Jacques Langlois: “La république et le bien commun”

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    Bien commun

    Les républiques modernes intègrent des individus différents, tant par leurs origines que par leurs goûts et leurs aspirations. Mais comment faire coexister les différences de manière harmonieuse ? Quelle conception de la république et de la démocratie nous permettra de surmonter le défi posé par l’individualisme contemporain ? La politique ne peut se passer d’une recherche sincère du bien commun, sous peine de céder aux assauts de l’éparpillement et du conflit. Jacques Langlois nous explique pourquoi.


     

    Toute république n’est pas nécessairement démocratique, et toute démocratie n’est pas nécessairement républicaine. Les deux notions ne se recoupent pas toujours, en effet. La république, c’est la recherche du bien commun, la prise en charge de l’intérêt général, le respect de la justice et de la dignité égale de chacun, de la liberté individuelle, le règne du droit dans le territoire, la défense de la communauté politique dans un destin commun, le respect du pluralisme sociétal. Tout cela confère la légitimité aux titulaires de l’exercice du pouvoir politique. La république, c’est un projet de bonne vie en commun par-delà les différences, c’est l’équilibre entre les droits individuels égaux et universels et les droits de la collectivité politique en tant que communauté de destin.

    Démocratie

    Démocratie et république ont besoin l’une de l’autre.

    En somme, la démocratie désigne seulement la participation égale de tous à la prise en charge du politique, lequel n’est pas forcément assis sur la justice comme on le voit dans les démocraties anglo-saxonnes, où les inégalités sont démesurées. La démocratie se contente des droits-libertés et des droits-participation et peut négliger les droits-créances des individus sur la société. La démocratie n’a pas de projet ex ante ; le projet commun résulte d’un procès électoral, qui exige que sa définition ne soit pas faussée par une oligarchie ou une ploutocratie, comme dans le cas de la France énarchique.

    C’est pourquoi la démocratie n’est souvent que la légalité de l’ordre établi. Un ordre défini par qui ? Par les représentants élus formant la majorité législative. Le serpent se mord la queue et ce « désordre établi » assure le pouvoir purement légal de ceux-là mêmes qui l’ont mis en place par la loi ! Cet ordre n’est qu’autoréférentiel et ne saurait être justifié que par une norme de rang supérieur, la légitimité, comme le prouve le théorème de Gödel.

    La démocratie ne suffit jamais à constituer une république orientée vers la justice et le bien commun. Inversement, une république non démocratique verse très facilement dans la dictature.

    La démocratie ne suffit jamais à constituer une république orientée vers la justice et le bien commun. Inversement, une république non démocratique verse très facilement dans la dictature. On peut donc conclure que la démocratie sans la république a peu de chance d’être vraiment démocratique et que la république sans la démocratie devient aisément une oligarchie. Ce qu’il faut viser en tant qu’objectif politique commun, c’est une république démocratique pour tout le monde, comme communauté de destin et comme projet collectif déterminé à armes égales par tous les citoyens. Il faut se rappeler en outre que la république non démocratique s’adonne facilement au nationalisme et à la chasse aux émigrants – ou exige leur assimilation. Mais la seule démocratie favorise le clientélisme et permet aux candidats populistes de s’appuyer sur les éléments les plus droitiers de la population, comme le montre si bien Trump. Ce qui confirme que la république sans la démocratie n’est pas la république.

    Elections

    Union et diversité.

    Cette république démocratique a un problème perpétuel et majeur : celui d’assurer l’union politique dans la diversité et la pluralité culturelles, sociales, politiques. Les politiques, face à l’évidence du pluralisme, n’ont que les mots « unité » et « rassemblement national » à la bouche. Or, il n’y a pas d’unité possible : contre le fantasme de l’Un émerge la nécessité de chercher l’union dans la diversité.

    Cette diversité, potentiellement conflictuelle, est le ressort même de la dynamique sociale, dynamique que veulent supprimer tous les suppôts de l’ordre existant qui fait si bien leurs petites affaires. En appeler sous n’importe quel prétexte à la défense de l’ordre public, c’est manifester sa propension au refus du conflit, sa sérénité dans le calme plat, son exigence de sécurité personnelle, son confort moelleux dans les palais et les privilèges de la ripoublique. L’unité, c’est l’expression même du conservatisme social et politique.

