Entretien: Jean-Pierre Légaré “Autonomie et dignité humaine”

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    Jean-Pierre Légaré

    « Est-on tenu de faire du bien à autrui ? » C’est la question posée par le philosophe Jean-Pierre Légaré dans son dernier livre éponyme, publié aux éditions Liber. A travers son ouvrage, riche et rempli de discussions foisonnantes, il suscite notre propre réflexion autour de thèmes comme la liberté et l’autonomie.


     

    Thibault Isabel : Dans l’un des chapitres de votre livre, vous prenez l’exemple d’un témoin de Jéhovah hospitalisé, dont l’état critique nécessite une transfusion sanguine ; mais le patient refuse de s’y soumettre par croyance religieuse. Vous considérez en conclusion que, dans un tel cas, le médecin a le devoir moral d’« autoriser la transfusion » (c’est le terme que vous utilisez, mais l’expression « imposer la transfusion » m’aurait paru plus adéquate), parce que, dites-vous, on ne peut considérer que la décision de ce patient soit autonome et rationnelle. Je voudrais pointer du doigt plusieurs paradoxes. D’abord, vous vous faites me semble-t-il une idée préconçue de ce à quoi une raison autonome est censée conduire, de sorte que votre conception de l’autonomie s’avère en définitive très normative. Je ne suis pas témoin de Jéhovah, je trouve personnellement absurde de refuser une transfusion sanguine si j’en ai besoin, mais, pour prendre un autre exemple, je pourrais très bien décider un jour de me suicider, en parfaite connaissance de cause, alors qu’un médecin serait susceptible de considérer que ma décision n’est pas rationnelle et entendrait alors m’en empêcher. Vous reconnaissez vous-même le droit de se donner la mort pour de « bonnes raisons » (je vous cite). Mais qui décide que mes raisons sont bonnes ? Vous ou moi ? Une fois qu’on refuse sa liberté médicale au témoin de Jéhovah, il me semble qu’on ouvre une boîte de Pandore qui conduit inéluctablement à nier l’autonomie individuelle, en tant que principe de responsabilité, à moins de considérer – ce qui n’est pas mon cas – que la raison universelle s’impose d’elle-même à tous les êtres rationnels et responsables. A partir du moment où l’on accorde à une personne le statut d’individu autonome, parce qu’on estime qu’elle se grandira en étant libre – alors qu’on ne fait pas le même constat à propos de l’enfant ou du fou, par exemple, qui ne sont pas capables de se grandir par eux-mêmes –, je crois qu’on est tenu d’honorer cette autonomie sans dogmatisme. Le témoin de Jéhovah n’est plus un enfant, et il n’est pas fou ; on lui concède d’ailleurs à juste titre le droit de vote. Si l’on accepte l’idée de lui dire comment il doit mourir, pourquoi ne pas lui interdire aussi de voter ? Je me permets de raisonner par l’absurde pour mieux faire entendre mes arguments. Comment répondriez-vous à mes objections ? Et, avant cela, pouvez-vous nous dire à partir de quel fait divers votre réflexion s’est élaborée ?

    Jean-Pierre Légaré : Eloïse Dupuis, vingt-six ans, est morte en octobre 2016 à la suite de complications liées à son accouchement. L’état de santé de la jeune mère nécessitait impérativement une transfusion sanguine. Comme elle était Témoin de Jéhovah, elle s’y objectait. Après réflexion, je suis parvenu à la conclusion que, dans un tel cas, le médecin avait le devoir moral d’autoriser la transfusion, car il ne pouvait pas considérer que la décision de la patiente était autonome et rationnelle.

    Dès lors qu’on estime qu’une personne n’est pas informée du danger que représente l’action qu’elle s’apprête à poser, il est légitime de l’en empêcher. On considère que cette intervention n’entrave nullement la liberté de l’individu.

    Vous demandez s’il est possible d’élaborer une idée objective de ce qui relève de l’autonomie et de la raison, tout en supposant que je possède une conception préconçue de ce à quoi une raison autonome est censée conduire, de sorte que cette conception est extrêmement normative. Pour ma part, je pense qu’il est possible de proposer une idée valable de ce que représente une conduite autonome et rationnelle. Pour en montrer la possibilité, je vais commencer par une question concrète : devons-nous faire obstacle à la décision d’une personne qui s’apprête à poser une action lorsque nous pensons qu’elle ne possède pas toutes les informations pertinentes pour prendre une bonne décision ? Si l’on répond oui, c’est que nous considérons que la personne n’est pas pleinement autonome au moment où elle se prépare à agir, et que nous devons intervenir.

