Entretien: Alain Santacreu “Contre l’uniformisation du monde”

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    Occitanie

    A l’heure de la mondialisation, toutes les cultures de la planète tendent à se ressembler de plus en plus, et même à se standardiser, sous l’effet d’un phénomène généralisé d’uniformisation. La diversité des peuples et l’autonomie locale se trouvent ainsi broyées par la grande machine techno-bureaucratique moderne. Alain Santacreu, qui vient de coordonner un remarquable numéro de la revue Contrelittérature (en vente sur L’inactuelle), nous explique pourquoi la perte de cette diversité culturelle aboutit à une forme de vide dans nos existences.


     

    Thibault Isabel : Vous défendez la culture occitane contre les assauts homogénéisants de la culture française dominante. Qu’est-ce qui fonde votre intérêt pour la diversité des langues et des cultures ? Et vous définiriez-vous comme un penseur régionaliste ?

    Alain Santacreu : Je ne suis ni occitaniste ni catalaniste et la question régionaliste ne revêt pas une importance essentielle à mes yeux. Dans le texte sur le Contr’un d’Étienne de La Boétie que j’ai publié dans le dernier numéro de Contrelittérature, je fais simplement observer que la notion de « culture française » s’est construite au XVIe siècle autour des poètes de La Pléiade et des penseurs de l’humanisme naissant, dans le seul objectif politique d’homogénéiser un territoire surgi quelques siècles plus tôt de l’annexion des pays de langue d’Oc, à la suite de la croisade contre l’hérésie cathare. Le roman national s’est construit sur ce refoulé d’une extermination à tendance génocidaire qui est demeurée dans l’inconscient des classes sociales.

    Le totalitarisme d’Etat s’est construit dans le royaume de France à partir de la théologie politique franco-latine. Les Francs carolingiens chassèrent les évêques gallo-romains.

    Au Vsiècle, lorsque les Francs conquirent la Gallo-Romanie, ils transformèrent les évêques en administrateurs responsables du peuple asservi. Le totalitarisme d’Etat s’est construit dans le royaume de France à partir de la théologie politique franco-latine. Les Francs carolingiens chassèrent les évêques gallo-romains. Leurs concitoyens francs furent institués dans les charges les plus prestigieuses et devinrent des policiers oppresseurs du peuple qu’ils maintinrent dans une obéissance servile, imposant une religion de la terreur et de la crainte.

    La papauté, qui provoqua le schisme de 1054, n’est rien d’autre que la forme religieuse de la féodalité. Dans le Sud de la France, en Provence et en Languedoc, se propagea un refus du modèle de la féodalité franque imposée par Rome. Parallèlement à l’émergence et au développement de l’hérésie cathare, aux XIe, XIIe et XIIIe siècle, on assista à l’essor d’un courant communaliste qui ne s’éteindra qu’avec l’extinction de la civilisation occitanienne. La culture franco-latine a fondé la société sur le principe des leudes et l’a soumise au régime d’une aristocratie élitiste et inégalitaire. L’esprit belliciste des Francs a annihilé la structure de la commune primitive des peuples gallo-romains et l’a scindée en conquérants et conquis, oppresseurs et opprimés. Il est très significatif que le nom « Jacques Bonhomme » désigne l’ensemble des révoltés de la Grande Jacquerie de 1358. Les nobles attribuèrent ce sobriquet aux paysans pour les tourner en ridicule. Or, ce nom évoque celui des « bonshommes » par lequel le peuple désignait les cathares. L’hégémonie franco-latine imposa cette structure féodale duelle qui s’est perpétuée tout au long de l’histoire de la France : Jacques Bonhomme, c’est aujourd’hui la France périphérique, celle des « sans dents » et des Gilets jaunes.

    Santacreu, uniformisation

    Thibault Isabel : La France s’est donc construite sur la base d’une homogénéisation des cultures régionales. Qu’est-ce que nous avons perdu au cours de ce processus ?

