Débat: Dufoing-Gaver-Isabel “L’écologie est-elle de droite ou de gauche?”

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Ecologie droite gauche

La journaliste Pauline Porro a interrogé les membres de l’équipe de rédaction de L’inactuelle dans le cadre d’une enquête destinée au magazine Marianne, et publiée dans le numéro du 6 juillet. Elle leur a demandé s’ils pensaient que l’écologie était de droite, de gauche, ou ni de droite ni de gauche. Nous retranscrivons ici l’intégralité de cet entretien.


 

Pauline Porro : Le clivage gauche-droite est-il toujours pertinent pour parler d’écologie ?

Falk van Gaver : Non. Pas plus que pour le reste des problèmes profonds, récurrents et urgents auxquels sont confrontés l’humanité et l’ensemble des êtres vivants. Ni droite, ni gauche, écologie ! Ecologie d’abord ! La gauche et la droite aujourd’hui sont majoritairement développementalistes, prisonnières ou promotrices de la croissance économique, industrielle, etc., et de l’exploitation continuée des ressources naturelles – c’est-à-dire de la nature considérée comme ressource, êtres vivants compris. Les écologistes ont quasi autant d’ennemis ou d’adversaires à droite qu’à gauche, et les gauches et les droites officielles, tour à tour gouvernementales ou d’opposition, sont pleinement participantes de l’idéologie productiviste dominante, que ce soit dans sa version capitaliste libérale, néolibérale ou ultralibérale, ou dans sa version socialisée, sociale-démocrate ou néokeynésienne.

Les écologistes ont autant d’adversaires à droite qu’à gauche, et les gauches et les droites officielles, tour à tour gouvernementales ou d’opposition, sont pleinement participantes de l’idéologie productiviste dominante.

Thibault Isabel : Je crois qu’un positionnement écologiste intégral aboutit au dépassement du clivage droite-gauche binaire tel que nous l’avons connu. Il permet aussi de dépasser le nouveau clivage binaire en voie d’émergence entre progressistes libéraux et populistes identitaires. L’écologie intégrale, comme son nom l’indique, pense l’homme comme partie intégrante de son environnement, tant social que naturel. Elle refuse l’individualisme, qui nous arrache aux autres, comme elle refuse l’anthropocentrisme, qui nous arrache à la nature. Le lien social est une donnée constituante de ce que nous sommes, au même titre que le lien avec le cosmos. Mais l’écologie intégrale nous interdit de la même façon de nous concevoir comme tributaires d’une identité collective homogène. L’identité est une dynamique, individuellement autant que collectivement. Elle se nourrit de l’échange. Je m’oppose donc à la fois au communautarisme identitaire, fixiste et rigide, dogmatique, et à l’individualisme global mondialisé, qui dilue tous les liens de solidarité locale. Tant le communautarisme identitaire que l’individualisme reposent sur des essences. Je crois pour ma part aux réseaux, sur un mode fédéraliste et évolutif : notre singularité est tissée à partir de la maille du monde. L’écologie, comme prise en compte des écosystèmes, implique une telle vision des choses. Le cosmos est un et divers : ses deux dimensions doivent être conciliées. La commune et le monde s’appellent mutuellement, comme l’homme et la nature. Telle était d’ailleurs la conception renaissante du cosmopolitisme, à laquelle je souscris, avant que cette belle idée ne se transforme en culte individualiste et égocentrique du nomadisme consumériste mondialisé.

Frédéric Dufoing : Le clivage droite-gauche n’est pas pertinent pour parler de l’écologie, en effet. Il faut voir l’écologisme comme un nouveau cadre idéologique dans lequel les vieilles idéologies tentent de s’implanter, ou auquel elles tentent de s’accrocher, quitte à amener des tensions dans le dispositif. La droite et la gauche se sont longtemps distinguées autour du rapport à la religion, à la propriété privée et à l’intervention de l’Etat. A cela s’est ajouté le problème de l’intégration citoyenne (les femmes, les immigrés, les minorités sexuelles, désormais aussi les animaux) et celui de l’identité culturelle. Toutes ces problématiques se retrouvent dans l’écologisme, mais les vieux clivages y sont littéralement pulvérisés ou dépassés. Par exemple, face à l’alternative gauche-droite entre lEtat et le Marché, les écologistes répondent par un troisième terme : l’autogestion communale, largement héritée de la pensée anarchiste.

