Marc Halévy: “Sciences physiques et anagogie spirituelle”

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Le monde est un Tout plutôt qu’une simple addition d’atomes. La globalité de l’univers forme un ensemble émergent qui est bien davantage que la somme de ses parties. Dès lors, la compréhension physique du réel, y compris dans sa dimension la plus rigoureusement scientifique, implique un rapport à l’intuition esquissé dans nombre de vieilles spiritualités, ou encore dans le panthéisme de Spinoza. Et si la physique avait à voir avec la pensée religieuse ? Marc Halévy, physicien, nous avait déjà présenté il y a quelque temps les physiques de la complexité ; il nous livre maintenant ses éclairages sur les liens entre sciences physiques et réflexion spirituelle.


 

Le Figaro titrait, le 12 mars 2016 : « Jeu de go : et l’ordinateur remporta une nouvelle victoire sur l’homme ». Triomphe d’Alpha-Go de Google ? Suprématie d’une soi-disant Intelligence Artificielle (AI) ? Que nenni ! Ces allégations sont simplement ridicules. Un ordinateur n’a aucune intelligence ; il ne peut que simuler d’illusoires effets d’intelligence en faisant tourner (très vite) des programmes ou des méta-programmes (des programmes qui engendrent des programmes) tous issus de l’intelligence humaine. Un ordinateur est une machine primaire et stupide qui sait seulement ajouter des 0 et des 1. Le « combat » ne se place pas entre l’ordinateur et l’homme, entre l’intelligence humaine et l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle, cela n’existe tout simplement pas. Un ordinateur ne fait qu’une seule chose : exécuter servilement et stupidement les programmes que l’intelligence humaine y a injecté. Mais il le fait extrêmement vite.

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Les quatre approches du réel.

En revanche, il y a bien une extraordinaire opposition entre quatre méthodes de résolution d’un problème : la méthode cartésienne, la méthode systémique, la méthode algorithmique et la méthode anagogique. Jusqu’à l’avènement de la puissance numérique, les méthodes algorithmiques n’étaient pas du tout performantes, du fait qu’elles nécessitent une énorme puissance de calcul pour itérer un nombre incalculable de fois sur une durée infime les mêmes algorithmes. Mais, aujourd’hui, il en va autrement. Les succès récents de cette approche ont déclenché, comme toujours, des effets d’engouement et de mode qui vont jusqu’à faire croire que l’on tient là la panacée méthodologique. Il n’en est rien comme nous allons le voir.

Les quatre méthodes mentionnées se distinguent selon deux critères, à savoir selon qu’elles s’occupent des objets (des systèmes instantanés, tels qu’ils sont à l’instant t) ou les dynamiques (les processus tels qu’ils se déroulent dans la durée), et selon qu’elles les regardent comme des assemblages de petites parties invariables appelées briques élémentaires (approche analytique) ou comme des touts indissociables qu’il faut observer en bloc (approche holistiques). Le tableau suivant résume cette typologie.

 AnalytiqueHolistique
ObjetsMéthode cartésienneMéthode systémique
ProcessusMéthode algorithmiqueMéthode anagogique

 

Toute méthode est une tentative de simulation des structures réelles. Les méthodes objectales tentent de simuler des structures spatiales d’assemblages ou de formages des objets (systèmes) étudiés ; elles s’orientent vers la recherche des architectures d’équilibre du système étudié (les homéostasies du système). Les méthodes processuelles tentent de simuler des structures temporelles d’évolution programmatique ou analogique des dynamiques (processus) étudiées ; elles s’orientent vers la recherche des règles d’optimalité (locale ou globale) du processus étudié (les invariants du processus).

La loi des correspondances.