    Alain Santacreu : Si l’on prend en compte ce refoulé de l’histoire, on peut interpréter le regain d’intérêt pour le patrimoine culturel et les langues régionales comme une manière de se réapproprier l’espace de l’habiter, le désir de retrouver le lieu de la communauté perdue, de reconquérir le lieu de nos vies. Retourner à nos racines n’est pas une régression, mais une expansion. L’enracinement est un attachement aux qualités spécifiques du lieu. Il y a entre le lieu et l’espace une relation antagoniste des plus instructives. L’espace est une condition à priori de l’expérience, il préexiste aux choses qui viennent s’y inscrire. Au contraire, le lieu appartient à la chose qui se trouve déjà : ce n’est pas la chose qui appartient au lieu, c’est le lieu qui est l’essence de la chose. Dans l’espace, un objet existe, dans un lieu, il est. L’horizontalité de l’espace s’oppose à la verticalité du lieu. Il faudrait rappeler le Bachelard de La poétique de l’espace pour qui habiter, ce n’est pas seulement enclore un espace, mais le verticaliser de la cave au grenier, c’est-à-dire le considérer de pied en cap, comme un vis-à-vis avec lequel on entre en dialogue. Mais l’espace est un milieu abstrait, homogène, uniformisé et standardisé.

    L’homme moderne se déplace dans la res extensa du territoire comme dans l’espace cybernétique. Non seulement les choses mais les êtres y sont remplaçables et substituables, ce qui permet au capitalisme globalisé d’assimiler « déracinement » et « déplacement ».

    L’homme moderne se déplace dans la res extensa du territoire comme dans l’espace cybernétique. Non seulement les choses mais les êtres y sont remplaçables et substituables, ce qui permet au capitalisme globalisé d’assimiler « déracinement » et « déplacement ». La spatialité originaire que la modernité a effacée est le patrimoine qu’il nous faut retrouver parce qu’il est le domaine vernaculaire demeuré en dehors du marché mondialisé, à condition toutefois de le préserver du tourisme !

    Un lieu, ce n’est pas seulement la verticalisation de l’espace, c’est aussi la musicalité de la langue, cet accent local qui transfère le lieu sur les personnes et qui fait qu’à Paris un toulousain reste un toulousain… L’autobiographie du sociologue marxiste-autogestionnaire Yvon Bourdet, L’éloge du patois ou l’itinéraire d’un occitan, reste pour moi le livre le plus pertinent qu’il m’ait été donné de lire sur la colonisation intérieure des langues régionales par l’Etat français. Lorsqu’on découvre les œuvres écrites en langue occitane, des troubadours jusqu’à Joan Bodon, on comprend que la réduction de cette langue à l’usage oral domestique n’a pas été déterminée par son infériorité par rapport au Français, mais par une domination économico-politique.

    Au XIXe siècle, Wilhelm von Humbold considérait les langues comme des « visions du monde » et il s’opposait au dessein cartésiano-leibnitzien d’inventer une langue scientifique unique. Aujourd’hui, certaines thèses « néo-humboldiennes » soutiennent que les différentes façons de vivre sont déjà déterminées par le langage : nous pensons un monde que notre langue a déjà modelé. Chaque langue équivaut à une grille de perception qui découpe autrement le donné sensible. Puisque l’être se dévoile et s’ouvre à l’homme par la médiation du langage, c’est donc le sens de l’être que l’on diminue quand on empêche l’expression d’une langue. En étouffant les langues régionales, l’Etat centralisateur a choisi de sacrifier la diversité des modes de présence au monde pour imposer la vision unique de la langue française.

    Alain santactreu, standardisation

    Thibault Isabel : Dans le dernier numéro de votre revue, Contrelittérature, Jean-Michel Wizenne a écrit un très bel article sur la politique et la religion des Iroquois. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que je suis moi-même un grand admirateur de la culture iroquoise ! Pouvez-vous nous dire quels liens sous-jacents unissent leur « anarcho-syndicalisme » – qui combine l’apologie des différences avec le goût fédéraliste de l’union – et leur représentation spirituelle du monde ? Cette question, à vrai dire, ne concerne pas seulement les Iroquois : vous-mêmes, quel lien établissez-vous entre l’anti-autoritarisme politique et les religions non monothéistes qui vous fascinent tant ?