    C’est le cas dans l’exemple imaginé par John Stuart Mill où quelqu’un s’apprête à traverser un pont endommagé qui menace de s’effondrer. Dans cette situation, il est légitime de l’en empêcher s’il s’avère que cette personne est « dans un état de délire, d’excitation ou de distraction l’empêchant de réfléchir ». Puisqu’elle est de fait incapable de faire usage des facultés nécessaires à une conduite éclairée, cette interférence de type paternaliste est alors justifiée. Dès lors qu’on estime qu’une personne n’est pas informée du danger que représente l’action qu’elle s’apprête à poser, il est légitime de l’en empêcher. On considère que cette intervention n’entrave nullement la liberté de l’individu puisque, comme le remarque Mill, « la liberté consiste à faire ce que l’on souhaite, et une telle personne ne souhaite certainement pas tomber dans un fleuve ». Dès lors, une intervention visant à empêcher quelqu’un de faire quelque chose qu’il refuserait de faire s’il était pleinement conscient et bien informé s’apparente à une forme de paternalisme faible. Cette façon de voir les choses repose sur l’idée que ce type d’interférence ne s’oppose nullement à la volonté de l’individu dans la mesure où nous estimons qu’il y consentira de manière rétroactive. Dans l’exemple du pont, il est tout naturel de supposer que l’individu consentira rétroactivement à ce qui a été entrepris pour l’arrêter à temps, puisqu’il ne désire pas risquer sa vie en traversant le pont. En bref, le principe de non-nuisance autorise un paternalisme faible dans les situations où intervenir dans la vie d’un individu vise à développer ou à préserver son autonomie.

    Jean-Pierre Légaré éthique

    Thibault Isabel : Qu’est-ce que le paternalisme, pour vous ? Trouvez-vous justifié que l’Etat impose par exemple à des citoyens de porter leur ceinture de sécurité au volant, alors qu’ils ne mettent pas le moins du monde en jeu la vie des autres, mais seulement leur propre vie ? Il me paraît personnellement très légitime de mettre en garde les citoyens contre les dangers qu’ils risquent en voiture et de proposer des règles de sécurité adaptée, sur le mode de l’information, mais je ne crois pas moral de leur imposer un comportement qui ne regarde qu’eux. Prenons encore l’exemple d’une plage qui serait infestée de requins. Les forces de l’ordre ont dans ce cas le devoir de signaler le danger à la population, mais de quel droit interdiraient-elles la baignade à un individu sensé qui déciderait en toute connaissance de cause de prendre ce risque ?

    Jean-Pierre Légaré : On considère comme paternaliste tout acte, qu’il provienne de l’Etat ou d’un individu, qui consiste à limiter la liberté d’une personne, au nom de son bien-être physique, psychologique ou économique, ou au nom de son perfectionnement moral, mais sans tenir compte des opinions de la personne elle-même, voire en agissant à leur encontre. Nous agissons de manière paternaliste lorsque nous limitons la liberté des personnes dont les capacités à s’autodéterminer ne sont pas encore complètement développées (les enfants et les adolescents) ou sont au contraire diminuées (les personnes atteintes de certaines déficiences, par exemple), lesquelles ne sont donc pas entièrement compétentes pour s’autodéterminer. Nous agissons aussi de manière paternaliste lorsque nous faisons obstacle à la décision d’une personne qui s’apprête à poser une action lorsque nous pensons qu’elle ne possède pas toutes les informations pertinentes pour prendre une bonne décision.

    Le paternalisme vise à empêcher des actions qui pourraient avoir des conséquences graves sur la vie de certaines personnes ou sur leur capacité à exercer leur autonomie à l’avenir. Ainsi, lorsque l’Etat impose aux automobilistes de boucler leur ceinture de sécurité, il agit de manière paternaliste en limitant leur liberté au nom de leur propre bien-être. En imposant cette règle, l’Etat contraint les automobilistes à s’y conformer, que cela leur plaise ou non. Certains philosophes considèrent que ce type de limitation de la liberté est tout à fait justifié. Obliger les individus à mettre leur ceinture de sécurité quand ils sont en voiture ou leur interdire l’accès à une plage dont les eaux sont infestées de requins peut aisément se justifier, notamment en raison de la gravité des risques encourus. En fait, les philosophes qui considèrent que l’ingérence dans la vie des autres est légitime dans certains contextes justifient leur position en disant que ces règles ne visent pas à empêcher les gens de faire ce qu’ils veulent, mais plutôt à les protéger de leur propre irrationalité.

    Thibault Isabel : Vous estimez donc qu’il est légitime de prendre une décision à la place de quelqu’un si cette personne se comporte d’une manière qui vous paraît de toute évidence irrationnelle, bien que cette personne ne soit pas un enfant ni un fou. Etes-vous d’accord pour reconnaître que cette démarche est stricto sensu normative ?

    Jean-Pierre Légaré : Reprenons l’exemple par lequel nous avions commencé et imaginons une expérience de pensée. Supposons que le médecin prenne la décision de s’opposer au refus de la patiente et qu’il procède à une transfusion sans son accord. On pourrait alors considérer qu’il remplit son devoir de non-nuisance, en empêchant que la jeune mère subisse un dommage important, car, si on ne la transfuse pas, elle mourra. Si le médecin s’oppose à ce que la jeune mère qui vient d’accoucher agisse comme elle l’entend (ce qu’elle veut, c’est ne pas recevoir de transfusion), on peut néanmoins considérer qu’il agit de manière paternaliste.

    Ma conception de l’autonomie repose sur le perfectionnisme, cette doctrine morale qui prescrit aux individus de développer des dispositions de caractère et de poursuivre des buts qui font d’un être humain une personne excellente.