Gaver
Falk van Gaver

Pauline Porro : Quel clivage préférez-vous au clivage droite-gauche ?

Falk van Gaver : Le clivage réel se situe entre écologistes et industrialistes, entre décroissants et productivistes, entre animalistes et esclavagistes ou assassins, entre biocentristes ou écocentristes et anthropocentristes, entre la générosité terrienne et l’égoïsme humain : entre le monde de la vie, du vivant, du vivre et laisser vivre, de l’écologie de la libération, et le monde mortifère de l’industrie, de l’exploitation, de la pollution, de la destruction de la nature et des humains. Nous devons apprendre à n’être pas que des humains, mais à redevenir ce que nous sommes : des Terriens, et pas les seuls sur Terre.

L’écologisme ne se réduit pas à des mesures de « défense de l’environnement » et n’a pas pour ambition d’établir une nouvelle technocratie ; il promeut une vision globale de la société et des rapports de l’homme à la nature.

Thibault Isabel : Je refuse le principe des clivages binaires. Les distinctions politiques existent, bien sûr, mais elles ne sont jamais binaires. On peut opposer les libéraux, les conservateurs, les communistes, les anarchistes, les nationalistes, et, à l’intérieur de toutes ces familles, analyser les sous-catégories, les contre-exemples, les points d’hybridation avec les autres doctrines, etc. Mieux vaut réfléchir sérieusement, tout en nuances, plutôt que d’essayer de cataloguer. N’aiment poser des étiquettes que les esprits belliqueux, qui se définissent contre les autres, au lieu de le faire à partir de ce qu’ils pensent.

Frédéric Dufoing : Ce que je veux faire comprendre, c’est qu’il ne s’agit pas d’ajouter une touche de nature, d’environnement, d’exigences sanitaires ou de lutte contre le réchauffement climatique à une idéologie pour en faire de l’écologisme. Ce n’est pas parce qu’on est favorable aux écotaxes, ou au principe pollueur-payeur, ou à l’interdiction du glyphosate, qu’on est écologiste. L’écologisme ne se réduit pas à des mesures de « défense de l’environnement » et n’a pas pour ambition d’établir une nouvelle technocratie ; il promeut une vision globale de la société et des rapports de l’homme à la nature. On peut défendre l’environnement d’un point de vue libéral – avec la croissance verte – ou d’un point de vue social-démocrate – avec des marchés d’émission de carbone – ou d’un point de vue socialiste – avec des green new deal – ; mais on ne changera rien à la situation catastrophique de l’environnement, puisqu’on laissera de côté ses causes réelles : le capitalisme, la croissance, la culture de la hiérarchie et de l’accumulation de pouvoir, etc. On ne réglera en outre aucun des autres problèmes soulevés par les écologistes, comme le déclin de la qualité de vie, la taille démesurément grande des communautés et des activités humaines, l’éradication de la biodiversité comme de la diversité des cultures, la déshumanisation par la consommation et le travaillisme, etc.

Frédéric Dufoing L'inactuelle
Frédéric Dufoing

Pauline Porro : Existe-t-il, à vos yeux, une écologie de droite ?

Falk van Gaver : Pourquoi pas ? En théorie, en tout cas… L’écologie en elle-même n’est pas de droite ni de gauche, et elle n’appartient pas plus à la gauche qu’à la droite ; mais il peut bien sûr exister des écologies de gauche comme de droite, c’est-à-dire des versions de droite ou de gauche de l’écologisme. Ce qui est sûr, c’est que l’écologie politique s’est historiquement plutôt développée à gauche (ou parmi les plus « à gauche » des partisans du « ni droite ni gauche », si vous me permettez cette boutade…), et elle s’est surtout développée en symbiose avec les courants libertaires, anarchistes, socialistes, communistes, gauchistes, personnalistes, chrétiens de gauche, etc., et tout de go antiautoritaires, antitotalitaires, antifascistes, pacifistes, non violents, etc. Tenter de diaboliser l’écologie en l’assimilant à l’extrême droite, au pétainisme, voire à travers la reductio ad hitlerum – comme l’ont fait en France les philosophes de pouvoir et de gouvernement Bernard-Henri Lévy et Luc Ferry, parmi d’autres – constitue tout simplement un déni de l’histoire et de la réalité. Et, aujourd’hui encore, l’écologie réelle, militante, se trouve du côté des ZAD et des activistes climatiques, bref, plutôt du côté de la gauche, voire de la gauche radicale… Quant à la droite ou à l’extrême droite au pouvoir, on ne voit nulle part les tendances écologiques s’y épanouir, c’est le moins qu’on puisse dire : parmi les exemples les plus que flagrants, on citera les anti-écologistes et climato-négationnistes Trump ou Bolsonaro (et il ne me semble pas non plus que Poutine, Netanyahu, Salvini, Orban, Erdogan ou Modi soient de grands écologistes…).