    Alain Santacreu : Dans son article, Jean-Michel Wizenne a insisté sur la vision holistique des Indiens d’Amérique du Nord où tous les éléments du vivant sont reliés au sein d’un même grand corps. Les êtres et les choses interagissent sans qu’aucun d’eux ne soit qualifié de bon ou mauvais, comme cela se produit dans nos monothéismes. Ainsi, un serpent à sonnette n’est ni méchant ni gentil, mais, connaissant son interaction avec les hommes, l’Indien agira avec sagesse. Les sociétés amérindiennes ne sont pas des sociétés de droits ou de privilèges, mais plutôt des sociétés de devoirs et de responsabilités réciproques. Ce qui détermine l’harmonie sociale, c’est l’interaction de tous les éléments, humains ou non humains, et les conséquences que cela engendre.

    En ce qui concerne plus précisément votre question, le passage où Jean-Michel Wizenne se réfère à la légende de « La femme bison blanc » me semble important. La tradition orale amérindienne rapporte que, dans les temps immémoriaux, un personnage féminin vint enseigner aux Indiens des plaines des rituels magiques susceptibles de leur apporter une organisation sociale harmonieuse. Nous rencontrons dans ce récit la figure mythologisée de l’aïeule fondatrice des sociétés matriarcales dont a parlé Johann Jakob Bachofen.

    Ce qui détermine l’harmonie sociale, c’est l’interaction de tous les éléments, humains ou non humains, et les conséquences que cela engendre.

    Pour les sociétés amérindiennes, nous devons nous reporter aux recherches fondatrices de Lewis Henry Morgan qui s’inspira des théories de Bachofen sur le matriarcat. Ayant vécu parmi les Indiens iroquois, Morgan s’est aperçu que les rapports sociaux dominants dans les sociétés tribales étaient des rapports de parenté. Il a alors fait le rapprochement entre l’organisation sociale amérindienne et la société gentilice gréco-romaine primitive.

    La gens est un groupe humain composé de la descendance reconnue d’une aïeule fondatrice. Dans l’ordre gentilice, seule compte la filiation féminine. Dans ses travaux sur les tribus amérindiennes, Morgan utilise le terme gens de préférence à celui de clan. Un clan est un groupe de parents consanguins, issus d’un même ancêtre commun et se distinguant des autres clans tribaux par son nom totémique. En bon évolutionniste darwinien, reprenant les thèses de Bachofen sur le matriarcat, Morgan a supposé que les systèmes de parenté matrilinéaire auraient précédé les systèmes patrilinéaires, ces derniers ayant permis le passage civilisationnel du communisme primitif à la société « politique » d’Etat.

    C’est en référence à Bachofen que Julius Evola a développé sa critique du monde moderne. Selon lui, la diminution de la polarité entre les sexes, caractéristique de la modernité, entraîne la disparition des articulations hiérarchiques et la prédominance des valeurs hédonistes féminines sur les valeurs héroïques masculines. A l’opposé de l’échiquier politique, Bachofen a aussi été lu très attentivement par Friedrich Engels, qui le cite souvent dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, ouvrage dans lequel il reprend les analyses de Morgan sur la société iroquoise.

    Santacreu, Contrelittérature

    Thibault Isabel : On décèle dans la culture iroquoise une intrication entre la religion, les rapports homme-femme et l’égalitarisme social. Leur modèle de société esquisse les contours d’un monde non oppressif, où l’autonomie locale est la règle, et où la diversité se combine dès lors avec une alliance politique à plus grande échelle. Partagez-vous mon analyse ?

    Alain Santacreu : Pour Engels, proche de Morgan, la gynécocratie se réduit aux formes sociales et juridiques des sociétés matriarcales, c’est-à-dire à la transmission des biens par la lignée féminine, à la matronymie et au pouvoir politique exercé par les femmes ; au contraire, pour Evola, fidèle à Bachofen, elle renvoie à une vision du monde qui attribue la dignité suprême à la Terre Mère, à la Grande Déesse, à la Mère de la Vie. Devant ce principe, qui symbolise ce que nous appelons la « Nature », tous les êtres humains sont égaux. C’est donc la prédominance du principe féminin qui instaurerait le communisme social.

    Parmi tous les peuples amérindiens, les Iroquois sont ceux qui se rapprochent le plus de l’état matriarcal. Dans son article, Jean-Michel Wizenne a évoqué leur communisme primitif qui s’appuie sur le fédéralisme des nations iroquoises, les différents conseils et la délégation contrôlée des pouvoirs.