Avant d’entrer dans plus de détails sur ces quatre catégories méthodologiques, il est bon de clarifier le cœur de ce qui distingue les méthodes holistiques des méthodes analytiques : l’analogie. Ce principe d’analogie, depuis longtemps, a aussi été appelé la « loi des correspondances ». La loi des correspondances semble totalement en contradiction avec la vision scientiste du monde, qui refuse et réfute toute forme de démarche analogique. Son idée centrale postule ceci : à forme semblable, fonctionnement semblable. La justification essentielle de ce principe analogique découle du principe d’unité transcendante : si tout ce qui existe provient de la même source unique qui fonde tout, et qui en fait tout émerger et émaner, alors tout ce qui existe possède un lien étroit de « parenté », de ressemblance, d’interdépendance avec tout le reste. La loi des correspondances et la méthode analogique qui la déploie ne font qu’exploiter ce principe radical d’unité.

À force de regarder le Réel comme le fruit d’un processus unique et unitaire, il apparaît que c’est la même loi unique qui procède dans chaque processus réel, aussi infime ou immense soit-il. Cette loi unique de l’évolution du Tout et de tout implique nécessairement des analogies entre ces processus si variés. Pour l’exprimer en langage scientifique moderne, le même algorithme appliqué des millions de fois dans des millions de circonstances finira par produire des structures semblables, inhérentes à sa propre structure algorithmique.

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Analogie physique et anagogie spirituelle.

La physique procède souvent par analogie et utilise beaucoup la loi des correspondances. En devenant philosophique ou mystique, elle passe même de l’analogie à l’anagogie : la ressemblance de forme entre deux entités (deux « pierres ») n’indique pas seulement une similitude de fonctionnement entre elles, mais mène aussi à reconnaître et à connaître la source commune supérieure de ce qui se ressemble sur un plan inférieur. L’anagogie permet ainsi de remonter, degré par degré, de la multitude des choses particulières à la source unique qui les a toutes produites.

La loi des correspondances (si magnifiquement exprimée dans le beau poème de Charles Baudelaire intitulé, précisément, « Correspondances ») est extrêmement puissante, et nullement contradictoire avec la méthode scientifique.

La loi des correspondances (si magnifiquement exprimée dans le beau poème de Charles Baudelaire intitulé, précisément, « Correspondances ») est extrêmement puissante, et nullement contradictoire avec la méthode scientifique : la « forme » des choses trahit les lois qui façonnent ces choses, et ces lois qui façonnent ces choses trahissent les finalités poursuivies par les processus à l’œuvre au travers de ces lois, et ces finalités traduisent le principe de cohérence qui enveloppe, englobe et unit l’ensemble de tous les processus à l’œuvre au sein du processus cosmique, unique et unitaire.

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Les méthodes objectales.

Etudions pour commencer les méthodes objectales, tant analytiques que holistiques, donc : les méthodes cartésiennes et systémiques.

Les méthodes cartésiennes (aussi appelées atomistiques, ou mécanistes, ou réductionnistes) sont les mieux connues des méthodes de résolution de problème. Elles s’appuient sur une vision mécanique des problèmes : elles les démontent jusqu’à leurs briques élémentaires qu’elles relient ensuite par des réseaux de relations de cause à effet. En gros, elles sont l’essence de l’approche scientifique classique des phénomènes. Ce sont elles que nous mettons en œuvre lorsque nous disons que nous « raisonnons ». Il s’agit de connaître les « plans de montage » des objets. Ces méthodes impliquent un « démontage » du problème ou du système étudié qui est impossible lorsque ceux-ci se révèlent un peu complexes : cette dissection tuerait le système étudié.

La méthode systémique regarde le système de l’extérieur, globalement, et envisage toutes les interactions et les flux entre ce système et son milieu. Cette méthode est efficace pour les systèmes complexes, mais elle pèche par subjectivisme, car tout ce qui ne peut pas être observé ou mesuré doit être imaginé.