    Pour faciliter la recherche de l’union dans la pluralité, je propose de distinguer trois espaces d’action sociale. D’abord, l’espace privé : il s’agit du lieu des libertés familiales et intersubjectives de grande proximité. Ensuite, nous avons l’espace public et civil, où l’on trouve la diversité collective des religions, des cultures, des positions économiques et sociales – bref, l’espace où les groupes font valoir et reconnaître leur identité, leurs valeurs, leurs intérêts dans le concert social. Cet espace est par construction agonistique, car les différences peuvent s’y transformer en conflits. Enfin, nous avons l’espace politique et civique. Ce dernier a pour caractéristique de traverser les deux autres, alors que les politiciens fanatiques de l’Un le jugent transcendant ou supérieur, sinon même extérieur à la société civile.

    Démocratie et bien commun

    La recherche du bien commun.

    Le politique n’est pas en surplomb ; il est dedans et au travers. Sa fonction est d’unifier, d’animer, d’impulser, de coordonner la société, de réguler les rapports sociaux et les interactions par des valeurs et des règles sociopolitiques communes. Mais si cet espace doit être neutre par rapport aux différences culturelles, religieuses ou idéologiques se trouvant dans l’espace privé ou dans l’espace civil, il n’en reste pas moins qu’il doit produire les valeurs, les normes et les règles de la coexistence pacifique et de la cohésion sociale. Naturellement, si l’on vit pour de bon en démocratie, cet ensemble de moyens ad hoc visant à la recherche de l’union dans la diversité et à la résolution pacifique des conflits doit être mis en place avec la participation de tous les acteurs, c’est-à-dire sans donner à un pseudo-corps représentatif le monopole de la construction du destin commun, de l’intérêt général, des règles communes.

    Il faut donc disposer de valeurs sociopolitiques communes, afin de garantir la mise en débat politique-civique des fins et des règles transversales à la société. Ces fins et règles sont supérieures à celles des communautés pour ce qui concerne la cohésion sociale, ce qui veut dire que les groupements de l’espace public-civil peuvent avoir leurs propres règles, à condition de respecter les règles globales décidées démocratiquement dans la discussion publique-civique de l’intérêt général. La différenciation des espaces sociaux nous permet de reconnaître la légitimité du multiculturalisme et du communautarisme dans les espaces privé et public-civil, tout en éliminant la possibilité que le communautarisme supprime l’espace politique-civique en le monopolisant dans une seule direction ou en transformant la communauté politique en une juxtaposition de communautés plus ou moins séparées et contenant en puissance l’exaspération des conflits.

    Bien commun et république

    Les principes de la vraie démocratie.

    Tirons-en une leçon politique sur ce que devrait être une réelle démocratie républicaine. La démocratie ne saurait reposer sur un acte périodique, ponctuel et atomistique. Elle a en permanence pour but d’immerger le politique dans la société.

    Elle nécessite donc une structure sociologique de représentation des intérêts et valeurs des groupes organisés et fédérés de la société (ONG, Associations, syndicats salariés ou patronaux, collectivités locales, partis politiques, obédiences religieuses, etc.). Cette structure, qui ne peut être purement juridique, comme la fausse séparation des pouvoirs, doit être reprise dans l’organisation du suffrage, qui a lieu à un double niveau : celui du groupement qui élit des délégués comme candidats aux élections et celui de l’élection proprement dite par tous les citoyens. Les partis n’ont plus le monopole des candidatures et les votes sont assis directement sur les intérêts des groupes sociaux au lieu du suffrage purement atomistique et individuel. C’est ce qu’on appelle le fédéralisme intégral (tout à la fois économique, politique, social, juridique, culturel) qui représente les personnes, les groupes et le pays tout entier, et qui met tous les intérêts en réciprocité d’expression, de défense et de négociation. Cette structure part de la base pour se fédérer jusqu’au sommet, « son centre est partout, sa circonférence nulle part ». Une telle verticalité demeure ascendante et légitime, car assise sur le consentement à l’autorité, et non sur le pouvoir-force.

    La vraie démocratie nécessite un processus permanent de mise en débat, de discussion, d’expression, de négociation entre les groupes.

    La vraie démocratie nécessite encore un processus permanent de mise en débat, de discussion, d’expression, de négociation entre les groupes réels, qui sont d’obédience sociologique, et donc susceptibles d’évoluer par suite des changements en tout genre qui modèlent la société et y modifient les places respectives et relatives des groupements sociaux dans la structure sociale à représenter.

