Entretien: Françoise Bonardel “Cosmopolitisme et enracinement”

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    Bonardel

    Peut-on avoir à la fois des racines et des ailes ? Autrement dit, est-il possible de concilier le cosmopolitisme et l’enracinement ? C’est la question que nous avons posée à Françoise Bonardel, professeur émérite de philosophie des religions à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.


     

    Thibault Isabel : Il y avait dans la modernité des Lumières une tension très forte vers l’universel. Mais on ne saurait oublier que l’Etat-nation a lui aussi émergé à l’époque moderne, et qu’il s’est même épanoui tout au long du XIXe et du XXe siècle, bien plus qu’à aucune autre époque. Pourquoi la modernité a-t-elle donné naissance à deux phénomènes apparemment aussi antithétiques ?

    Françoise Bonardel : Ces deux courants ne sont pas forcément contradictoires. C’est la modernité, surtout en sa forme tardive, qui a échoué à les fédérer, à force de les opposer pour des raisons idéologiques censées renforcer sa propre légitimité. Émanation de la modernité alors en marche, la Révolution française ne put reconnaître le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sans exalter du même coup un certain nationalisme, parfaitement nécessaire d’ailleurs compte tenu des menaces pesant à l’époque sur l’intégrité du territoire français. Se voulant libérateur, l’esprit révolutionnaire qui alors soufflait voulait qu’il en soit de même pour tous les peuples de la terre, appelés à rejeter eux aussi le joug qui les accablait. Quant au fondement de l’idée même d’universalité, la philosophie des Lumières, plus éclectique d’ailleurs qu’on ne le pense généralement, s’est insuffisamment assurée de savoir s’il était naturel ou contractuel, ou les deux à la fois comme on le voit chez Rousseau ; ou bien encore culturel au sens que l’anthropologie a donné plus tard à ce terme.

    Telle pourrait être l’origine de l’imbroglio postmoderne, entravant à la fois la pratique d’un universalisme concret et l’exercice du droit tout aussi légitime des individus et des peuples à disposer d’eux-mêmes.

    Telle pourrait être l’origine de l’imbroglio postmoderne, entravant à la fois la pratique d’un universalisme concret et l’exercice du droit tout aussi légitime des individus et des peuples à disposer d’eux-mêmes, et donc à revendiquer pour ce faire une « identité », modulable dans les limites qu’ils auraient eux-mêmes fixées. Je ne sais pour ma part s’il est encore temps de réhabiliter de manière concrète l’idée selon laquelle davantage d’« identité », doublée d’un « sens de la mesure » retrouvé et donc d’un souci d’équité autre que virtuel, pourrait contribuer à faire sortir l’universalisme des ornières faussement compassionnelles et humanitaires où il est en train de s’enliser, attisant ainsi les conflits qu’il est incapable de régler.

    La modernité me semble en ce sens avoir fait fausse route, en ne cherchant pas à faire confluer ces deux exigences de l’esprit humain, toutes deux indispensables au processus de culture et à la coexistence des peuples dans un espace qui ne cesse de se resserrer.

    cosmopolitisme, Bonardel

    Thibault Isabel : Le cosmopolitisme ne désigne plus aux yeux de nos contemporains qu’un appel à l’errance et à l’absence de racines. Il faut dire que l’ère actuelle n’aime guère les contraintes, et qu’elle tend même à s’affranchir de tout ce qui limite, balise ou encadre : les frontières, les repères, les identités. D’un autre côté, on constate que de grands esprits du passé n’hésitaient pas à revendiquer une « citoyenneté cosmique », censée les relier aux grands esprits de toutes les autres nations : Goethe, Burckhardt et Nietzsche furent de ceux-là, bien que tous valorisèrent par ailleurs une forme d’enracinement, voire franchement de patriotisme pour certains. Cette tradition cosmopolite assez particulière remonte à l’idéal humaniste de la Renaissance, où les érudits de toute l’Europe entretenaient une abondante correspondance et se sentaient unis par des liens qui transcendaient leur appartenance à un royaume ; mais les mêmes érudits faisaient aussi l’éloge de leur patrimoine local, d’une manière qui paraîtrait aujourd’hui chauvine. Ces écrivains chantaient leur ville, en vers ou en prose, et un genre littéraire prit son essor, de Brunetto Latini et Michel Savonarole à Nicolas Machiavel et Leandro Alberti, visant à mettre en évidence les différences entre régions. Quel sens donnez-vous à cette forme ancienne de cosmopolitisme, qui valorisait paradoxalement l’amour du pays ? Et comment expliquer que l’idéal cosmopolite fasse désormais la guerre à toutes les singularités incarnées ?

