Falk van Gaver: “Plaidoyer pour la vie sauvage”

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    Ours

    Notre époque hyperindustrialisée ne laisse plus guère de place à la contemplation des espaces sauvages, qui ont disparu de notre horizon. C’est ce dont témoignent par exemple les résistances face à la réintroduction du loup dans nos campagnes et nos montagnes, sans parler des polémiques autour des ours ou des lynx. Falk van Gaver, qui a eu la chance de voir des loups sauvages en France et au Tibet, en a pris son parti – plutôt hurler avec les loups que bêler avec les brebis.


     

    Près de trois mille loups dans la péninsule ibérique, plus de quinze cents dans l’italique, et tout se passe plutôt bien. Moins de trois cents en France et le ministre de l’écologie, pardon, « ministre de la Transition écologique et solidaire », M. Nicolas Hulot, ordonnait encore il y a peu le tir annuel d’une quarantaine de loups. D’où vient le problème ? des loups ? ou des Français ? ou du moins d’une partie de ces derniers ? d’une petite minorité qui crie au loup et prend en otage une espèce protégée pour exister médiatiquement et peser sur l’échiquier politique ? Rappelons que l’écrasante majorité des Français est favorable au retour du loup et à sa protection intégrale. Citadins pro-loups contre campagnards anti-loups ?

    le loup

    La chasse des grands prédateurs.

    Foin de cette légende tenace de l’« écologiste urbain » qui n’y connaît rien, dont la figure inversée et tout aussi stéréotypée serait le chasseur rural qui lui, bien sûr, s’y connaît – alors que la plupart des chasseurs sont des… citadins ![1] Autre poncif aussi régulièrement agité, le prétendu effondrement de la chasse en France, alors qu’avec encore plus d’un million de pratiquants officiels, notre pays est celui compte la plus grande population chasseresse d’Europe, qui sait se faire entendre pour défendre ses intérêts (ainsi le groupe « chasse et territoires » est le plus nombreux à l’Assemblée nationale), même si elle ne représente qu’environ 1,5% de la population française.

    Avec encore plus d’un million de pratiquants officiels, notre pays est celui compte la plus grande population chasseresse d’Europe.

    Malgré les pressions, les menaces et les intimidations, les violences verbales et physiques, les saccages et les coups et blessures volontaires – exercés exclusivement par des anti-loups et anti-ours envers des pro-loups ou pro-ours (et dont il n’y a aucun équivalent à ce jour de la part des pro-loups et pro-ours) –, il y a une majorité de ruraux favorables au retour du loup ou de l’ours, parmi lesquels des bergers, des éleveurs, des chasseurs qui ont compris la revitalisation écologique et symbolique, mais aussi économique, de leurs terroirs et territoires qu’implique le retour naturel ou la réintroduction volontaire des grands prédateurs originels comme le loup, l’ours ou le lynx, qui sont comme tous les grands prédateurs terrestres ou marins des espèces dites « clefs de voûte ». Et des symboles de la liberté sauvage.

    Chasse

    La crise du monde rural.

    Ces trois prédateurs naturels sont les boucs émissaires du malaise de certaines zones rurales de la France périphérique, et surtout de certains métiers en crise, comme celui de berger et d’éleveur de montagne. C’est toute une partie de l’agriculture montagnarde qui projette et cristallise sa crise dans la question du loup, l’élevage ovin notamment ne se perpétuant que sous la perfusion permanente des subventions publiques, surtout européennes – cette même Europe vouée aux gémonies par certains pour vouloir protéger le loup… Ainsi, chaque année, ce sont au bas mot près d’un milliard d’euros de subsides injectés pour maintenir à flot une activité socioprofessionnelle non rentable qui ne concerne qu’un peu plus de vingt mille professionnels, sans compter les saisonniers. Le berger, figure sociale marginale mais figure mythique centrale de notre civilisation méditerranéenne, européenne, chrétienne, occidentale, a toujours été un personnage paradoxal, incarnant un mode de vie libre, sauvage, comme en témoignent encore aujourd’hui le succès éditorial du genre bucolique « vie de berger » avec James Rebanks, les récits d’alpages avec Pierre Madelin ou les récits de transhumances avec Anne Vallaeys, alors que les éleveurs sont aujourd’hui, comme dans les monarchies du Proche-Orient archaïque, de quasi-fonctionnaires d’Etat – moins la sécurité de l’emploi.

    Il y a plus de sept millions d’ovins dans les campagnes et montagnes françaises, protégés par des bergers subventionnés et souvent armés. C’est là une présence massive dont l’impact écologique, très négatif sur des milieux montagnards naturellement sensibles et fragilisés par les activités humaines, n’est jamais mis en question. Ne pourrait-on pas faire une petite place au loup, à l’ours, au lynx ? et, avec eux, un peu plus de place au mouflon, au chamois, au bouquetin ?

    le loup, espaces sauvages

    Engager un dialogue fécond.

