Pascale Mottura: “Cy Twombly et les signes du temps”

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Promesse d'une beauté sensuelle

Américain installé en Italie, incessant voyageur, grand lecteur et fin lettré, Cy Twombly (1928-2011) a été qualifié de « post-moderne archaïque ». Bien qu’exposé par des galeries à New-York et à Rome dès les années 1950, puis régulièrement aux Etats-Unis et en Europe, il fut très controversé et critiqué à ses débuts. En France, malgré quelques expositions entre 1961 et 1988, il est resté mal connu jusqu’à la grande rétrospective que lui a consacrée le Centre Pompidou en 2016-2017. Pascale Mottura livre ici sa vision de cet artiste majeur résolument en marge, créateur d’un art scriptural inédit, élégamment ésotérique, peintre d’un récit ontologique, loin de l’effet de surface et des modes.


 

The past is a springboard for me… Ancient things are new things. Everything lives in the moment, that’s the only time it can live, but its influence can go on forever.

Cy Twombly

 

Eté 2019, Louvre-Lens. Pour son rendez-vous avec Homère[1], le visiteur est sculpturalement accueilli par l’assemblée des dieux de l’Olympe et la muse Polymnie. En vis-à-vis, les commissaires de l’exposition ont placé une œuvre de Cy Twombly : Achilles Mourning the Death of Patroclus[2]. Pour dire que les héros sont des jouets dans les mains des dieux. Certes. Cependant, sur cette toile, dans les deux masses flottantes reliées par un trait léger, entre elles et avec le centre du tableau où est raturée l’inscription éponyme, je ne vois pas les taches de sang habituellement décrites mais des halos d’ardeur : les formes-pensées d’Achille apprenant la mort de son compagnon. La plus haute, rouge clair et rose pâle, éthérée, incarne l’amour porté à l’ami disparu. La seconde, saturée d’éclairs rouge cinabre et noirs, est symbole de force et de courage, également d’ivresse, de colère et de haine. Sur le plan horizontal de la toile, au lieu du corps de Patrocle toujours suggéré, n’est-ce pas plutôt celui d’Achille à qui Antilochos vient de livrer son triste message ? « Lui-même – Achille –, dans la poussière, grand corps étendu sur un grand espace, il gisait », est-il écrit dans l’Iliade, pleurant, souillant son visage et arrachant sa chevelure.

Cette œuvre dessine la dualité Apollon (Orphisme)-Dionysos bien comprise par Cy Twombly, lequel a cité dans l’un de ses dessins datant des années 1970 cette phrase si simple et merveilleuse, lue dans un livre de traductions de Rilke : « Orphée apporte ordre et beauté à Dionysos ».

Cy Twombly

Mémoration.

Cette place inaugurale donnée à Twombly, face aux dieux, est juste. Elle signifie à quel point cet immense artiste leur a servi de messager, combien son œuvre intemporelle et inclassable, luxuriante, énergétique et sismique, a encore à nous révéler. Sur nous-mêmes, nos origines, nos mythes, nos finis et nos infinis. Démarqué de la culture populaire de son temps, héritier de la civilisation gréco-latine, chantre de la grande tradition primordiale, Twombly a inscrit son art dans une forme de transmission scripturale.

Les œuvres de Twombly bousculent tous les paramètres mémoriels. Elles n’ont ni commencement ni fin. Elles conjuguent l’alphabet de notre destin avec des archétypes conservés par notre mémoire ancestrale. Se situant dans un présent éternel, dynamique, contenant passé et futur (nommé par l’artiste « un délai sans temps »), elles engendrent des champs magnétiques aptes à nous extraire du temps chronologique, linéaire. Face à elles, traversés par ces ondes atténuant les lois de la gravité, les regardeurs contemplateurs expérimentent des libertés transcendantes, vertigineuses, tout en explorant des cavernes mystérieuses.

Je me revois dans la grande rétrospective de 2017 au Centre Pompidou, émerveillée, éperdue, spiralée, en apesanteur ; étourdie par ces subtils entrelacs, ces tensions entre les clairs et les obscurs, ces exubérances organiques, cette fougue bachique, ces nébuleuses solaires… ; éblouie par ces miroitements d’un âge d’or ; transportée en Arcadie où la musique de Pan est sublimée par le chant d’Orphée, à la fois animiste et humaniste.

