Alain Durel: “La technologie comme idéologie”

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    Communication

    Nous vivons à l’ère de la Technique – non seulement l’ère de la technologie scientifique, mais aussi celle où toutes les activités humaines se trouvent soumises au cadre d’une rationalité purement instrumentale. Nos structures politiques elles-mêmes sont devenues technocratiques. L’authentique communication publique est du même coup reléguée dans les marges, et le citoyen n’a plus son mot à dire face aux experts. Alain Durel analyse ici le monde contemporain à la lumière des textes de Herbert Marcuse et de Jürgen Habermas.


     

    « La puissance libératrice de la technologie – l’instrumentalisation des choses – se convertit en obstacle à la libération, elle tourne à l’instrumentalisation de l’homme »

    Jürgen Habermas

     

    Max Weber avait introduit le concept de « rationalité » pour caractériser la forme capitaliste de l’activité économique, la forme bourgeoise des échanges au niveau du droit privé et la forme bureaucratique de la domination. La rationalisation croissante de la société est liée à l’institutionnalisation du progrès scientifique et technique. Selon Habermas l’originalité d’Herbert Marcuse a été de mettre en lumière le caractère social de la domination technique. Dans ce que Weber a appelé la « rationalisation », ce qui l’emporte, ce n’est pas la « rationalité » en tant que telle, mais au nom de la rationalité une forme déterminée de domination politique inavouée : « La technique, c’est d’emblée tout un projet socio-historique : en elle se projette ce qu’une société et les intérêts qui la dominent ont l’intention de faire des hommes et des choses. Cette finalité de la domination lui est consubstantielle et appartient dans cette mesure à la forme même de la raison technique »[1].

    Herbert Marcuse
    Herbert Marcuse

    La domination technologique selon Marcuse.

    Dans un texte datant de 1956, Marcuse évoque le fait que, dans les sociétés capitalistes industriellement développées, la domination tend à perdre son caractère d’exploitation et de répression pour devenir « rationnelle », sans que pour autant la domination politique disparaisse. Autrement dit, les rapports de production existants sont présentés comme des formes d’organisation techniquement nécessaires. Ce qui est nouveau dans l’histoire universelle, c’est que les forces productives – qui, à l’époque des Lumières, servaient de fondement à une critique des légitimations en vigueur – puissent devenir elles-mêmes des principes de légitimation. Aujourd’hui, la domination se perpétue non seulement grâce à la technologie, mais en tant que technologie. « Ainsi, écrit Marcuse, la méthode scientifique qui a permis une maîtrise toujours plus efficace de la nature en est venue à fournir aussi les concepts purs de même que les instruments pour une domination toujours plus efficace de l’homme sur l’homme au moyen de la maîtrise de la nature ». Marcuse opère une sorte de socio-psychanalyse du capitalisme avancé : le véritable motif de la rationalisation – qui est de maintenir une domination politique – est masqué par la référence à des impératifs techniques.

    Aujourd’hui, la domination se perpétue non seulement grâce à la technologie, mais en tant que technologie.

    Si Marcuse se situe bien dans la perspective théologique d’une résurrection de la nature déchue, c’est dans le cadre d’une alternative à l’attitude technique. Habermas en convient en disant que l’alternative proposée par Marcuse renvoie en fait à une autre structure d’action : l’interaction médiatisée par des symboles. Qu’est-ce que la technique ? A la fois une menace pour la civilisation et une légitimation des rapports de production. En effet, la « rationalité » s’élargit aux dimensions d’une forme de vie. C’est pourquoi Habermas propose de reformuler la thèse de Marcuse – la double fonction de la technique comme force productive et comme idéologie – dans le cadre d’un nouveau schéma d’interprétation.

    Marcuse

    Habermas : activités instrumentales et interactions symboliques.

    Le point de départ de Habermas est la distinction entre travail et interaction[2]. Cette distinction ne doit cependant pas masquer le fait qu’il y ait des interactions dans la sphère du travail et que la communication soit toujours liée à un rapport social. Néanmoins, la distinction habermassienne constitue un principe heuristique recevable pour mettre en lumière la colonisation réifiante de la sphère symbolique par la technique. Habermas définit le travail comme une « activité rationnelle par rapport à une fin ». Celle-ci est une activité instrumentale, un choix rationnel ou une combinaison des deux. Une activité instrumentale obéit à des règles techniques qui se fondent sur un savoir empirique. Dans chacun des cas, ces dernières impliquent des prévisions conditionnelles portant sur des faits observables, tant physiques que sociaux – ces prévisions pouvant se révéler vraies ou fausses. Les conduites de choix rationnel se règlent selon des stratégies qui reposent sur un savoir analytique. Les stratégies impliquent à leur tour des déductions sur la base de règles de préférence et de maximes générales. L’activité instrumentale met en œuvre des moyens « objectifs » tandis que l’activité stratégique dépend de l’évaluation correcte des alternatives « subjectives » de comportement possible lié aux valeurs.

