Jean-Sébastien Bressy: “Quand l’art veut se rendre intéressant”

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Art contemporain

Jean-Sébastien Bressy est comme tout le monde. Il s’emmerde devant la plupart des spectacles d’art contemporain. Mais il reste animé d’un vrai souci de s’instruire et nous explique malgré tout pourquoi cet art s’avère parfaitement intéressant.


 

Il fut un temps où l’art cherchait bêtement à créer du « beau », c’est-à-dire à flatter la sensibilité du public. Au XXe siècle, heureusement, tout bascule : les meilleurs représentants de l’art contemporain choisissent de se tourner vers l’intellect, d’où l’avènement de ce qu’on pourrait appeler l’« art intéressant ».

Un art au firmament de l’intelligence.

Comment reconnaître les artistes appartenant à cette école ? Rien de plus facile. Il faut d’abord que l’impact émotionnel de leurs œuvres soit absolument nul. L’élégance, la beauté et la grâce, héritées de codes anciens qui flattent bassement le goût populaire, sont bien entendu à proscrire. Le public doit se concentrer sur le message philosophique de l’artiste. Un tel effort sera d’autant plus aisé que l’œuvre nous laissera tout à fait froids. L’art intéressant ne s’adresse pas aux instincts grégaires, au monde sensible, à l’agrément ; il entend même nous en délivrer pour nous élever vers le monde majestueux des idées. Mais il faut aussi que le discours soit suffisamment obscur pour toujours nous échapper, et que l’incertitude subsiste quant à son sens profond. Le véritable artiste intéressant sait rester sur le fil du rasoir. Et il nous rase de frais.

Le spectateur naïf pense en général – s’il s’agit d’une pièce de théâtre, par exemple – que la conclusion géniale et inattendue de l’œuvre lui donnera rétrospectivement un éclairage magistral. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles l’art intéressant ne vide pas entièrement les salles. Une partie du public, plus déterminée, étouffe ses bâillements et s’accroche à son fauteuil dans l’espoir, de plus en plus hypothétique au fur et à mesure que le spectacle avance, d’une révélation finale.

On admet statistiquement qu’un spectacle d’art intéressant vide un quart de salle toutes les heures. C’est une moyenne : les plus intéressants parviennent à vider la moitié de la salle en une demi-heure à peine.

On admet statistiquement qu’un spectacle d’art intéressant vide un quart de salle toutes les heures. C’est une moyenne : les plus intéressants parviennent à vider la moitié de la salle en une demi-heure à peine. Une fois la salle aux trois quart vide, le phénomène se ralentit, car ce qui reste du public n’ose plus s’enfuir, par compassion pour les artistes, sans doute, et surtout pour ne pas se faire remarquer… Plus la salle est vide, plus le déserteur est visible, donc coupable ! Il n’est jamais simple de quitter une salle sous le regard désapprobateur de ses compagnons de galère, non parce qu’on perturbe la représentation en se levant (tout ce qui peut distraire est bon à prendre), mais parce qu’on rend les autres jaloux. L’être humain est ainsi fait que ceux qui se résignent à souffrir exigent des autres qu’ils en fassent autant. En outre, à ce stade du spectacle, une telle dérobade traduirait sans conteste un manque affligeant de solidarité. Qui souhaite quitter la salle en toute discrétion doit donc savoir reconnaître rapidement les signes distinctifs de l’art intéressant et fuir dès le début de la représentation. Cet article est là pour les aider.

Rassurez-vous, néanmoins : le fait que la salle se vide ne doit attrister personne, bien au contraire. La qualité de l’art intéressant se mesure précisément à sa faculté de vider les salles. Un succès populaire exposerait l’artiste à de vives critiques auprès de ses pairs.

Art contemporain

Le débriefing obligatoire.

Lorsque s’achève la représentation, le spectateur est encore plongé dans un gouffre de perplexité : la conclusion de l’œuvre ne lui a pas apporté les réponses escomptées. L’angoisse du « débriefing » qui suit inévitablement ce genre d’expérience s’impose à lui : que va-t-il pouvoir dire d’une œuvre dont il n’a, a priori, rien compris ? D’autant qu’il n’est pas exclu que ses camarades aient compris quelque chose ! Dans cette hypothèse, comment s’en sortir sans passer pour un imbécile ?

Le plus malin, à la sortie de la salle, est toujours celui qui pose la question en premier pour ne pas avoir à y répondre : « Alors, qu’en avez-vous pensé ? » La réponse arrive fatalement : « C’était intéressant. » Prononcée sur un ton pénétré, elle permet au spectateur désemparé de sauver son honneur en se donnant des airs d’intelligence. A la façon dont ses camarades répètent après lui que « Oui, c’est vrai, c’était intéressant », tout le monde se rend vite compte que personne n’a rien compris… Mais c’est trop tard, la sentence est lâchée ; impossible de faire machine arrière : le spectacle fut intéressant, tous les interlocuteurs en conviennent. Et, à force d’en convenir, certains finissent par y croire !  Loués soient-ils.

Le plus malin, à la sortie de la salle, est toujours celui qui pose la question en premier pour ne pas avoir à y répondre : « Alors, qu’en avez-vous pensé ? » La réponse arrive fatalement : « C’était intéressant ».

La redescente du monde des idées vers le monde sensible n’en demeure pas moins un véritable bonheur. Les premiers rayons de soleil sont une bénédiction. La rue la plus banale s’éclaire d’une lumière neuve. En réalité, tout est beau à côté de l’art intéressant. Voilà l’immense mérite de ce genre artistique : après avoir été privés de toute joie et de toute émotion pendant de longues heures, nous ressentons les plaisirs simples de l’existence avec une acuité nouvelle ! Généralement, au bout de trois séances d’art intéressant, nous trouvons la vie suffisamment belle pour ne plus jamais avoir besoin d’une telle thérapie.

Exposition d'art contemporain

Tous les détails comptent !

Autre caractéristique de cet art : le moindre détail compte et rien n’est laissé au hasard. Dans un concert d’art intéressant, les sons horribles qu’on entend ne sauraient être imputés à l’amateurisme des musiciens. Ils ont au contraire été soigneusement choisis afin de torturer le plus efficacement possible l’oreille des auditeurs.

Notons qu’il existe aussi des reprises d’œuvres classiques par l’art intéressant. Qu’il s’agisse d’une pièce de Molière ou d’un opéra de Mozart, la gageure consiste à rendre le plus emmerdants possible des artistes qui avaient tout fait pour ne pas l’être. Quelques metteurs en scène y parviennent avec une efficacité redoutable. Leur performance « très intéressante » est alors saluée par les journaux spécialisés.

Enfin, malgré la critique facile dont il fait souvent l’objet, n’oublions pas que ce courant artistique entend œuvrer au bien de l’humanité. Ses thuriféraires savent que, là où l’on conteste la grandeur de la culture, « les heures les plus sombres de notre histoire ne sont pas loin ». Ils ajoutent souvent (ou le pensent très fort) qu’en tout amateur d’art populaire sommeille un imbécile et un nazi qui s’ignorent. Cela fait du monde. Triste humanité.

Jean-Sébastien Bressy

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