La deuxième méthode est la méthode systémique ; elle a été particulièrement bien étudiée par Jean-Louis Le Moigne. Elle regarde le système de l’extérieur, globalement, en observe toutes les évolutions apparentes et envisage toutes les interactions et les flux entre ce système et son milieu ; sur cette base, elle tente d’en inférer le but du système, sa finalité, sa stratégie, ainsi que les fonctions internes nécessaires pour les accomplir. Cette méthode est efficace pour les systèmes complexes, dont elle préserve l’intégrité et l’intégralité. Mais elle pèche par subjectivisme ou par intuitionnisme, car tout ce qui ne peut pas être observé ou mesuré doit être imaginé, sans beaucoup de possibilité de vérification immédiate ou directe. Les méthodes systémiques sont celles qu’utilise un joueur d’échec ou de go.  Sa longue pratique lui fait reconnaître un grand nombre de configurations globales qui induisent, dans son esprit, des stratégies qu’il a déjà maintes fois expérimentées. Plus le nombre de configurations connues et le nombre de stratégies expérimentées sont grands, plus on a affaire à un grand maître. Il s’agit de reconnaître les formes parfois très complexes et sophistiquées des objets étudiés.

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La physique comme compréhension holistique du monde.

Avant d’étudier les deux grandes catégories de méthodes processuelles, il est indispensable de se familiariser avec la notion de « processus ».

Au sens classique, comprendre un phénomène, c’est comprendre l’explication donnée au phénomène, c’est prendre avec soi et pour soi cette explication comme porteuse de sens, c’est-à-dire de plausibilité, sinon de vérité. C’est donc accepter l’analyse causale du phénomène, son dépliage externe (ex plicare), son démontage en séquences causales : expliquer, c’est expliciter les causes. Derrière toute explication, il y a une modélisation causale, une recherche de LA cause ou, à tout le moins, du très petit nombre de causes que l’on croit suffisantes pour faire entrer le phénomène dans une logique déterministe linéaire : si ceci alors cela. Or, ce mode causal ne fonctionne que pour les processus les plus élémentaires qui répondent aux principes du mécanicisme. Dès lors que le processus monte dans l’échelle de la complexité, le nombre des « causes » à convoquer devient infini puisque là, tout est cause et effet de tout. Il ne s’agit plus de causalité différentielle, mais de causalité intégrale, comme l’avait bien conjecturé Ernst Mach.

Ainsi, dès qu’on quitte l’apparence du phénomène et qu’on tente de le comprendre comme processus, alors l’explication causale ne tient plus et cette compréhension exige l’implication du sujet qui veut comprendre dans le projet processuel qui sous-tend le phénomène.

Dans ces conditions, l’explication par la causalité mécanique doit être abandonnée et le principe d’émergence convoqué : un phénomène local surgit du fait d’une situation locale, fruit d’une causalité intégrale qui englobe tous les phénomènes et processus de l’univers depuis le big-bang. Cette situation locale est un nœud saturé de tensions pour lequel toutes les « solutions » mécanistes sont en échec. La dissipation de ces tensions appelle des structures émergentes auto-organisées, donc non causées du dehors mais générées du dedans (ce sont les structures dissipatives de mon maître Ilya Prigogine). Ainsi, de l’explication causale des choses, faut-il passer à la présentation émergentielle du processus en décrivant la structure du nœud saturé de tensions (c’est précisément la description de la crise locale latente) et les scénarii de dissipations possibles (mais contingents, non déterministes).

Ainsi, dès qu’on quitte l’apparence du phénomène et qu’on tente de le comprendre (dans une autre sens que ci-dessus) comme processus, alors l’explication causale ne tient plus et cette compréhension exige l’implication du sujet qui veut comprendre dans le projet processuel qui sous-tend le phénomène. Comprendre non pas l’être d’un phénomène (propre à l’objet), mais son processus, revient à faire entrer, méthodiquement, ce processus en concordance avec le processus de connaissance (propre au sujet) qui est processus de compréhension. Cette concordance devient le projet du sujet pour l’objet. C’est le degré de cette concordance qui mesurera le degré de plausibilité – et donc de « vérité » – de la connaissance qui en relève.

Les méthodes algorithmiques.

