouvelle poussée du processus de civilisation, à travers le renforcement du monopole étatique de la violence (comme ce fut le cas au contraire au XVIIe siècle, quoique sur un mode centralisateur qu’on pourrait réprouver). La montée endémique des politiques répressives est plutôt le signe désormais d’un déclin global de la capacité des individus à l’autocontrôle – déclin que les Etats essaient d’enrayer, sans y parvenir, en recourant eux-mêmes à une violence active de plus en plus banalisée.

    Autrement dit, je ne peux me résoudre à considérer la répression policière à laquelle nous assistons comme un progrès de la civilisation, dans la mesure où le développement authentique d’une culture implique normalement une internalisation morale du vivre-ensemble collectif par chacun des individus qui composent le corps social. On pouvait à la limite comprendre, au XVIIe siècle, que le développement d’une police efficace fût dans un premier temps nécessaire pour inciter les populations à rigidifier leur con­duite ; mais, dans un second temps, l’évolution normale du processus de civilisation aboutit à un assouplissement du pouvoir régalien, puisque les individus s’habituent à se contrôler et se disciplinent. Le recours répété à la répression policière ne s’impose en fait durablement que lorsque l’internalisation morale des règles de vie fait défaut, ou s’épuise, c’est-à-dire précisément lorsqu’une société retombe dans une situation de relative barbarie (ou, du moins, pour adopter des propos sensiblement plus mesurés, lorsque la capacité d’autocontrôle de la population commence dangereusement à décliner).

    On ne combat d’abord le relâchement des mœurs que par une action familiale, pédagogique et culturelle, que vient ensuite compléter un travail de justice équitable et ferme.

    Je n’ai pas de solution miraculeuse à apporter au problème de la délinquance. Je tiens seulement à dire que, pour moi, le problème n’est pas seulement que nous soyons confrontés à davantage de crimes et de délits aujourd’hui qu’il y a un demi-siècle. Le problème tient au relâchement généralisé des mœurs, que l’on s’efforce seulement de combattre – d’une manière d’ailleurs souvent inefficace – par la répression policière et le renforcement de l’Etat dans certains domaines (tout en laissant le pouvoir politique désinvestir d’autres secteurs, comme l’éducation). Or, on ne combat d’abord le relâchement des mœurs que par une action familiale, pédagogique et culturelle, que vient ensuite compléter un travail de justice équitable et ferme.

    On n’y parviendra pas dans le con­texte du turbocapitalisme actuel, dont les valeurs centrales sont incompatibles avec la régulation des mœurs et le sens du vivre-ensemble. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les partisans les plus obtus de la répression policière, et les politiciens les plus aveugles à la dimension strictement sociétale du problème de la délinquance, soient aussi ceux qui se font les défenseurs les plus acharnés de la poudre aux yeux consumériste. Ce sont les valeurs véhiculées à la télévision, sur le Net et dans les autres médias qui génèrent la délinquance ; pour enrayer le phénomène de déclin qui touche notre société, il n’y a donc rien d’autre à faire que de structurer psychologiquement les citoyens et d’œu­vrer à une « métamorphose de toutes les valeurs », comme le répétait Friedrich Nietzsche. Il faut mettre en place un cadre idéologique dominant qui, au lieu de favoriser la poursuite perpétuelle des richesses et la puérilité matérialiste, adopte une posture résolument anti-économique. Mais cela prendra du temps, si tant est que cela se produise un jour…

    5 Commentaires

    1. Entretien très riche, qui appelle de ma part quatre remarques :

      1. Sur l’état de nature : si les trois théoriciens successifs principaux de l’état de nature et du contrat social (Hobbes, Locke, puis Rousseau) s’exprimaient avant tout de manière symbolique, allégorique, ils ne connaissaient évidemment pas encore les apports de la recherche préhistorique. Celle-ci nous enseigne que, à la manière des grands singes qui sont les primates les plus proches de nous (chimpanzés, bonobos et gorilles), nos ancêtres vivaient à l’état de nature de manière tribale. Il n’y a jamais eu d’homme vivant seul, et ne rencontrant ses semblables que pour combattre ou se reproduire. En réalité, l’individu est une invention de la civilisation. D’où l’obsolescence des différentes théories du contrat social, reposant toutes trois sur une conception fausse de l’homme.