L’écologie en elle-même n’est pas de droite ni de gauche, et elle n’appartient pas plus à la gauche qu’à la droite ; mais il peut bien sûr exister des écologies de gauche comme de droite, c’est-à-dire des versions de droite ou de gauche de l’écologisme.

Thibault Isabel : L’écologie peut certes être adossée à un discours « de droite » ou « de gauche », si l’on veut bien du moins définir ces termes très flous à mes yeux ; mais je ne crois pas qu’il existe des formes d’écologie qui soient intrinsèquement de droite ou de gauche. La droite insistera davantage sur les terroirs et la critique du progrès ; la gauche sur la lutte contre le capital (d’une manière parfaitement cohérente, puisque le saccage de la planète a partie liée avec l’essor du capitalisme techno-industriel, que je distingue pour ma part du libéralisme primitif, encastré dans les marchés locaux et l’économie en circuit court). Mais ces infléchissements relèvent de divergences idéologiques globales, et non d’approches divergentes de l’écologie. D’ailleurs, encore une fois, l’écologie véritable a tendance à faire voler en éclat les clivages traditionnels. Les grands penseurs écologistes sont presque tous difficiles à situer sur l’échiquier politique, parce qu’ils intègrent à la fois une critique virulente du capitalisme à la critique « conservatrice » du progrès technique. Je suis donc d’accord avec Falk pour dire que Luc Ferry a tort de disqualifier l’écologisme sous prétexte que ce courant d’idées a connu un grand essor à l’époque du nazisme ; mais Ferry a du moins raison de dire que la pensée nazie, au sens très large du terme, a entretenu des liens indéniables avec l’écologisme. Ce n’est pas toutefois parce qu’Adolf Hitler pense qu’il vaut mieux être heureux et en bonne santé que je dois souhaiter être malheureux et malade. On peut bien sûr défendre l’écologie sans être nazi ; mais l’écologie « de gauche » ne sera pas substantiellement différente de l’écologie « de droite ». Et un écologiste de gauche pourra donc se trouver des affinités avec un écologiste de droite sur cette question, malgré leurs désaccords politiques plus généraux.

Les grands penseurs écologistes sont presque tous difficiles à situer sur l’échiquier politique, parce qu’ils intègrent à la fois une critique virulente du capitalisme à la critique « conservatrice » du progrès technique.

Frédéric Dufoing : Le problème de votre question, c’est qu’il faudrait d’abord savoir ce que sont la gauche et la droite. Le classement gauche-droite – s’il a acquis une relative pertinence du point de vue sociologique – m’a toujours paru complètement faux et inutile du point de vue idéologique. Quel rapport entre un conservateur et un libéral, alors même qu’historiquement, comme l’a montré Karl Polanyi, ils se sont opposés durant la révolution industrielle ? La valeur conservatrice de communauté, avec un ordre social stable articulé autour de la famille, n’est-elle pas à des millions d’années lumières de la valorisation de l’initiative individuelle et de l’accumulation effrénée de richesses ? Réciproquement, à gauche, je pense qu’il y a plus de différences que de points communs entre un anarchiste, partisan de l’autonomie et de la fin de l’Etat, et un communiste, qui souhaite peu ou prou mettre en place un Etat totalitaire. Quant à l’extrême droite, elle présente d’autres difficultés de classement : elle se caractérise au premier abord par une obsession de l’homogénéité raciale, culturelle, religieuse, etc. Mais, cela étant, l’un des principaux théoriciens du racisme en France était Vacher de Lapouge… un socialiste ! Et n’oublions pas que l’ultra-catholique Léon Bloy s’est opposé à la colonisation. Le diable est dans les détails, comme la vérité est dans les nuances. Les modèles font toujours violence au réel, particulièrement dans ce domaine.