Passons donc maintenant aux méthodes processuelles, tant algorithmiques qu’anagogiques. La troisième méthode, tout d’abord, est la méthode algorithmique (ou programmatique) qui consiste à décomposer les phases et transformations du système de façon à les réduire à des combinaisons d’opérations élémentaires. Ce genre de méthodes est au centre des sciences informatiques : elles visent à traduire un processus compliqué (mais pas complexe, car la complexité est analytiquement irréductible) en une kyrielle de transformations (au sens mathématique) élémentaires, souvent itératives, reliées entre elles par des réseaux de relations logiques. Ces méthodes permettent l’auto-apprentissage, en ce sens que la panoplie des opérations élémentaires et de leurs combinaisons s’enrichit au fur et à mesure de leur mise en œuvre. Ces méthodes algorithmiques s’intéressent en somme aux opérations successives au sein d’un processus. Elles ne s’intéressent ni aux éléments, ni aux configurations, mais bien aux processus ; elles les approchent de façon analytique, afin de les réduire à des séquences structurées d’un groupe d’algorithmes (un programme, donc) que l’on itère souvent un très grand nombre de fois. La notion d’itération implique que les résultats sortant d’une application du programme servent de données d’entrée pour une nouvelle application du même programme. Cette démarche itérative aura pour but de simuler le déroulement du processus réel : si cette simulation est convaincante, c’est-à-dire si les résultats obtenus après un nombre fini d’itérations sont proches des résultats réels mesurés sur le processus réel, alors on pourra dire que l’on détient un bon modèle du processus étudié.

Ces méthodes algorithmiques sont celles qu’on utilise pour programmer des ordinateurs à jouer aux échecs ou au go contre des maîtres de ces jeux (qui, eux, utilisent des méthodes systémiques). Lorsque l’ordinateur fait gagner les algorithmes humains qui le programment, cela ne signifie aucunement que l’ordinateur est plus intelligent que les « maîtres » humains. Cela signifie seulement que sa grande puissance de calcul rend les méthodes algorithmiques plus performantes que les méthodes systémiques.

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Les limites de l’algorithme.

Les méthodes algorithmiques se fondent, souvent sans le savoir, sur une conception fractale du réel. La notion de fractal traduit en effet l’idée d’une succession d’itérations d’un même algorithme sur l’état antérieur d’un système afin d’obtenir son état postérieur. Par exemple, chaque élément d’une feuille de fougère ou d’un morceau de chou-fleur reproduit, en plus petit, la fougère entière ou le chou-fleur entier ; il y a ce qu’on appelle une « invariance d’échelle » (cf. David Ruelle ou Laurent Nottale).

Mais il existe un point essentiel qui fait qu’aucune méthode algorithmique, malgré sa puissance, ne pourra jamais modéliser correctement la réalité naturelle. En effet, dans la Nature, au contraire de ce qui se passe dans un ordinateur convenablement programmé, pendant le laps de temps qui sépare deux itérations, l’état du système évolue « un peu » (sous l’action des « bruits » ou des influences extérieures, voire de ses propres fluctuations intérieures) et/ou l’algorithme lui-même change « un peu » (du fait des variations de ses paramètres causées par l’évolution des conditions d’ambiance). Ce sont ces « un peu » qui font du processus réel naturel chaotique un processus non déterministe, imprévisible, « déviant », insaisissable analytiquement, même par le plus puissant de tous les algorithmes les plus sophistiqués. La réplique informatique serait d’injecter de l’aléatoire entre deux itérations, mais, dans la Nature, rien n’est aléatoire puisque tout est interdépendant.

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Vers la méthode anagogique.

Pour ces raisons, au-delà d’un certain seuil d’élémentarité, il est indispensable de passer à la quatrième catégorie méthodologique (la plus difficile, mais la seule capable d’assumer toute la richesse et toute la complexité du Réel) : celle des méthodes anagogiques.

Ces dernières méthodes sont des méthodes maïeutiques (ou ontiques). Elles cherchent à percer le secret du moteur de l’évolution du système étudié en termes de raison d’être, de nature profonde, d’inscription dans la dynamique cosmique et de ses lois globales. Il ne s’agit plus ici de « raisonner », mais de « résonner ». C’est la démarche intuitive par excellence. Il ne s’agit plus de dire la réalité, mais de la vivre de l’intérieur. De la comprendre au sens de René Thom. De s’y inscrire intimement.