      2. Sur la civilisation des mœurs, et notamment des manières de table : je n’ai pas de données, et il ne faut pas compter sur l’Université et encore moins sur le CNRS pour nous les fournir, mais je constate subjectivement et empiriquement un très net relâchement en la matière. Lécher son couteau, pour prendre le cas de mauvaise manière de table qui me heurte le plus, me semble s’être largement généralisé, et avoir remonté la hiérarchie sociale. Je suis d’ailleurs surpris de ces mauvaises manières de table chez de jeunes catholiques de « bonne famille », notamment. Ces bonnes manières de table en perdition me paraissent être de toute façon assez occidentalo-centrées. Elles sont bien plus lâches en Extrême-Orient, par exemple, où manger la bouche ouverte ne choque pas.

      3. Sur la propension de l’État moderne à substituer la répression verticale à l’autocontrôle des citoyens : un film très maladroit bien que doté d’une distribution prestigieuse (Christian Bale dans le premier rôle) et totalement tombé dans l’oubli quoique relativement récent (2002), en parlait : Equilibrium, une dystopie dans laquelle, au sortir d’une Troisième Guerre mondiale, l’État totalitaire (mondial) régissant la vie des survivants les force à s’auto-administrer un sérum qui supprime leurs émotions et leurs désirs, conçus comme la racine du conflit.

      4. Sur l’incitation à la consommation au détriment de l’épargne dans notre système économique, régi par les idées de Keynes bien plutôt que par celles des libéraux proprement dits (mais ce sera pour une autre discussion…), voir la mièvre comédie musicale Jeanne et le garçon formidable (1998), et notamment sa chanson non-ironique et parfaitement représentative de son époque, « La Vie à crédit » : https://www.youtube.com/watch?v=tBH1kT_rDOo .

    2. Très intéressant. Ça fait plaisir de voir traiter le thème général de la civilisation. Sinon :
      – Elias pensait que Freud s’était trompé dans Malaise dans la civilisation : contrairement à Freud, Elias pensait que le refoulement est aussi inhérent au cerveau humain que la pulsion. Je suis d’accord. Pas vous ?
      – le relâchement de l’auto-contrôle se fait depuis un siècle de façon nuancée, relaxant là où les contraintes sociales se révélaient peu efficaces, selon Cas Wouters (sexualité, expression, habillement). Non ?
      – Le taux d’homicide hors guerre baisse en France de façon presque ininterrompu depuis des siècles, y compris lors des 20 dernières années, preuve d’un contrôle interne et externe de la violence toujours plus efficace.Comment concilier ça avec votre analyse ?
      Sociologiquement.
      Jean

    3. Quelques rapides éléments de réponse à destination de Jean Colombani et de ses remarques très pertinentes (une réponse plus poussée nécessiterait toutefois un livre):

      – Je pense qu’il y a dans la logique de Freud et d’Elias une tendance à opposer binairement la pulsion au refoulement et à la répression, alors qu’il existe pour moi un troisième terme: l’équilibre du Moi. Freud a malgré tout commencé à envisager cette perspective équilibrée dans les dernières années de sa vie, et on l’a trouvée sous une forme plus développée chez Heinz Hartmann et surtout Heinz Kohut. Face à la barbarie narcissique-pulsionnelle et à l’hypercivilisation névrotique-répressive, on doit chercher l’équilibre d’une civilisation où les pulsions sont encadrées et sublimées sans être réprimées. C’est aussi le modèle de civilisation que nous ont laissé les sages de l’Antiquité, et auquel j’adhère.

      – Je constate que le rapport aux pulsions est aujourd’hui très clivé, dans presque tous les domaines. D’un côté, nous sommes inclinés au libertarisme, nous refusons les contraintes, nous vivons dans une culture de la “défonce”: consommation de porno chez le public adolescent, banalisation de l’ivresse, recherche de sensations fortes, etc. De l’autre, la vie sociale est de plus en plus normée, aseptisée, hygiénisée, y compris dans les sphères sexuelle ou alimentaire. J’y vois la double face de la culture capitaliste telle que l’avait analysée Daniel Bell, écartelée entre sa tendance consumériste-jouissive et sa tendance productiviste-normative, nécessaires l’une comme l’autre à son développement, quoique contradictoires en apparence. L’une et l’autre faces de cette culture bicéphale me semblent néanmoins excessives. L’équilibre n’est pas la juxtaposition de deux excès, mais leur modération réelle.