Mais je reconnais qu’en sciences sociales, les choses existent si les gens croient qu’elles existent ; on est donc bien obligé de prendre cette division absurde au sérieux. Pour essayer de répondre à la question, je dirais donc ceci : l’écologisme me paraît être une idéologie qui synthétise et articule de manière originale quelques notions héritées du conservatismes (le respect d’une ordre donné, des limites, de la prudence, de l’enracinement dans une communauté, de l’authenticité), avec des notions héritées de lanarchisme (l’autonomie, les communautés locales de petite taille, le direct, le spontané) et du socialisme pré-marxiste (l’éthos de l’artisan, la solidarité, le refus des iniquités sociales et économiques). Mais l’écologisme y ajoute un élément essentiel : la nature. L’écologisme se distingue donc de l’environnementalisme, c’est-à-dire de la simple protection de l’environnement, qui peut s’opérer sans aucun projet spécifique pour la société.

L’écologisme me paraît être une idéologie qui synthétise de manière originale quelques notions héritées du conservatismes avec des notions héritées de l’anarchisme et du socialisme pré-marxiste.

Pauline Porro : Comment se définirait une écologie de droite ?

Falk van Gaver : A l’écologie de droite de se définir, si elle existe ! Ce qui est certain, c’est qu’on trouve dans une certaine tradition à la fois contre-révolutionnaire et antimoderne quelques-unes des pierres de touche de l’écologisme : la méfiance à l’égard du pouvoir, de l’Etat, de la centralisation, de la technocratisation et de la technologisation de l’existence, la défense de la paysannerie et de l’artisanat, la nostalgie de l’existence prémoderne, le goût du terroir, des racines, la défense des libertés locales, etc. Si tout cela est sincère et s’épanouit, cela peut mener à l’écologie. Une écologie « hobbit » à la Tolkien, en quelque sorte… Mais l’écologie en tant que telle, historiquement, ne s’est pas développée là, et il faut bien aller la chercher où elle s’est véritablement formée – plutôt « à gauche », donc.

Dufoing

Frédéric Dufoing : Les écologistes se lient plus facilement à l’extrême droite quand ils mettent l’accent sur l’aspect quantitatif de la démographie (la taille de la population), sur le localisme entendu au sens d’une identité linguistique et culturelle, ainsi que sur l’hégémonie de la culture américaine et l’immigration, qui détruisent les cultures enracinées. Aussi peut-il exister un écologisme proche de l’extrême droite. Dans les années 1970, déjà, certains écologistes fustigeaient le tiers-monde pour sa démographie et ses déplacements de population, appliquant aux populations humaines des calculs malthusiens et une logique scientiste amorale. Ils oubliaient au passage que la déprédation de la nature était d’abord le fait des pays industrialisés (et souvent colonisateurs), sous l’effet de la logique consumériste et « croissantiste » globalisée. Ceux qui croient à l’aspect éternel des cultures et des identités locales, ou à la nécessité de l’enracinement, voient volontiers dans l’écologisme un « produit d’appel » idéologique. Réduisant l’individu à son groupe, ils négligent les valeurs d’hétérogénéité et d’autonomie, constitutives de l’écologisme.

Ceux qui croient à l’aspect éternel des cultures et des identités locales voient volontiers dans l’écologisme un « produit d’appel » idéologique. Réduisant l’individu à son groupe, ils négligent les valeurs d’hétérogénéité et d’autonomie, constitutives de l’écologisme.

Pauline Porro : L’écologie de droite est-elle une simple récupération politique, avec des visées identitaires ?

Thibault Isabel : Je ne vois pas pourquoi un intellectuel de droite, même si je ne partage pas ses idées, « récupérerait » l’écologie au service de l’identité, alors que l’intellectuel de gauche, lui, ne « récupérerait » pas l’écologie au service de la lutte sociale contre le libéralisme. Il n’y a pas de récupération, dans un cas comme dans l’autre. Tous sont parfaitement sincères. Pour le reste, la vigueur des convictions écologistes peut varier d’une personne à l’autre : il est évident que l’écologie sert parfois de simple vernis vert sur des idées brunes ou rouges. L’écologiste authentique tend plutôt à dépasser les vieux clivages, pour ré-articuler sa pensée autour de l’écologie.