Nous vivons une révolution épistémologique : tout est dans le rapport entre l’observateur et ce qu’il observe, ainsi que dans le but de l’observation. Prenons les choses dans l’ordre. D’abord, ceci : le but du travail de recherche est de comprendre et non d’expliquer. Qu’est-ce que comprendre ? La question est bien moins triviale qu’il n’y paraît et je renvoie aux méditations de René Thom pour en lire tous les subtils développements. Retenons seulement ceci. Il y a trois grandes manières de « comprendre » : comprendre à quoi ça sert (c’est le mode chinois), comprendre de quoi ça vient (c’est le mode indien) et comprendre comment ça marche (c’est le mode grec). Ou, pour le dire autrement : quelle en est la finalité ? quelle en est la causalité ? quelle en est la modalité ? René Thom a fait remarquer (dans Stabilité structurelle et morphogenèse) que le pouvoir de l’explication mathématique faiblit rapidement à mesure que les systèmes deviennent plus complexes : « Après un excellent début avec l’atome d’hydrogène, la mécanique quantique se perd lentement dans les sables de l’approximation dès qu’on avance vers des situations plus complexes. […] Ce déclin de l’efficacité des algorithmes mathématiques accélère quand on aborde la chimie. Les interactions entre deux molécules de n’importe quel niveau de complexité échappent à toute description mathématique précise. […] En biologie, à l’exception de la théorie des populations et de la génétique formelle, les mathématiques ne servent qu’à modéliser quelques situations particulières (la transmission de l’influx nerveux, le flux sanguin dans les artères, etc.) de peu d’importance théorique et d’une valeur pratique limitée. […] La réduction rapide des utilisations possibles des mathématiques quand on passe de la physique à la biologie est tout à fait connue des spécialistes, qui rechignent à la révéler au grand public. […] Le sentiment de sécurité apporté par le réductionnisme est en réalité illusoire. »

Einstein

Expliquer et comprendre.

Continuons à réfléchir avec René Thom. Et prenons une métaphore : rouler à vélo. Hypothèse : je suis bien incapable de rouler à vélo. Puis-je néanmoins créer une science du roulage à vélo ? Oui, répond René Thom, car même si je ne sais pas rouler à vélo, je puis décrire quelqu’un qui roule à vélo (et ce dans plusieurs langages complémentaires, avec des mots, des dessins, des photos, des mesures de vitesses, d’angles, etc.) ; je puis aussi expliquer la physique mécanique de l’action de rouler à vélo (forces, couples, énergie et moments cinétiques, équation de Newton pour les effets de gravité sur la chute du cycliste et pour le calcul de sa trajectoire parabolique au-dessus de son guidon en cas d’éjection, etc.). Je puis même, dans certains cas, me livrer à des prédictions du genre : si le cycliste continue le même effort durant toute cette côte, il arrivera au sommet le premier vers 11h24.

Mais si je veux aller plus loin, si je veux vraiment comprendre (et non plus seulement décrire ou expliquer ou prédire) ce que rouler à vélo veut dire, je n’ai pas le choix : aucun livre, aucune théorie, aucun schéma, aucune équation ne me révèlera le secret. Une seule solution : prendre mon courage à deux mains et tenter de rouler moi-même. Et accepter de rater, de tomber, de me faire mal, une fois, deux fois, trois fois. Jusqu’au divin moment où tout mon corps « comprendra » et trouvera la délicate homéostasie psychomotrice qui m’autorisera à avancer sereinement grâce à un permanent déséquilibre contrôlé. Là : j’ai compris ce que rouler à vélo veut dire !

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L’observateur perturbe l’observation.

Ensuite ceci : le rapport entre l’observateur et ce qu’il observe peut être intrusif (analytique et logique) ou non intrusif (intuitif et analogique). Plus l’approche est intrusive, et donc analytique, plus l’observation détruit l’observé, dont il ne restera que des lambeaux. Pour le dire autrement, avec les termes de l’approche quantique en physique : par son intrusion, l’observateur perturbe complètement le fonctionnement naturel normal de ce qu’il veut observer et, finalement, n’observe plus que les effets de sa propre observation. Le serpent ouroboros se mord la queue.