      – La baisse du taux d’homicide est la résultante indéniable d’un meilleur contrôle policier de la population et d’une peur accrue de la mort, pour soi ou pour les autres. En revanche, le fait que les incivilités et la petite délinquance soient en hausse témoigne d’un relâchement profond des moeurs à mes yeux. Pour moi, les incivilités relèvent davantage d’un état de barbarie que le meurtre, qui n’est pas toujours le fait d’une pulsion spontanée, mais souvent au contraire le fruit d’une volonté assumée et préméditée. On tue moins aujourd’hui pour la seule et unique raison que le risque de se faire prendre et de passer sa vie en prison a augmenté, sans compter que nous ne sommes plus quotidiennement exposés à la mort comme autrefois, de sorte que l’idée de tuer quelqu’un nous effraie (même découper un cadavre animal pour le manger fait peur à la plupart d’entre nous, ce qui n’était pas le cas par le passé).

    4. Merci pour votre réponse. Je ne connaissais pas cette analogie ça-consumérisme / surmoi-productivisme. Mais c’est vrai que ça a du sens. Quel est rôle social est attribué au moi dans cette théorie ? De mon côté, au risque de paraître plus eliassien qu’Elias, je n’adhère à rien, j’essaie de comprendre.

      Je m’interroge sur la hausse des incivilités dont vous parlez. De quelles données disposez-vous ? La hausse ininterrompue de la sensibilité + le recensement récent d’incivilités autrefois ignorées + la judiciarisation de la vie quotidienne + le développement de la vidéo-surveillance … biaisent à mon avis le peu de mesures accessibles. Un outil extrêmement approximatif comme la comparaison de notre société avec celle montrée dans la littérature et le cinéma du 20e siècle semble plutôt montrer que le nombre des incivilités continue de baisser. Mais encore une fois, l’accès à de données fiables est très délicat et il est impossible de tirer des conclusions valides sans connaissance des faits.

    5. Le rapport ça-consumérisme / surmoi-productivisme se retrouve explicitement ou implicitement chez plusieurs auteurs, dont notamment Daniel Bell ou Christopher Lasch. L’idée d’équilibrer ces tendances antinomiques à travers le moi est en revanche un ajout personnel, que je développe dans mon livre “Le paradoxe de la civilisation”. A mes yeux, cet équilibre du moi s’obtient économiquement dans la sortie du productivisme consumériste et la réhabilitation d’une économie de proximité, locale, appuyée sur le travail autonome, indépendant, à l’écart du salariat. La décroissance s’inscrit dans ce schéma.

      Vous avez raison, Jean Colombani, en soulignant que les statistiques relatives à l’augmentation des incivilités sont biaisées par l’essor des recensements et la susceptibilité accrue des victimes dans leur “ressenti”. J’aborde toutes ces questions plus en détail dans “Le paradoxe de la civilisation”. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de hausse objective des incivilités, juste qu’elles sont difficiles en fait à évaluer. Mais le point crucial est ailleurs, selon moi: les incivilités délictuelles n’ont pas une grande importance à mes yeux. Elias disait que le renforcement du processus de civilisation avait partie liée avec la rigidification des bonnes manières. Or, il me paraît indéniable que les codes de politesse se sont assouplis au cours des cinquante dernières années, tout comme les codes vestimentaires d’ailleurs. Mon propos n’est même pas de juger, ici; j’analyse la situation.

      Par contre, on constate à d’autres niveaux un renforcement de ce qu’Elias appelle le processus de civilisation: par exemple dans la sensibilité accrue face à la violence, qui s’exprime entre autres dans l’engouement actuel pour le véganisme et le refus de la souffrance animale.

      C’est cet écart entre des tendances antinomiques qui me fait penser que la tendance des sociétés actuelles est bicéphale, partagée entre un déclin du processus de civilisation sous certains aspects, et un renforcement sous d’autres. Et c’est là qu’entre en jeu mon analogie avec la sphère économique, partagée elle aussi entre l’appel à la jouissance consumériste et le devoir de rentabilité productiviste. Nous sommes écartelés entre ces exigences contraires.

      Cela conforte je crois un phénomène psychologique de “double bind”, de “double contrainte”. Et, pour être honnête, je ne pense pas que cela aide les contemporains à vivre de manière équilibrée, dans l’harmonie avec eux-mêmes et avec le monde. C’était un peu le sens des propos que je tenais dans cet entretien.

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