Raphaël Juan: “Sarah Chiche et les ténèbres du présent”

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Sarah Chiche

Romancière, essayiste et psychanalyste, Sarah Chiche a écrit ces dernières années plusieurs ouvrages qui ont marqué l’opinion. Raphaël Juan nous présente son univers singulier.


 

Par manque de temps, par paresse morale, parce qu’on ne découvre pas tous les matins un auteur digne de ce nom et par tous les préjugés qui entraînent mes précédentes considérations, je lis peu de romans d’actualité. Il est d’autant plus rare de rencontrer des écrivains portés par un souffle qui embrase le cœur et embrasse de larges côtes. C’est pourtant le cas de Sarah Chiche, qui a commis deux ouvrages parus récemment : le roman Les Enténébrés, qui connait déjà un beau succès critique et public, et un livre sur les aventures en roulé-boulé du féminin dans l’histoire de la psychanalyse, Une histoire érotique de la psychanalyse. Ces textes se confondent dans une intéressante mesure, notamment dans un parti pris psychologique radical, celui d’une persévérance dans le soi en oxymore, par-delà bien et mal, mais dans un cadre moral singulier.

livre de Sarah Chiche

Histoire érotique de la psychanalyse.

Une histoire érotique de la psychanalyse reprend l’aventure de la psychanalyse par le truchement des visages de femmes et des témoignages plus personnels d’analystes. On comprend la grande marginalité du processus d’invention de cette méthode ancrée dans le Vienne de la fin du XIXe siècle, de cette vision du monde, d’abord groupusculaire, tâtonnante, hésitante, souvent drôle et parfois pathétique. Les prises de becs et de choux en laboratoire sont traversés de spectres, d’éclairs de sensibilité et d’intelligence, comme Lou Andréas-Salomé, de transgression et de comédie, comme Anaïs Nin, qu’il faut connaître ! C’est une façon d’appréhender la psychanalyse sans faux-semblant, dans sa vase comme dans sa circulation électrique si particulière. On peut être psychanalytico-sceptique comme moi, on en ressortira bien intrigué, plutôt en sympathie avec cette entreprise si fondamentalement humaine, et même trop humaine.

Sarah Chiche, les enténébrés

Dans les ténèbres.

Le roman étonnant Les Enténébrés raconte, quant à lui, l’histoire de Sarah, une psychanalyste qui est la compagne de Paul – un autre psychanalyste rongé par l’apocalypse écologique – et la maman d’une petite fille. A l’occasion d’un reportage à Vienne (tiens donc), elle tombe folle amoureuse d’un musicien autrichien, Richard, beaucoup plus vieux qu’elle et enturbanné d’une aura taillée dans la glace. C’est l’occasion d’une remise en cause profonde de son existence : cette rencontre a la portée d’un coup de bâton qui éveille autant qu’il assomme.

Le déroulé narratif de ce roman est fait d’un feu qui virevolte, changeant de formes au milieu de ténèbres pâteuses, du spleen et d’alternances.  Plusieurs styles s’entremêlent qui donnent une première puissance au roman, une musicalité (ce livre est plein de musique) et une dynamique sincère qui ne s’enraye pas : correspondance épistolaire, variations de rythmes et de construction des phrases, découpage des aspérités, jeux de masques et ambiguïté derrière laquelle se voile l’auteur accrochent évidemment le cerveau du lecteur.

Tous ces enténébrés sont accablés par le millénarisme écologique, l’urgence climatique, l’épuisement des ressources et les violences qu’elles engendrent, la certitude d’une fin des temps proche.

Au-delà de ces expressions de style, le fond du problème de ce roman concerne l’incarnation humaine – l’auteur se constatant elle-même comme désincarnée – dans ses montagnes russes, dans ses allées et venues entre la grandeur et la déchetterie, l’ombre et la lueur, la vie présente et les morts passées, l’amour fou et la société. La pensée psychanalytique dont Sarah Chiche est spécialiste a pu, à travers la théâtralisation symbolique des rapports filiaux, dévoiler et intensifier la relation dualiste à l’existence, non sans catastrophes parfois, non sans mesquinerie en d’autres occasions, non sans permettre malgré tout de trouver de nouvelles sensations nerveuses, humoristiques et vitales, lorsque la tragédie quitte la chambre à coucher de papa-maman pour prendre une dimension plus globale et même cosmique !

Tous ces enténébrés sont accablés par le millénarisme écologique, l’urgence climatique, l’épuisement des ressources et les violences qu’elles engendrent, la certitude d’une fin des temps proche. L’effondrement prend le visage d’une mélancolie universelle qui n’est pas sans rappeler la sensibilité du plus beau film réalisé au XXIe siècle, ou presque, Mélancholia de Lars Von Trier. Cinéma toujours, puisque Sarah Chiche est cinéphile : les longs soliloques de la narratrice, son découpage en deux êtres, son rapport orchestral au sexe, sa vision moderne et tragique – mais plus cinématographique que théâtrale – de l’interaction avec le monde, rappellent le chef d’œuvre de Jean Eustache La Maman et la Putain : odyssée contemporaine emportée par les visages mêlés du peuple et des artistes – et, sans doute, le personnage de Véronika joué par Françoise Lebrun plus que les autres.

Sarah Chiche à la Grande Librairie

L’alcool fort d’un amour fou.

La force d’alternance déjà évoquée se retrouve bien entendu dans l’ivresse quotidienne des rapports humains et l’ubiquité idiosyncrasique dans laquelle la narratrice dérive d’amour. L’amour fou est ici présenté comme une catharsis personnelle et comme une ouverture politique. Comme chez Artaud ou Thomas Bernhard, la sortie volontaire et même subie du carcan des sociabilités policées, établies, convenues devient un contrepoint exemplaire à la normalité abusive d’une société observée dans le lent pourrissement de la chair et de l’esprit. C’est à la fois une violation de la décomposition sociale, un viatique, une dose d’alcool fort dans le brouillard, un ressaisissement des sens. L’amour fou, état de l’âme cher aux vieux surréalistes, est une modification de la substance de l’être, un voyage dans la grâce et dans l’abîme, une suspension générale du délitement. C’est donc une manière de vivre l’effondrement, sans leurre, sans trop grande bassesse et avec une certaine grâce que proposent ces personnages débordant d’une humaine faiblesse.

Si la fin du monde n’est jamais que la fin d’une illusion, c’est peut-être également le début d’une nouvelle lumière, d’une drôle de lumière, celle des cœurs généreux.

Evidemment, la part démembrée de la famille n’est pas absente de ce carnaval. Le roman nous amène dans l’Allemagne nazi sur les traces d’un grand-père communiste, dévasté par les camps de concentration, exilé en Afrique, devenu un petit photographe pataugeant sans gloire avec la misère et la pédophilie. Il nous emporte également dans les méandres de la folie et de l’hérédité, à travers le personnage d’une mère allumée par la violence. Ce livre constitue fondamentalement un nouveau voyage au bout de quelque chose. Au bout de l’atermoiement de nos cœurs et de nos âmes, au bout de la déviance de nos passions, au bout des pollutions et des parasitages, au bout de l’amour charnel, au bout de nos vies. Si la fin du monde n’est jamais que la fin d’une illusion (R. Guénon), c’est peut-être également le début d’une nouvelle lumière, d’une drôle de lumière, celle des cœurs généreux.

Raphaël Juan

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