    Françoise Bonardel : Tout sépare le cosmopolitisme antique ou même encore renaissant du cosmopolitisme moderne issu du libre-échangisme commercial, et plus encore du pseudo-cosmopolitisme postmoderne conçu à l’image du voyageur-intello qui, soucieux de sa tranquillité et de son quant à soi, a une salle VIP réservée dans les aéroports et ne veut surtout pas se mélanger avec les adeptes du tourisme de masse. La question que vous posez est celle-là même que j’ai abordée dans Des héritiers sans passé (2010), initialement intitulé « Cosmopolitisme et enracinement ». C’est l’une des questions à mon sens les plus cruciales de notre temps, car s’y jouent la survie de la culture telle que nous l’avons durant des siècles pratiquée en Europe et le sens de sa portée civilisatrice. Traumatisés, culpabilisés par les excès totalitaires du siècle dernier, nous continuons à opposer ces deux notions comme si l’enracinement conduisait nécessairement au fascisme, tandis que le cosmopolitisme, paré de toutes les vertus réconciliatrices, travaillerait forcément à promouvoir l’universel. Qui d’entre nous n’a pas la nostalgie d’une Europe où écrivains et penseurs, mais aussi travailleurs, se déplaçaient librement, sans avoir à présenter le moindre papier d’identité ? Face à une réalité géopolitique devenue tout autre, nos nostalgies ne font plus le poids. Ont-elles pour autant perdu toute légitimité ?

    Tout sépare le cosmopolitisme antique ou même encore renaissant du cosmopolitisme moderne issu du libre-échangisme commercial, et plus encore du pseudo-cosmopolitisme postmoderne conçu à l’image du voyageur-intello.

    L’internationalisme idéologique a tué ce cosmopolitisme spontané qui répondait au besoin vital du savoir-faire et de l’intelligence de se sentir partout chez eux, là où on les recevait néanmoins en invités privilégiés ou au moins en hôtes bienvenus. Il n’est qu’à se remémorer comment Albrecht Dürer par exemple se déplaçait pour aller voir tel ou tel retable dont la renommée lui était parvenue, ou converser en Italie ou en Flandres avec l’un de ses pairs, pour comprendre qu’il ne fallait pas détruire une Europe culturelle qui ne demandait qu’à continuer à évoluer selon son génie propre. Ces usages là – cette courtoisie réciproque, oserais-je dire – ont été détériorés par l’indiscrétion de l’individu postmoderne qui ne se sent désormais partout chez lui que parce qu’il dénie à quiconque le droit d’avoir un « chez soi » et d’y pratiquer l’hospitalité dans les limites de son choix. Le déracinement n’a donc pas besoin d’être géographique pour être réel ; et c’est celui qu’éprouve le « voyageur à son retour » dont la détresse fut dépeinte avec une extrême finesse par Hugo von Hofmannsthal au début du XXe siècle ; ou celui du jeune juif de Welcome in Vienna, la trilogie d’Axel Corti (1984), rentrant sous uniforme américain dans sa Vienne natale, méconnaissable tant les compromissions avec les nazis avaient corrompu les mœurs et troublé les esprits.

    Quant au cosmopolitisme « tribal », pratiqué par une humanité superficiellement unifiée par l’idéal consumériste, il n’y a pas grand-chose à en dire, même si c’est lui qui tient aujourd’hui le haut du pavé et donne des leçons de savoir-vivre.

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