    Par « activité communicationnelle », Habermas entend une interaction médiatisée par des symboles. Cette interaction se conforme à des normes sociales fondées sur la seule intersubjectivité et rendue obligatoires par des conventions « culturelles » contraignantes. Les règles apprises de l’activité rationnelle par rapport à une fin nous mettent en possession de différents savoir-faire ; les normes intériorisées nous inculquent des structures de personnalité.

    Activité rationnelle par rapport à une finactivité instru-mentalestratégies reposant sur un savoir analytiquecritères d’un contrôle de la réalité
    Activité communicationnelleinteraction médiatisée par des symbolesconforme à des normes sociales fondées sur la seule intersubjectivitéstructures de personnalité

     

    Sur la base de ces deux types d’activités, Habermas peut distinguer des systèmes sociaux selon qu’y prédomine l’activité par rapport à une fin ou l’interaction. A cette fin, il distingue le cadre institutionnel d’une société – qui n’a rien à voir avec une quelconque institution particulière mais avec le monde vécu socioculturel – et les sous-systèmes d’activité rationnelle par rapport à une fin qui s’y trouvent « intercalés ». L’auteur de La technique et la science comme idéologie désigne par « société traditionnelle » les systèmes sociaux répondant aux critères généraux de cultures évoluées, c’est-à-dire de « civilisation ». Quels sont ces critères ?

    1. L’existence de fait d’un pouvoir d’Etat centralisé;
    2. La division de la société en classes ;
    3. L’existence d’une vision du monde centrale.
    Jürgen Habermas
    Jürgen Habermas

    La science moderne comme légitimation des idéologies.

    Les sociétés traditionnelles existent aussi longtemps que les sous-systèmes d’activité rationnelle se tiennent à l’intérieur des traditions culturelles. Comme l’ont montré Marx et Schumpeter, le mode de production capitaliste est un mécanisme qui ébranle la prééminence traditionnelle du cadre institutionnel par rapport aux forces de production[3]. Ce qui est nouveau avec le capitalisme, c’est que le développement des forces productives rend permanente l’expansion des sous-systèmes d’activité rationnelle par rapport à une fin et remet en question la forme de légitimation de la domination par une interprétation cosmologique du monde. Le capitalisme promet la justice de l’équivalence dans les relations d’échange. Avec lui, le cadre institutionnel est d’abord économique. Les structures traditionnelles sont de plus en plus soumises aux conditions de la rationalité instrumentale ou stratégique. L’infrastructure finit par imposer, aussi bien à la ville qu’à la campagne, une « urbanisation de la forme de vie »[4].

    Alors apparaissent les idéologies au sens étroit du terme. Celles-ci remplacent les légitimations traditionnelles de la domination en se réclamant de la science moderne et en se donnant comme critique de l’idéologie. Tout comme Husserl et Heidegger, Habermas reconnaît l’originalité de la science moderne dans sa « perspective transcendantale d’une possibilité de disposer techniquement des choses »[5]. La physique moderne a induit la vision mécaniste du monde et rendu ainsi possible le droit naturel moderne comme idéologie de la révolution bourgeoise.

    Communication

    La bureaucratie technocratique au service du capitalisme.

    Aujourd’hui, la science et la technique représentent les forces productives les plus importantes. Ce sont elles qui donnent maintenant à la domination sa légitimité. L’idéologie bourgeoise, qui avait permis la légitimation du capitalisme, s’est trouvée confrontée à un certain nombre de dysfonctionnements du système qui menaçaient le capitalisme lui-même. Cette idéologie reposait en partie sur le principe de la « liberté » et de l’« émancipation ». Or, le développement de la société capitaliste allait si manifestement à l’encontre de l’idéologie qui l’avait légitimée que l’idée d’un correctif étatique s’est peu à peu imposée comme nécessaire au maintien du capitalisme. L’idéologie bourgeoise de l’échange équitable s’étant écroulée, la domination politique avait besoin d’une nouvelle légitimation. C’est pourquoi, à la place de l’idéologie du libre-échange, intervient un programme de remplacement qui combine le thème de l’idéologie bourgeoise de la performance avec la garantie d’un bien-être minimal. Cette « idéologie de remplacement » implique que l’Etat dispose d’une certaine marge de manœuvre pour intervenir, ses interventions permettant d’assurer la forme privée de la mise en valeur du capital et lui attachant la loyauté des masses au prix de quelques limitations touchant au droit privé.

    Cette « idéologie de remplacement » implique que l’Etat dispose d’une certaine marge de manœuvre pour intervenir, ses interventions permettant d’assurer la forme privée de la mise en valeur du capital et lui attachant la loyauté des masses.

    La politique prend ainsi un caractère purement négatif : il s’agit simplement d’éliminer les dysfonctionnements. Comme l’écrit Claus Offe, « dans cette structure des rapports entre l’Etat et l’économie, la politique dégénère en une activité qui n’obéit plus qu’à des impératifs d’évitement multiples et toujours renouvelés ». Le même auteur poursuit en exposant l’esprit du nouveau capitalisme : « La masse des informations différenciées en provenance des sciences sociales qu’absorbe le système politique permet d’ailleurs à la fois de repérer à l’avance les zones de risques et de faire face aux menaces actuelles »[6]. On voit ainsi que tout contenu pratique est éliminé. C’est l’idée même du politique qui est vidé de son sens. La « politique » n’est plus que la légitimation d’une intervention technique de l’Etat. Or, la solution des problèmes techniques échappe à la discussion publique, elle devient une affaire de spécialistes.