Thibault Isabel
Thibault Isabel

Falk van Gaver : On ne peut juger que sur pièces. Le principal parti politique écologiste en France, ouvertement de gauche, a été tellement faible dans son alliance avec la gauche gouvernementale qu’on pourrait se demander si, là aussi, il ne s’agissait pas de simple récupération politique… Ce que je ne crois pas, d’ailleurs : en fait, le système partisan est tel qu’il empêche l’apparition d’alternatives réelles au profit d’une alternance molle entre gauche libérale et droite libérale, toutes deux aussi peu écologistes qu’anticapitalistes.

Pauline Porro : Pouvez-vous m’indiquer les auteurs, les rencontres et les courants qui ont forgé votre positionnement intellectuel écologiste ?

Falk van Gaver : Je mentionnerais d’abord, à partir de la seconde moitié des années 1990, la réappropriation au sein de la revue Immédiatement des tendances les plus anarchisantes des courants antimodernes – Léon Bloy, Charles Péguy, Georges Bernanos – alliée à la redécouverte de tout un courant socialiste et communiste alternatif et libertaire, avec Simone Weil, George Orwell, Guy Debord et les situationnistes, Jack London, puis la fréquentation d’intellectuels critiques contemporains comme Christopher Lasch ou Jean-Claude Michéa, ou encore les auteurs de L’encyclopédie des nuisances, de la revue Tiqqun, etc., jusqu’à un engagement anticapitaliste radical et la participation active aux Black Blocs à Gênes, Barcelone, Bruxelles, au début des années 2000.

Pour l’écologie et la décroissance, je citerais aussi Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, entre autres, ou encore Robert Hainard, que j’ai découvert via mon ami Stephan Carboneau, ainsi que la rencontre avec Serge Latouche, Thierry Jaccaud et Corinne Smith de L’écologiste, etc. Sans oublier la lecture de nombreux classiques de la vie simple et naturelle, que ce soit Thoreau ou Gandhi.

Jean Bastaire m’a ouvert au continent  de l’écologie chrétienne et de la théologie de la Création, dans lequel je me suis plongé longtemps, en même temps que je redécouvrais l’anarchisme dans sa diversité et son incroyable richesse.

Jean Bastaire m’a ouvert au continent immense et méconnu de l’écologie chrétienne et de la théologie de la Création, dans lequel je me suis plongé longtemps, en même temps que je découvrais et développais l’anarchisme chrétien et que je redécouvrais plus largement l’anarchisme dans sa diversité et son incroyable richesse. Si bien que, lorsque Paul Piccarreta décida de fonder Limite, il s’est tourné vers moi parmi quelques autres « anciens » pour parrainer cette nouvelle revue d’écologie intégrale, à laquelle j’ai participé. Mais mon éloignement du christianisme, mon approfondissement écologiste et animaliste et ma radicalisation anarchiste m’ont un peu éloigné d’eux un moment, même si je me réjouis de leur existence. Je suis avec intérêt ce qu’ils font, et j’apprécie leur évolution, assez similaire à celle que j’ai connue quelques années avant eux.

Frédéric Dufoing : Je citerais volontiers quant à moi des auteurs d’obédience chrétienne (dans la lignée d’Illich et d’Ellul), qui analysent surtout nos errements culturels, politiques et techniques, et d’autres qui fustigent prioritairement le capitalisme, donc la monopolisation de l’activité humaine par un système économique basé sur l’accumulation du capital (on y retrouve les écosocialistes, d’André Gorz à René Dumont), ainsi qu’une troisième catégorie d’auteurs encore, qui fustigent les deux, comme les décroissantistes (par exemple Serge Latouche ou la revue La décroissance). Les lignes de démarcations sont aussi nébuleuses que complexes.

Gaver
Falk van Gaver

Pauline Porro : Quelle place occupe la religion dans votre relation à l’écologie ?