Pascale Mottura

Materia prima.

Sur les toiles et les papiers de Cy Twombly, des graffitis ? des gribouillis ? Mon Dieu, non ! Ce sont des glyphes, des runes surgis du fond des âges pour ensemencer des champs d’allusions poétiques. C’est une proto-calligraphie étoilée donnant au plus petit signe sa place dans le cosmos. Ce sont des graphèmes sibyllins nés à l’aube du langage, pour permettre au « vierge et au vivace », comme dirait Mallarmé, de dévoiler son éternité.

Twombly a constitué un corpus d’inscriptions régénérant toute une culture lettrée, antique et inactuelle. Son art est un combat contre l’effacement du vrai savoir, celui de la genèse des dieux et du monde, et de son substrat mythique. Si nous voulons déchiffrer ces messages secrets et universels, il nous faut devenir des épigraphes de l’âme et de la grâce !

Pour rendre un culte à Pan, à Apollon, à Dionysos, à Vénus… l’artiste a créé aussi des instruments liturgiques : ses sculptures spectrales et mémoriales.

Ainsi, Twombly nous a laissé des Tables. Une Table de la matière, de la materia prima. Une table d’orientation pour une transsubstantiation du Verbe. En quelque sorte une table de jeu, du jeu de l’émerveillement divin.

Pour rendre un culte à Pan, à Apollon, à Dionysos, à Vénus… l’artiste a créé aussi des instruments liturgiques : ses sculptures spectrales et mémoriales, constituées de matériaux pauvres et d’objets trouvés qu’il badigeonnait de blanc. « La peinture blanche est mon marbre », a-t-il souligné dans un entretien avec le critique d’art David Sylvester. Devenues parfois bronzes dans une période ultérieure, elles s’apparentent à des objets archéologiques. Ce sont « les artefacts qui l’entourent dans les fouilles archéologiques d’où il s’exhume lui-même », déclara le poète Charles Olson, rappelant que Twombly fut archéologue amateur lors de ses premiers voyages en Afrique du Nord.

Magie d’un nom.

Cy Twombly… ancien cryptographe de l’armée, affublé d’un nom improbable, quasi imprononçable. Tout regard achoppe sur ce nom qui semble codé. Ah ! cette présence du Y et du W… Un nom magique, initiatique, qui souffle comme une trombe. « Cy », pour Cyclone.

Les yeux de Philippe Sollers y ont lu[3] : « Tomb et Womb (tombeau et matrice, jeu de mots traditionnel). Le nom est à la fois un tombeau et un ventre, mort et naissance, cadavre — le T n’est-il pas une croix dangereuse ? » ; poursuivant : « Le O de TWOMBLY ? Il rayonne soudain comme Orphée. Le Y ? Il flambe dans Dionysos. » ; constatant par ailleurs : « Le nom de Twombly a sept lettres. Son prénom, deux. Sept plus deux, neuf. J’aime les noms de sept lettres, Picasso, Matisse, Pollock, de Kooning, Twombly. Sept notes et neuf muses. »

Dans la signature de Cy Twombly, le T est figuré fréquemment au-delà du Tau comme une croix avec un petit trait vertical au-dessus de la barre horizontale (sachant que le motif de la croix est très présent dans ses œuvres), et le Y de Cy glisse volontiers vers la forme d’un M ; ce M central dans son nom, d’autant plus affirmé qu’il est précédé de son double renversé, le W.

Cette lettre M, vue par la tradition comme un rappel des vagues de la mer, un symbole des eaux matricielles, exprime initialement l’œuvre singulière de Cy Twombly : Méditerranée. Mouvement. Mystère. Magma.

Cy Twombly

Méditerranée.

« Le blanc de Twombly est moins un chant d’innocence que le résultat d’une expérience, celle de l’éclat du soleil méditerranéen avec des échos de craie qui s’effrite, d’ossements blanchis et de calcaire érodé. »[4] Un blanc équarrisseur de superflu donc, car il faut être vide de tout pour pouvoir vivre de la plénitude.