    Parmi tous les peuples amérindiens, les Iroquois sont ceux qui se rapprochent le plus de l’état matriarcal. Leur communisme primitif s’appuie sur le fédéralisme des nations iroquoises, les différents conseils et la délégation contrôlée des pouvoirs.

    La plus vieille femme devenait la mère du clan. Les mères des clans détenaient le pouvoir ultime de trancher et le pouvoir de veto sur les décisions votées à l’unanimité. La division sexuelle des rôles était relativement égalitaire ; l’économie reposait sur la coopération entre les familles et les sexes. La division du travail reflétait le clivage dualiste caractéristique de la culture iroquoise, où les dieux jumeaux Tawiskaron (« silex ») et Wata Oterongtongnia (« jeune érable ») personnifient la séparation fondamentale entre les deux pôles antagonistes. Le dualisme appliqué au travail attribuait à chaque sexe un rôle clairement défini qui complétait celui de l’autre. Les femmes accomplissaient les tâches liées aux champs et les hommes, celles attachées à la forêt, y compris le défrichement et le travail du bois. Les hommes se chargeaient principalement de la chasse, de la pêche, du commerce et du combat, alors que les femmes s’occupaient de l’agriculture, de la cueillette et des tâches ménagères. En résumé, si les mères bénéficiaient d’un statut privilégié, un équilibre était préservé entre les autres membres du clan, hommes et femmes, dans la répartition des responsabilités politiques, économiques et sociales.

    Mircea Eliade, dans La nostalgie des origines, a pu affirmer que le mythe dualiste des dieux jumeaux édifiait la vie religieuse iroquoise dans sa totalité. Il s’agit d’un mythe dualiste qui pourrait être comparé au dualisme iranien de type zurvanite. Cependant, et cela est très important de mon point de vue, cet antagonisme n’est pas paroxystique. En effet, les iroquois se refusent à reconnaître dans le jumeau « mauvais » (Tawiskaron) l’essence du mal, le mal ontologique, mais seulement l’aspect négatif et ténébreux du monde. Il entre dans une relation d’équilibre avec le jumeau « bon » (Wata Oterongtongnia) et l’on peut dire que les deux jumeaux mythiques régissent les deux modes antagonistes qui constituent la dualité radicale du vivant.

    Ainsi, le dualisme iroquois s’oppose au totalitarisme de la transcendance de l’Un, tel qu’il apparaît dans les religions monothéistes. La recherche de l’équilibre des contraires est le fondement d’une logique politique et sociale qui sous-tend le communisme fédéraliste de la société amérindienne.

    Stéphane Lupasco

    Thibault Isabel : Cette notion d’équilibre des contraires est bien sûr fondamentale. Le numéro de Contrelittérature, que vous avez coordonné, accorde d’ailleurs une grande place à la pensée de Stéphane Lupasco. Que nous enseigne ce philosophe, et en quoi sa « théorie des contradictoires » vient-elle à l’appui de la vision politico-religieuse que vous venez d’esquisser au sujet des Iroquois ?

    Alain Santacreu : Si l’on veut prendre la mesure de la pensée lupasquienne, il faut la replacer dans la grande tradition du logos héraclitéen. Pour Stéphane Lupasco, la contradiction est la texture de l’univers. Son œuvre exerce une influence souterraine dont il est difficile de mesurer l’ampleur. Dans notre numéro, on pourra lire un article important de Basarab Nicolescu qui analyse l’attraction de cette pensée sur quelques grands philosophes et artistes contemporains : Gaston Bachelard, André Breton, Georges Mathieu, Salvador Dali, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco.

    La philosophie lupascienne prend en compte la rupture épistémologique provoquée, au milieu du XXe siècle, par la physique quantique. Lupasco a compris qu’il lui fallait insérer le contradictoire dans sa propre logique, parce que les couples de contradictoires mis en évidence par la mécanique quantique – onde et corpuscule, séparabilité et non-séparabilité, causalité locale et causalité globale, symétrie et brisure, réversibilité et irréversibilité du temps, etc. – étaient devenus incompréhensibles à la logique aristotélicienne, qui repose sur les principes d’identité (A est A) ; de non-contradiction (A n’est pas non-A) ; et du tiers exclu : il n’existe pas de terme qui soit à la fois A et non-A (entre A et non-A tout tiers est exclu).