Thibault Isabel : Frédéric, Falk et moi avons des convictions religieuses opposées. Frédéric défend un écologisme chrétien, alors que Falk est un chrétien repenti, désormais athée. Moi, je défends le vieux paganisme d’Homère, d’Héraclite et de Confucius, sans me reconnaître ni dans le paganisme identitaire, ni dans le paganisme libéral New Age, qui me semblent l’un et l’autre dénaturer les religions anciennes. Le paganisme panthéiste comporte une fibre écologiste évidente, puisque cette religion repose sur la sacralisation de la nature : Deus sive natura, disait Spinoza (« Dieu, c’est-à-dire la nature »). Là où les chrétiens adorent un Dieu transcendant, prétendument unique, les païens rendent hommage à la sacralité de la nature, dans sa diversité. C’est sans conteste mon paganisme qui m’a rendu écologiste. L’écologie est avant tout pour moi une affaire religieuse.

Le paganisme panthéiste comporte une fibre écologiste évidente, puisque cette religion repose sur la sacralisation de la nature : Deus sive natura, disait Spinoza (« Dieu, c’est-à-rire la nature »).

Falk van Gaver : La religion a occupé une grande place dans ma vie également, et dans mon écologie à travers le christianisme. Mais aujourd’hui que je suis agnostique, c’est en quelque sorte l’écologie qui est devenue ma religion, c’est-à-dire ma relation au monde – religion athée, sans dieu, sans dogme, sans Eglise, sans clergé ni inquisition…  L’appartenance à une religion organisée, l’Eglise catholique en l’occurrence, m’a jadis mené à prendre malheureusement quelques positions publiques et privées liberticides et intolérantes, en désaccord avec mes convictions intimes et mon anarchisme viscéral.

Pauline Porro : Pouvez-vous me préciser ce que vous entendez par écologie chrétienne ?

Falk van Gaver : L’écologie chrétienne, c’est la version chrétienne de l’écologie enracinée dans la théologie de la Création : toute la création a été créée bonne par Dieu et l’homme et la femme ont été placés sur Terre pour la cultiver et la garder, la soigner et la protéger avec toutes ses créatures. Pour le reste, il existe toutes sortes d’écologies chrétiennes et de théologies écologiques très intéressantes, catholiques, orthodoxes, protestantes, etc., notamment en Amérique du Nord, avec la multiplicité des confessions chrétiennes alternatives qui ont développé une écologie religieuse et morale – quakers ou anabaptistes notamment –, et en Amérique Latine, dans le sillage de la théologie de la libération, où l’on pourrait parler d’« écologie de la libération ».

Pauline Porro : Vous vous référez volontiers à l’« écologie intégrale ». Peut-on dire qu’il s’agit d’une « écologie de droite » ?

Thibault Isabel : L’adjectif « intégral » a été popularisé dans le champ politique par Benoît Malon, socialiste anarchiste du XIXe siècle, qui se référait à la pensée de Proudhon comme à un « fédéralisme intégral », insistant ainsi sur le fait que le fédéralisme intègre la diversité des communes et des pays dans une alliance qui articule l’autonomie des peuples locaux avec un horizon partagé et un front commun contre l’adversité. Alexandre Marc, au XXe siècle, reprendra l’expression à son compte, en se référant lui aussi à la pensée de Proudhon. L’« écologie intégrale » constitue à mes yeux le prolongement de ce fédéralisme intégral : elle ne désigne pas seulement la préoccupation pour l’environnement, mais implique au contraire l’idée que l’homme ne peut être dissocié de ce qui l’environne. Elle comporte à ce titre une dimension sociale et culturelle : nous devons préserver l’harmonie de la société, des relations économiques, de l’équilibre entre les cultures, tout comme nous devons préserver la pérennité de l’écosystème physique au sein duquel nous évoluons. Ce n’est pas une idéologie de droite, ni à proprement parler une idéologie de gauche. Elle n’est pas hostile à certaines formes de progrès, puisque l’harmonie peut toujours progresser, incontestablement ; mais elle entend malgré conserver ce qui mérite de l’être. Pour autant, l’écologie intégrale est selon moi socialiste, précisément parce qu’elle se préoccupe du social autant que du naturel.

L’« écologie intégrale » constitue le prolongement du fédéralisme intégral : elle ne désigne pas seulement la préoccupation pour l’environnement, mais implique au contraire l’idée que l’homme ne peut être dissocié de ce qui l’environne.