    C’est ce que défendent les écologistes de terrain comme Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue spécialiste du loup, auteur de l’ouvrage de référence francophone sur le sujet, ou encore la douzaine de spécialistes réunis par le forestier Hervé Boyac pour la réalisation d’une véritable somme lupologique. Ces lupologues, naturalistes et scientifiques engagés, travaillent à comprendre et faire comprendre les loups, comme le précurseur Gérard Ménatory, ce grand amoureux de nos grands fauves et grands rapaces pour lesquels il reprit après-guerre le maquis, non seulement auprès du grand public, mais directement avec les personnes les plus concernées : éleveurs, bergers, chasseurs en priorité, lorsqu’ils ont bien compris qu’on ne protègera pas tant le loup contre ces derniers qu’avec ces derniers. Il faut apprendre à « penser comme une montagne » et comprendre ainsi que le loup n’est pas un danger, mais une chance inestimable pour les montagnes, les campagnes, les forêts, afin d’entretenir le dynamisme des écosystèmes ruraux dont les populations rurales sont les premières bénéficiaires – moutons compris.

    Il faut apprendre à « penser comme une montagne » et comprendre ainsi que le loup n’est pas un danger, mais une chance inestimable pour les montagnes, les campagnes, les forêts, afin d’entretenir le dynamisme des écosystèmes ruraux dont les populations rurales sont les premières bénéficiaires – moutons compris.

    Un dialogue fécond s’est engagé entre les praticiens de terrain, dont témoigne, numéro après numéro, l’excellente revue Billebaude[2], et qui montre et démontre que défendre le loup et les autres prédateurs sauvages, c’est défendre la montagne, la campagne et tous ceux qui y habitent. C’est aussi protéger une part du sauvage, ce qu’il y a d’« ingouvernable » en nous et autour de nous de la « domestication généralisée » (Ghassan Hage) et se défendre contre notre propre « surdomestication » (Baptiste Morizot). Les actuels lupophobes défendent une version mutilée de la réalité. Comme tous les amoureux de la vie sauvage, de la campagne, de la montagne, de la forêt, ils devraient être les premiers des lupophiles.

    Lynx, animaux sauvages

    Retrouver le goût du sauvage.

    Un pays sans loups est un pays à genoux. Une véritable guerre d’extermination européenne (qui s’exportera en Amérique), initiée à partir du XIIe par l’Eglise, malgré quelques exceptions symboliques, comme l’épisode franciscain du loup de Gubbio, a été menée au cours des siècles contre le loup, véritable incarnation du diable, figure animale du mal, fantasmatique et, partant, totalement irrationnelle. Il y a aujourd’hui quelque chose de profondément pathologique dans la haine du loup, devenu pour certains un quasi-« djihadiste » du monde animal. L’ambivalence demeure, cependant, car, comme le terroriste, le loup indomptable fascine autant qu’il inquiète. C’est de ce cercle vicieux de fascination/répulsion qu’il convient de sortir pour revenir sur terre, et avoir une approche réaliste et positive du loup, canis lupus, canidé sauvage dont le chien, canis lupus familiaris, est le parent domestique.

    Le loup, animal familier ? Il ne s’agit certes pas de le domestiquer, mais de se familiariser à nouveau avec le loup, pour retrouver la familiarité avec tous les animaux sauvages, avec tout une nature sauvage qui n’est pas contre l’homme ni hors de lui, mais autour de lui, avec lui et en lui.

    Falk van Gaver

     

    Pour aller plus loin

    Pour découvrir les loups, mais aussi les forêts, les montagnes, et tous ceux qui y vivent, moutons et bergers compris :

    Le loup. Un nouveau défi français, sous la coordination d’Hervé Boyac, De Borée, 2017, 304 p., 29,90€

    Jean-Marc Landry, Le loup, préface de Baptiste Morizot, Delachaux et Niestlé, 2017, 368 p., 29€

    Ghassan Hage, Le Loup et le musulman, postface de Baptiste Morizot, Wildproject, 2017, 144 p., 15€

    Philippe Huet, Une vie de loup, Hesse, 2017, 120 p., 28€

    Michel Chalvet, Gérard Ménatory, guetteur d’aigles, meneur de loups, Hesse, 2017, 248 p., 18€

    Maurice Dupérat, Le loup, Artémis, 2017, 96 p., 10,50€

    Shaun Ellis, Le loup, L’imprévu, 256 p., 2017, 24,95€

    Emmanuelle Grundmann, Loups. Portraits, mythes, symboles, Rustica, 2017, 160 p., 29,95€

    Smiriti Prasadm-Halls et Jonathn Woodward, Le loup, Glénat, 52 p., 2017, 16,95€

    James Rebanks, Une vie de berger, Slatkine & Cie, 2017, 290 p., 20€

    Anne Vallaeys, Hautes solitudes. Sur les traces des transhumants, La Table Ronde, 2017, 258 p., 17,50€

    Pierre Madelin, Carnets d’estive. Des Alpes au Chiapas, Wildproject, 2016, 168 p., 12€

     

     

    [1] Les agriculteurs ne représentent plus que 12% des chasseurs (et 3% de la population active).

    [2] Billebaude n°4, « Le loup », Printemps 2014 ; Billebaude n°5, « La forêt », Automne 2014 ; Billebaude n°9, « L’ours », Automne 2016 ; Billebaude n°10, « Sur la piste animale », Printemps 2017.

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