    Selon Lupasco, tout ce que l’on observe, tous les systèmes physiques, biologiques, sociaux ou culturels, tout phénomène ou événement, résultent d’un antagonisme d’énergies. Il faut un équilibre d’énergies antagonistes pour qu’apparaisse un système. Le système se modifie lorsqu’un pôle d’énergie s’actualise (se manifeste) aux dépens du pôle de l’énergie antagoniste qui s’en trouve potentialisée (en attente de manifestation). Si les éléments constitutifs d’un système sont absolument homogènes, le système disparaît ; inversement, si les éléments sont tous hétérogènes, il en résulte une diversification illimitée et donc, là aussi, la disparition du système. Il faut que les constituants énergétiques de tout système soient à la fois et contradictoirement hétérogènes et homogènes.

    Stéphane Luspasco

    Thibault Isabel : Les théories de Lupasco entrent en résonance étroite avec les cosmologies traditionnelles. J’attire l’attention des lecteurs intéressés par cette question sur le fait qu’on trouve par exemple des développements très lupasciens chez un auteur confucéen chinois du nom de Zhang Zai (Xe siècle apr. J.-C.), qui analyse la dynamique du monde en termes d’énergie manifestée et d’énergie latente. Le même schéma de pensée se retrouvera aussi en Occident chez Giordano Bruno, dont s’inspirera Baruch Spinoza avec sa dichotomie entre « nature naturante » et « nature naturée ».

    Alain Santacreu : Je ne me risquerai pas ici à développer davantage la théorie luspascienne, sinon en précisant que Lupasco identifie trois orientations énergétiques qui donnent lieu à trois matières :

    1. La matière physique où prédomine le principe d’homogénéisation – que l’on peut rapprocher de la notion d’entropie, c’est-à-dire de la mort des systèmes.
    2. La matière biologique où prédomine l’hétérogénéisation – que l’on peut rapprocher de la notion d’entropie négative (ou néguentropie), c’est-à-dire de la structuration de la vie.
    3. La matière microphysique – nucléaire et psychique – où se produit un équilibre entre homogénéisation macrophysique et hétérogénéisation biologique.

    Stéphane Lupasco pense que la logique classique du tiers exclu ne peut s’appliquer qu’à la matière physique. L’erreur des idéologies, qu’elles soient religieuses ou politiques, a été d’utiliser cette logique inadéquate pour aborder une dimension qui concerne en réalité la troisième matière psychique.

    Ces trois types de matière-énergie donnent lieu à trois éthiques différentes : homogène, hétérogène et contradictorielle. L’éthique homogène s’impose dans la dynamique sociale traditionnelle. Elle intervient au plan politique lorsque l’homogénéisation excessive provoque les différents totalitarismes étatiques (communiste ou fasciste). L’éthique hétérogène, dans son aspect politique, se développe sous la forme d’une protestation contre l’homogénéisation totalitaire. Elle favorise un individualisme excessif, une recherche exacerbée du profit et du plaisir égoïste que l’on retrouve dans le capitalisme libéral des systèmes démocratiques. La dialectique hégéliano-marxiste, conforme à la logique traditionnelle homogénéisante, est particulièrement destructrice puisqu’elle vise à abolir les deux termes antagonistes, la thèse et l’antithèse, dans la synthèse.

    La « dialectique de l’équilibre » proudhonienne est la marque de l’émancipation de sa pensée par rapport à la philosophie hégélienne. Selon Proudhon, toute synthèse du couple antagoniste est négatrice de la liberté.

    La troisième éthique, appelée « contradictorielle », permet de vivre l’antagonisme existentiel, individuel et social, de façon créative. Il s’agira de se maintenir dans l’équilibre instable entre deux ambiances doctrinaires, l’homogène hostile au dissemblable et l’hétérogène allergique au semblable. D’après moi, c’est dans un système fédéraliste d’autogestion généralisée, proche de Pierre-Joseph Proudhon, que cette troisième éthique pourrait se réaliser dans la sphère politique.