Falk van Gaver : J’ai développé le concept d’écologie intégrale en contexte chrétien entre 2005 et 2011, à travers des conférences, des articles et des livres, et un article-manifeste de 2007 intitulé « Pour une écologie intégrale ». J’ai forgé cette expression pour unir l’écologie humaine et l’écologie environnementale dans une écologie totale intégrant tous les aspects de la vie humaine comme non humaine. J’ai découvert des années plus tard, lorsque le pape François a fait de l’écologie intégrale la doctrine officielle de l’Eglise catholique avec l’encyclique Laudato si, que le théologien de la libération Leonardo Boff avait également utilisé cette expression au début des années 2000.

J’ai appris récemment que l’expression « écologisme intégral » a été utilisée dans un article d’une publication royaliste au début des années 1980, et j’ai découvert aussi et révélé il y a quelque temps dans un article qu’en 2000 l’expression « écologie intégrale » a été utilisée dans le manifeste du GRECE signé par Alain de Benoist et Charles Champetier. Ces deux usages ponctuels n’ont pas eu de postérité, et ces deux occurrences isolées redécouvertes rétroactivement ne suffisent pas à retracer une pseudo généalogie idéologique, comme l’a fait récemment un journaliste de Libération dans un prétendu « papier d’analyse » qui relève plutôt de l’amalgame par accumulation. La conceptualisation de l’écologie intégrale s’est faite en milieu chrétien et plus précisément catholique entre 2005 et 2015, sans aucun lien avec Alain de Benoist, avant d’être reprise par d’autres, à gauche et de manière laïque, par exemple par Delphine Batho.

Proudhon

Pauline Porro : Pourquoi ?

Falk van Gaver : Il y a sans doute un air de famille à la Wittgenstein entre ces différentes formes de l’écologie intégrale, apparues ou réapparues de manière indépendantes, comme il y a un air de famille entre toutes les formes de l’écologie radicale ou de l’écologie profonde, ou de l’écologie tout court ! Quand, face à la « démonie productiviste », Alain de Benoist prend position pour une « écologie intégrale » qui « doit en appeler au dépassement de l’anthropocentrisme moderne et à la conscience d’une co-appartenance de l’homme et du cosmos », comme le cite Libération, on ne voit pas trop ce que cela prouve, ou ce que cela a de sulfureux : cette proposition fait partie du noyau central de toute écologie un tant soit peu sérieuse, qu’elle soit intégrale, radicale ou profonde, et qu’elle soit considérée ou revendiquée de droite ou de gauche ! C’est le genre de phrase qu’on retrouve partout dans la littérature écologiste… Si Alain de Benoist l’écrit aussi, cela fait-il de l’écologie une idéologie de droite ? On pourrait même plutôt interpréter cette phrase, indépendamment de sa source, dans le sens d’un cosmopolitisme renouvelé, d’un cosmopolitisme profond…

Il y a sans doute un air de famille les différentes formes de l’écologie intégrale, comme il y a un air de famille entre toutes les formes de l’écologie radicale ou de l’écologie profonde, ou de l’écologie tout court.

Thibault Isabel : N’oublions pas qu’Alain de Benoist s’intéresse depuis longtemps à la pensée de Proudhon, d’ailleurs explicitement cité comme une de ses principales inspirations politiques dans le Manifeste du GRECE de l’an 2000, et qu’il est en outre un grand lecteur de Benoît Malon, même s’il cite davantage Marx depuis quelques années. Benoist affiche moins clairement aujourd’hui sa défense du fédéralisme contre l’Etat-nation ; mais cet aspect de sa pensée était prépondérant dans les années 1980 et surtout 1990. Loin d’être un auteur nationaliste, comme on l’imagine souvent, il a souvent fait la promotion des petites structures locales autonomes, fédérées à l’échelle du pays ou du continent européen, même si j’ai le sentiment qu’il a évolué vers des positions sensiblement plus souverainistes et étatistes au cours des années 2000. Il n’y a en tout cas rien d’étonnant à ce qu’il ait placé son écologisme sous le patronage de l’écologie intégrale, bien avant que cette notion ne soit reprise chez les chrétiens.

 

Van Gaver

 

Vous pouvez lire l’article de Pauline Porro dans Marianne, en cliquant ici.

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