    Jürgen Habermas

    La déstructuration du Surmoi.

    Ainsi, science, technique et mise en valeur industrielle s’étant trouvées intégrées en un seul système, le dualisme du travail et de l’interaction s’efface peu à peu. Le processus démocratique « doit » céder la place aux décisions de nature plébiscitaire concernant des alternatives mettant tel ou tel personnel administratif « compétent » à la tête de l’Etat. Autrement dit, pour reprendre le vocabulaire de Habermas, le secteur d’activité rationnelle par rapport à une fin finit par absorber toute activité communicationnelle. Il s’agit, dit le même auteur, d’une « autoréification des hommes »[7]. Cette réification se caractérise moins par une domination autoritaire que par une manipulation indirecte grâce à des stimuli donnés de l’extérieur et développés principalement dans des domaines jouissant en apparence d’une certaine liberté subjective. L’homme post-moderne croit voter librement, consommer librement, jouir librement. La marque psychosociologique de l’époque, écrit-il, se caractérise moins par la personnalité autoritaire que par une « déstructuration du surmoi »[8]. La « désublimation répressive » de Marcuse n’est pas loin. Cette déstructuration du surmoi induit un « comportement adaptatif » qui n’est finalement que la contrepartie de la dissolution des activités médiatisées par le langage sous l’influence des activités instrumentales.

    L’homme post-moderne croit voter librement, consommer librement, jouir librement. La marque psychosociologique de l’époque se caractérise moins par la personnalité autoritaire que par une « déstructuration du surmoi ».

    Dès lors, le danger qui menace la civilisation occidentale et ses valeurs démocratiques est l’absorption complète des activités communicationnelles – et donc aussi de l’art – dans la sphère des activités rationnelles par rapport à une fin. Autrement dit, ce que Habermas nomme le « cadre institutionnel », c’est-à-dire l’ensemble des interactions médiatisées par le langage, ne peut être ainsi réduit d’après le modèle des systèmes d’activité rationnelle par rapport à une fin qu’au prix d’une fermeture de « cette dimension qui est la seule essentielle, parce que susceptible d’humanisation »[9]. Et Habermas d’évoquer une menace qui semble se concrétiser chaque jour un peu plus, celle de l’intégration du comportement humain dans des systèmes du type homme-machine.

    Jürgen Habermas

    Libérer la communication publique.

    Cependant, le système est porteur d’une contradiction qu’il tente de masquer par tous les moyens : pourquoi, malgré le haut niveau de développement technologique, la vie continue-t-elle à être commandée par la tyrannie du travail ? Face à la réification, Habermas en appelle à une « libération de la communication ». Cette libération devra passer par une discussion publique sans entraves et exempte de domination, portant sur le caractère approprié et souhaitable des principes et normes orientant l’action. Ce projet démocratique implique selon nous l’établissement d’une démocratie participative de proximité. C’est dans ce cadre que pourront être distinguées deux questions : « Que voulons-nous avoir pour vivre ? » et « Comment aimerions-nous vivre ? »

    Autrement dit, il ne faut pas confondre l’aptitude à disposer des choses et l’aptitude à l’action éclairée. Habermas retrouve Aristote pour lequel la cité n’a pas pour fin de vivre, mais de bien vivre. Le philosophe grec montre que la compétence d’une communauté est toujours supérieure à celle d’un spécialiste[10]. Cependant, la délibération aristotélicienne ne renvoie pas simplement à une philosophie du langage, elle requiert bien plutôt une compréhension éthique de l’homme. En effet, la délibération exige non un savoir, mais une vertu : la prudence.

    Alain Durel

     

     

    [1] Herbert Marcuse, « Industrialisierung und Kapitalismus im Werk Max Webers », in Kultur und Gesellschaft, vol. II, Francfort-sur-le-Main, 1965.

    [2] La science et la technique comme idéologie, Gallimard, 1973, p. 21.

    [3] Voir les premières pages du Manifeste du parti communiste.

    [4]La science et la technique comme idéologie, Gallimard, 1973, p. 33.

    [5] Idem, p. 34.

    [6] Zur Klassentheorie und Herrschaftsstruktur im staatlich regulierten Kapitalismus, communication au Congrès de sociologie de Francfort, 1968. Nous soulignons.

    [7] La science et la technique comme idéologie, Gallimard, 1973, p. 46.

    [8] Idem, p. 48.

    [9] Idem, p. 65.

    [10] « Pour autant que la masse considérée ne soit pas trop servile, certes chacun y sera plus mauvais juge que les spécialistes, mais tous ses membres réunis soit seront meilleurs juges qu’eux soit ne seront pas plus mauvais », Politiques, III, 14, 1282 – a.

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