    La « dialectique de l’équilibre » proudhonienne est la marque de l’émancipation de sa pensée par rapport à la philosophie hégélienne. Selon Proudhon, toute synthèse du couple antagoniste est négatrice de la liberté. L’auteur du Système des contradictions économiques semble avoir anticipé un siècle à l’avance la rupture épistémologique de la mécanique quantique et, d’une certaine manière, la théorie de la particule et de l’antiparticule de la physique moderne est une confirmation de la théorie proudhonienne de l’organisation antinomique du monde.

    Stéphane Lupasco, livre

    Thibault Isabel : Quelles sont les implications religieuses de la pensée de Lupasco ?

    Alain Santacreu : Lupasco fait observer que toutes les religions, qu’elles soient monothéistes ou polythéistes, ont pour fonction d’établir une énergie de liaison homogénéisante entre tous les croyants. Il remarque aussi que toute dogmatique vise à endiguer le dynamisme des énergies contradictoires, désignées comme le bien et le mal. Stéphane Lupasco ne cherche pas à créer une nouvelle religion, un nouveau dogme, mais à trouver l’équilibre énergétique qui nous relie au monde et qu’il définit comme la « conscience de la conscience », un point existentiel où l’on devient conscient des forces antagonistes coexistantes.

    Aux trois matières correspondent trois formes d’amour : l’amour homogénéisant lié à la reproduction de l’espèce, l’amour hétérogénéisant lié au plaisir et à la jouissance, et une forme d’amour contradictorielle, un amour qui dépasse le domaine de la physique et de la biologie, englobant l’attraction érotique, un amour qui retrouverait la dimension de l’agapè, amour totalement libre et désintéressé. Telle est la conception lupascienne de la divinité.

    La philosophie lupascienne s’assimile à un perpétuel « Casse-Dogme » daumalien. Elle implique, dans toutes les situations, le choix de l’équilibre dynamique des antagonismes ; et, osant affronter ainsi toutes les idéologies, qui sont des fanatismes et des barbaries du non-contradictoire, elle nous ouvre la perspective d’une vision politico-religieuse hérétique.

     

    Vous pouvez commander le numéro de Contrelittérature (114 pages, 8,50 euros) sur notre site.

    Santacreu, Contrelittérature en vente sur L'inactuelle

    Sommaire

     Le Contr’Un littéraire (Alain Santacreu)

     Dualité radicale de cet univers (José Dupré)

     Poètes sur la talvera (N. Raffi/M. Marmin/S. Fabre-Coursac)

     Cioran, dans les cendres du dernier cathare (Roland Poupin)

     Albert Vidal : regarder la vie avec les yeux de la mort (Maryse Badiou)

     Lupasco : Interférences électives (Basarab Nicolescu)

     Jean Parvulesco et le cinéma (Michel Marmin, entretien)

     La ligne du devenir dans le cercle de l’être (Jean-Michel Wizenne)

     George Catlin, medicine painter (Paul Sunderland)

     Duchamp : un éveillé au centre de la modernité ! (Alain Boton)

     Chemins d’hérésie (portfolio photographique, Richard Pigelet)

     

    2 Commentaires

    1. Merci à SANTACREU et ISABEL pour cette belle mise au point, moi qui avais une grand-mère provençale et qui as vécu à Marseille où je suis né, imprégné de diverses influences , ayant compris déjà lorsque j’avais 10 ans en 1943 combien la langue Provençale et les traditions avaient pu subir une répression si forte, car ma grand-mère nous avait expliqué qu’on lui avait interdit de parler sa langue maternelle!
      Ayant appris l’italien à l’école, l’allemand avec mon épouse et mes 4 filles( je suis le seul non-allemand de ma famille) la richesse des langues m’a toujours fasciné…Il y aurait beaucoup de choses à dire.Merci pour cette mise au point: quand j’étais allé faire un exposé de mathématique à Barcelone en 1980 j’avais eu le cœur serré de constater combien la Provence si proche de la Catalogne avait perdu une partie de son âme.
      Le chant Provençal ” Pronvençaou veici la coupo que nou ven di Catalan, Coupo santo e versanto…On voudra bien m’excuser pour la graphie…
      Régis CABOZ dont la grand-mère parlait encore un peu le provençal, la mère avait oublié un peu le créole des Seychelles, le père parlait le français et plus tard la femme et leurs enfants parlaient le français et l’allemand!l

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