Le principe d’incertitude d’Heisenberg (1926) ne dit pas autre chose que ceci : plus je veux connaître précisément telle caractéristique analytique du phénomène (sa position, par exemple), plus je dois empêcher les autres paramètres qui évoluent de perturber ma mesure précise de position, avec la conséquence que ces autres paramètres (la vitesse, par exemple) deviennent incommensurables.

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Précision analytique et compréhension holistique.

Le dilemme est terrible entre la précision analytique et la compréhension holistique qui se rejettent mutuellement. Il est impossible, en même temps, de comprendre la logique du Tout et de mesurer les caractéristiques d’une partie isolée. Sauf s’il s’agit d’un système mécanique, c’est-à-dire d’un système situé sur les échelons les plus bas de l’échelle des complexités. Un système mécanique est un assemblage de parties qui ont entre elles des relations minimales de contact, qui en rien n’induisent une quelconque transformation de leur nature. Dans un moteur, la bielle assure le lien entre piston et vilebrequin ; mais que le moteur tourne ou pas, la nature de la bielle ne se transforme pas : elle reste pareille à elle-même tout au long des opérations, et le fait de changer les soupapes ou les bougies ne change rien pour elle.

Dans un système complexe comme le corps humain, la moindre intervention, la moindre transformation, la moindre médication va, de proche en proche, perturber voire transformer le comportement de toutes les parties de cette anatomie terriblement intriquée.

En revanche, dans un système complexe comme le corps humain, la moindre intervention, la moindre transformation, la moindre médication va, de proche en proche, perturber voire transformer le comportement de toutes les parties de cette anatomie terriblement intriquée. C’est ce que la médecine officielle occidentale commence seulement à comprendre : les systèmes complexes, comme un corps humain, ne se comportent pas comme des assemblages mécaniques. Tout y est inextricablement lié à tout, tout y est dans tout, tout y est cause et effet de tout. Dans de tels systèmes complexes, intégrés, intriqués, les méthodes analytiques cartésiennes ne sont plus efficaces, parce qu’intrusives et destructives. Un corps humain vivant est bien plus que l’assemblage de ses organes morts.

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Physique et spiritualité.

« Il ne peut pas y avoir de physique sans métaphysique ! » Cette assertion, qui aurait sans doute plu à Albert Einstein ou Erwin Schrödinger, aurait titillé mon ex-patron et définitif mentor, Ilya Prigogine. Et j’en rajouterai une couche : « Il ne peut y avoir de métaphysique sans spiritualité, voire sans mystique ! »

La physique fondamentale – la cosmologie comme étude des principes de cohérence, d’ordre et d’évolution à l’œuvre dans l’univers – est le résultat d’un long et profond processus dialectique que n’aurait pas renié Georg F. W. Hegel. Une dialectique entre empirisme et intuitionnisme. Entre des faits et des idées. Les faits viennent de l’observation des phénomènes. Des myriades de faits accumulés depuis des millénaires, depuis que l’homme essaie de comprendre – pour les anticiper ou les exploiter afin de survivre – les linéaments de la Nature et, plus généralement, du Réel. Mais d’où viennent ces idées directrices qui permettent à l’esprit de classer, de relier, d’organiser et de structurer ces montagnes de faits entre eux ?

Descartes, qui n’était plus à une bévue près, et qui sera suivi par Kant et les rationalistes, affirme que les idées seraient un don de ce Dieu personnel du christianisme, extérieur à l’univers réel et jouant avec lui comme bon lui semble : la raison qui ordonne les faits serait ainsi un cadeau de la Providence divine.