    La démocratie instaure deux ensembles de valeurs sociopolitiques : celles qui sont relatives à l’espace public-civil (égale dignité pour tous, respect de chacun ou de chaque groupe et de leur intégrité physique ou sociale, dialogue, ouverture aux autres, éthique de la communication, etc.) ; et celles qui sont relatives à l’espace politique-civique (laïcité, libertés d’expression, de manifestation, égalité politique des groupes et des personnes, négociation, respect des minorités, révocabilité des mandats, recherche de l’intérêt général, primauté de la légitimité sur la légalité). Ce sont ces valeurs qui confèrent sa stabilité à la république démocratique, valeurs que Montesquieu avait résumées en un mot : la vertu, tant des citoyens que du régime politique.

    Enfin, la démocratie s’appuie sur un droit substantiel, composé de normes impératives et universelles, permettant d’interdire et de sanctionner les pratiques non conformes à la démocratie ou à la république, au lieu d’un droit procédural, pour ne pas dire procédurier, qui ne fait par exemple qu’exiger l’indemnisation des dégâts au lieu de les prévenir.

    Jules Ferry
    Jules Ferry

    Vers un respect mutuel ?

    Autre leçon : la république démocratique est ouverte au monde et admet l’immigration. Elle refuse la vieille assimilation prônée par Jules Ferry ou revendiquée maintenant par la droite. Mais elle nie aussi le laxisme socialo-bobo qui refuse toute exigence citoyenne et ne fait rien pour que les nouveaux venus puissent disposer des moyens nécessaires à leur présence. Quand on adhère au primat du marché, la seule règle est de laisser les gens se débrouiller seuls, sous couvert d’« égalité des chances », alors qu’il faudrait aussi assurer une égalisation des moyens nécessaires à la recherche de la vie bonne. Les immigrés n’adhéreront aux valeurs sociopolitiques du pays que s’ils sont respectés dans leurs conditions d’existence. Comme disait Proudhon : là où est la Justice, là est mon pays. En revanche, les immigrés – et surtout les « entrepreneurs de religion ou d’idéologie » qui les incitent à s’opposer aux autres citoyens afin de se tailler leur petit territoire de pouvoir et de prébendes – doivent respecter le pacte social en place et figuré par ses valeurs sociopolitiques. Les immigrés ne se sentiront bien dans notre société que si elle se montre en effet désirable ; et les « indigènes » ne les accepteront que s’ils respectent leur culture. Il y va d’une reconnaissance mutuelle des identités des uns et des autres.

    Jacques Langlois

    3 Commentaires

    1. La véritable république, autonome et sociale, est celle qui a été ébauchée par la Commune de Paris en 1871 comme je l’explique dans mon essai en deux volumes, intitulé “Les 72 Immortelles”
      Cette démocratie participative, proche de la démocratie athénienne, est la forme la plus authentique d’un gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, soucieuse du bien public.
      Elle devrait être le modèle à envisager (et à réaliser) à l’ère numérique du XXIe siècle !

    2. Je ne vois pas ce que vient faire le portrait de Jules Ferry dans cet article alors qu’étant maire de Paris en 1870 après la proclamation formelle de la République, il a fait preuve d’irrésolution et d’incompétence dans la gestion municipale pour empêcher que les parisiens meurent de faim et de froid au cours du siège : c’est en tout cas ce que dénoncent tous les observateurs et en particulier Gustave Flourens que je cite dans le volume 2 de mon essai intitulé “Les 72 Immortelles” (éditions du Croquant)

    3. Le portrait de Jules Ferry n’était pas à la gloire du personnage, puisqu’il est cité en des termes critiques par l’auteur de l’article, Jacques Langlois. Je dois dire que moi-même, à titre personnel, je n’ai guère d’estime pour cet homme d’Etat si souvent canonisé aujourd’hui, alors qu’il ne le mérite pas, de mon point de vue. J’en profite pour préciser que les illustrations sont choisies par le conseil de rédaction de “L’inactuelle”, et non par les auteurs. Si un choix d’illustration s’avère peu judicieux, c’est à moi qu’en incombe la responsabilité plutôt qu’aux auteurs eux-mêmes.

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