    En limitant la liberté de la patiente au nom de son bien-être physique, sans tenir compte de son refus, le médecin de cette expérience de pensée agit indéniablement de manière paternaliste. Il oblige la jeune mère à recevoir une transfusion contre sa volonté, et cette contrainte est justifiée du fait qu’elle vise à empêcher la mort de la jeune patiente. Si le médecin agit ainsi, c’est parce qu’il est convaincu, tout comme moi d’ailleurs, qu’aucune femme ne souhaite mourir à la suite d’un accouchement. En fait, le médecin considère que l’ingérence dans la vie de cette patiente est légitime parce que cette contrainte ne vise pas à l’empêcher de faire ce qu’elle veut, mais plutôt à la protéger de sa propre irrationalité. C’est là l’intention qui l’anime dans sa démarche. Dans son esprit, il est tout à fait irrationnel de préférer mourir plutôt que de rester en vie pour pouvoir aimer son bébé et s’en occuper, d’autant plus que c’était le rêve de sa vie que d’avoir un enfant.

    Vous avez parfaitement raison de dire que ma conception de l’autonomie possède une dimension normative. Elle repose en effet sur le perfectionnisme, cette doctrine morale qui prescrit aux individus de développer des dispositions de caractère et de poursuivre des buts qui font d’un être humain une personne excellente. Cela se fait en développant sa capacité de bien juger pour bien agir et en acquérant différentes vertus comme la prudence, la tolérance, la générosité, la justice, le courage, etc.

    Kant philosophie
    Immanuel Kant

    Thibault Isabel : Le perfectionnisme moral auquel vous vous référez reste à mon sens très imprégné de déontologie kantienne, en ce qu’il est repose malgré tout sur des normes venant prédéterminer le sens de l’autonomie et de la raison. Il me semble que le perfectionnisme de l’Antiquité, qu’on peut qualifier d’arétique ou de vertuiste, considère au contraire l’autonomie comme le moyen de se développer (et de développer des vertus) : si l’on met un individu sous tutelle au nom d’une conception prédéterminée de ce qui est rationnel, on l’empêche en fait de grandir, puisqu’on le prive de sa responsabilité. Je suis d’accord avec vous pour considérer que l’homme excellent adopte une conduite vertueuse, c’est-à-dire civilisée plutôt que bestiale. Il est donc nécessaire d’informer les personnes et de les structurer dans leur jugement, autrement dit de les instruire. Il n’est pas bon par exemple d’encourager un enfant à agir sans retenue, sans réflexion, de manière sauvage : l’enfant nécessite d’être éduqué, comme l’adulte d’ailleurs. Mais cela n’implique pas à mes yeux de prescrire normativement à quiconque le sens de ses actions, ni de lui dicter autoritairement ce qui est bien ou mal, ou ce qui relève d’un « droit fondamental », car on le priverait alors de son esprit critique et de sa responsabilité, et on l’empêcherait concrètement de grandir. Comment envisagez-vous la notion d’autonomie ? Jusqu’à quel point implique-t-elle de respecter la liberté des individus ?

    Jean-Pierre Légaré : On aura beau vouloir prôner une entière autonomie des individus et se dire qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent de leur vie, il semble bien qu’il est préférable de valoriser la prudence au détriment de l’imprudence, la tolérance plutôt que l’intolérance, et ainsi de suite. A mon avis, il existe un critère qui nous permet d’évaluer l’autonomie d’une personne, et celui-ci est la poursuite de buts qui sont valables. Ce n’est que dans cette perspective que l’autonomie d’une personne doit être respectée. Il m’est difficile de penser que le risque de mourir en refusant une transfusion est un but plus valable que de pouvoir mettre au monde un bébé que la jeune mère attendait avec impatience.

    Thibault Isabel : Merci beaucoup à vous, Jean-Pierre Légaré, d’avoir accepté ce débat. Je dois dire que votre ouvrage est remarquable et mérite sincèrement d’être lu, quelles que soient les convictions morales du lecteur.

     

    Jean-Pierre Légaré - bien

    1 COMMENTAIRE

    1. Les points de vue de l’auteur et de T. Isabel nous plongent à nouveau dans le monde éternel de la jurisprudence. Comment en effet concilier l’inconciliable ? L’intérêt de ce livre et aussi et surtout des questions posées nous permet de mieux structurer notre pensée, de réfléchir à nos actions passées et à notre comportement futur en sachant que nous devons tous «  composer avec le diable » en nous rapprochant de la limite toujours fluctuante entre chaque être et son environnement. Je serais tenté de contribuer peut être un jour à ce que j’observe en physique et mathématique au sujet de cette question fondamentale. Un « être » x situé sur une droite, sur une surface ou dans un volume est en interaction avec son environnement qu’il influence et dont il est influencé avec des effets à courte, moyenne et grande distance, et le champ d’investigation est vaste. Le but pour moi est atteint car telle la petite impulsion qui fait avancer la pendule je suis replongé dans des questions fondamentales dont je n’entrevoie vaguement que l’enveloppe.
      Merci donc. Régis CABOZ

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