Descartes, qui n’était plus à une bévue près, et qui sera suivi par Kant et les rationalistes, affirme que ces idées seraient un don de ce Dieu personnel du christianisme, extérieur à l’univers réel et jouant avec lui comme bon lui semble : la raison qui ordonne les faits serait ainsi un cadeau de la Providence divine. On comprend que cette origine non humaine des idées (c’était déjà la grande hypothèse de Pythagore et de Platon) implique un dualisme ontologique que le principe du rasoir d’Occam, du minimalisme principiel et du monisme – vers lequel tendent la cosmologie et toutes les mystiques – récuse ou, à tout le moins, refuse d’entériner sans examen plus approfondi.

Face aux rationalistes (Pythagore, Platon, Descartes, Kant), se dressent les empiristes, essentiellement anglo-saxons : Thomas Hobbes, David Hume, John Stuart Mill, John Locke, et à leur suite Paul Henri Tiry d’Holbach, Denis Diderot, Auguste Comte, le Cercle de Vienne et Bertrand Russell. Les empiristes postulent que les idées indispensables pour défier le désordre monstrueux des faits sont elles aussi des produits de l’expérience sensitive. Il ne faut guère longtemps pour démontrer que cette position, clairement dirigée contre le rationalisme aux origines divines, ne tient pas. Le désordre des faits ne peut pas engendrer tout seul des principes d’ordre qu’il ne contiendrait pas.

Une troisième voie s’ouvre alors : le biologisme. Les idées ne viennent ni de Dieu, ni des faits, mais bien des structures physiologiques et fonctionnelles du cerveau humain. Ce sont les modes de fonctionnement biologique des encéphales qui imposent leur logique aux faits amassés dans la mémoire. En conséquence, toutes les théories humaines ne sont pas des représentations du Réel, mais de purs produits contingents qui parlent non du Réel, mais du cerveau qui les engendre selon sa nature. Mais cette approche, finalement très matérialiste – comme le sont toutes celles relevant des neurosciences –, pèche par ceci : si les idées proviennent de la physiologie, d’où viennent les principes et idées qui gouvernent toute physiologie ? Une aporie surgit et l’ouroboros continue de se mordre la queue. De plus, il n’est ni satisfaisant, ni plausible de croire que les « théories » humaines ne soient que des phantasmes déconnectés de la réalité, car comment alors expliquer que ces phantasmes illusoires puissent être utiles à la survie humaine ? Nouvelle aporie.

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L’homme participe du Réel.

Il faut donc chercher et trouver une ultime voie autre pour saisir la source des idées sans faire appel ni à un Dieu personnel externe, ni aux sens, ni à la physiologie. Au principe de cette voie ultime surgit une évidence : l’homme qui pense le Réel fait partie intégrante de ce Réel.

Par essence, donc, l’homme participe des principes de cohérence, d’ordre et d’évolution dont il est lui-même le fruit et le porteur. Ces principes sont en lui. Il n’a nul besoin d’aller les chercher à l’extérieur, ni en Dieu, ni par les sens, ni dans les jeux des évolutions biologiques qui n’en sont que les linéaments. L’homme, ainsi que tout ce qui le constitue, le porte, le nourrit, le façonne et l’anime, sont autant de reflets, d’expressions et de manifestations de l’ordre cosmique, de sa cohérence holistique et de l’économie de leurs évolutions. Pour paraphraser Platon et sa théorie de la réminiscence, il ne s’agit pas de découvrir les idées directrices du Réel, mais de se les remémorer. Et l’outil central de cette réminiscence, c’est l’intuition qui aboutit à la « révélation » et qui apporte l’« illumination ». Euréka !

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La pensée de Dieu.

La fonction de l’intuition est de brancher la conscience sur les structures d’ordre profond du Réel. Les grands génies scientifiques, métaphysiques et mystiques de l’histoire de l’humanité sont des personnages ayant réussi à développer leur intuition à un niveau tel qu’ils sont arrivés aux principes fondateurs du noumène même. Ils ont réussi à atteindre, selon les divers vocabulaires d’écoles : la vérité transcendante, la gnose initiatique, le savoir absolu, la révélation divine, l’illumination mystique, la connaissance parfaite, etc. Toutes ces expressions, plus ou moins poétiques ou grandiloquentes, disent la même chose : au bout du processus intuitionnel, mené à son terme, surgit l’appréhension des principes fondateurs du Réel.

La cosmologie (l’autre nom de la physique fondamentale) met de l’ordre (théorise, donc) dans des montagnes de faits expérimentaux. Cette mise en ordre repose, souvent implicitement, sur des principes métaphysiques : l’univers est ordonné et cohérent, soumis à des lois d’évolution, formant une unité qui englobe tous les phénomènes, etc. Cette même métaphysique est, à son tour, fondée sur des intuitions profondes, bien entendu indémontrables a priori. Albert Einstein, le panthéiste mystique, disait : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains. » Et pour ne laisser aucune ambiguïté, il ajouta ailleurs : « Je veux connaître la pensée de Dieu ; le reste n’est que détail. » C’est bien de cela qu’il s’agit ! La pensée de Dieu est l’expression métaphorique de l’ensemble des principes de cohérence, d’ordre et d’évolution qui sont à l’œuvre partout dans le Réel. La seule voie qui puisse nous mener à approcher cette « pensée de Dieu », c’est-à-dire la claire compréhension des principes de cohérence, d’ordre et d’évolution du Réel, c’est l’intuition dont relève la méthode anagogique.

Le champ d’application d’une telle méthode excède largement celui de la science et de la métaphysique. Celles-ci mettent en œuvre, sans les inventer, les idées qui en sont issues : la métaphysique et la cosmologie ne font que décliner et déployer les idées issues de l’intuition anagogique. Il nous reste donc à interroger ce concept d’intuition anagogique et d’essayer d’y voir clair.

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L’intuition nous connecte au monde.

On l’a compris, il s’agit de se « brancher » sur les principes profonds qui organisent le Réel et que chacun porte en soi, puisqu’il en est le fruit immédiat. Il s’agit de se relier à eux. Il s’agit d’entrer en résonance avec eux. Depuis longtemps, les hommes ont cherché des méthodes anagogiques pour atteindre ce but et stimuler leur intuition de la façon la plus forte, la plus profonde, la plus efficace. Dans toutes les traditions spirituelles humaines, on trouve de telles méthodes : l’étude kabbalistique, la danse soufie, la méditation zen, la transe chamanique, la prière chrétienne, l’hésychasme grec, l’initiation maçonnique, le non-agir taoïste, l’érotisme tantrique, l’ascétisme shivaïte, les yogas hindouistes, l’orgie dionysiaque, les mandalas tibétains, les mantras bouddhistes, etc. A ma connaissance, personne ne s’est encore penché sérieusement sur l’étude méthodologique de toutes ces pratiques anagogiques qui visent à l’illumination spirituelle et à l’atteinte de cette gnose des principes fondateurs du Réel. Pourtant l’enjeu est crucial, puisqu’elle est à la source de la chaîne qui mène à la connaissance scientifique.

Dans toutes les traditions spirituelles humaines, on trouve de telles méthodes : l’étude kabbalistique, la danse soufie, la méditation zen, la transe chamanique, la prière chrétienne, l’hésychasme grec, l’initiation maçonnique, le non-agir taoïste, l’érotisme tantrique, l’ascétisme shivaïte, les yogas hindouistes, l’orgie dionysiaque, les mandalas tibétains, les mantras bouddhistes, etc.

Les démarches anagogiques spirituelles mènent aux principes fondateurs du Réel. Ensuite, les démarches conceptuelles philosophiques construisent les métaphysiques qui en découlent. Puis l’exploitation logico-déductive, souvent mathématique, de ces concepts construit les modèles et théories cosmologiques dont se nourrissent toutes les autres sciences. Enfin, la dialectique entre ces modèles cosmologiques et les faits expérimentaux permet de les confirmer ou de les infirmer, et de consolider (ou d’invalider) progressivement leur robustesse et leur adéquation. Au vu de tout ceci, il me paraît urgent, en évitant soigneusement tous les pièges du psychologisme et du neuroscientisme, que la philosophie prenne en charge une étude systématique de la nature profonde de l’intuition et une compréhension sérieuse de l’anagogie et de ses méthodes.

Marc Halévy

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