Twombly, qui a élu résidence en Italie à partir de 1957, est totalement imprégné par le milieu méditerranéen, magistralement inspiré par son blanc crayeux, ses ocres, ses noirs, de même que par ses vives couleurs primaires, rouges, vertes, jaunes… Quant au bleu, rarement utilisé par l’artiste, il rayonne néanmoins, intense et mouvant, sur le plafond de la salle des Bronzes antiques du Musée du Louvre, un bleu de Giotto, entre cobalt et lapis-lazuli. Plafond où Twombly a inscrit en lettres grecques, dans des cartouches blancs, les noms des sept principaux sculpteurs de la Grèce antique[5] et placé dans cet immense ciel des sphères flottantes, cercles qui sont comme des boucliers grecs (selon ses propres dires).

En outre, la mer, les bateaux, les allégories marines hantent souvent ses tableaux et il dessina une série de « Poèmes à la mer », influencés par ses lectures de la poésie mallarméenne. Twombly est un « Vieillard de la Mer », un Protée capable de transmettre la sagesse antique sous différentes formes toujours renouvelées.

Mouvement.

« Cy » pour Cycle… Dans les peintures et les dessins de Twombly tout est mouvement, mouvement perpétuel. C’est le « Panta rhei » héraclitéen mis en image. Tout coule, tout danse, tout vibre. Tout est en lévitation, en érection, en éruption : lettres, noms, dédicaces, phrases, traits, fleurs, macula, chiffres, nombres, motifs géométriques, diagrammes, signes de ponctuation… suspendus pour mieux surprendre, en plein voyage ascensionnel ! Tout est tourbillonnante et hypnotique danse rituelle, tournoiements derviches, révolutions satellites.

Mouvement aussi la gestuelle primitive de l’artiste, ses chorégraphies narratives, ses corps à corps avec la toile, ainsi que les griffures et les caresses de ses mains devenues son principal instrument au début des années 1960.

Livres

Mystère.

L’œuvre de Cy Twombly est une école des Mystères. Il y a essaimé signes cabalistiques, inscriptions incantatoires, sceaux sacramentels, divers rites initiatoires produisant une palingénésie de la linguistique sacrée.

Véhicules de lumière[6] hautement vibratoires, ses quatre médiums, peinture, dessin, sculpture et photographie, ont le pouvoir d’éveiller notre Dionysos intérieur.

Cryptologue, il sait nous faire descendre au plus profond, dans notre crypte intime[7]. « Peindre suppose une certaine crise, ou du moins un moment crucial de la sensation ou de la libération ; la crise ne doit en aucune façon se réduire à un état morbide mais elle peut être une pulsion extatique, ou traverser dans le processus pictural tout un éventaire d’états. Il faut libérer l’essence ultime, même si elle est “contaminée” », proclame Twombly, dans l’un des rares textes écrits par lui-même sur son œuvre (in l’Esperienza moderna, n°2, août-septembre 1957).

Twombly assumait le contraste de se tenir à l’écart du monde tout en voulant agir sur lui.

Il y a aussi le mystère propre à l’homme. A la fois aristocrate (par son mariage) et semblable à un pâtre (proche de la terre, amoureux de la nature). Un homme extrêmement discret et secret, d’une infinie pudeur. Libre, archaïque et dadaïste, savant et sensuel, grand voyageur, adorateur des paysages, des paysages qu’il aurait voulu peindre comme Nicolas Poussin, Poussin son maître spirituel[8]. Un « Etre à part et en marge, timide et solitaire, épris de la beauté dans un monde qui ne cesse de refuser de la chercher, absent de la vraie vie et sensible à l’extrême à ses formes les plus intimes », tel que l’a décrit Bernard Blistène[9].

Twombly assumait le contraste de se tenir à l’écart du monde tout en voulant agir sur lui. Doté d’une force créatrice exceptionnelle, il a toujours été un critique sans complaisance de son œuvre, en perpétuelle métamorphose, cherchant constamment à éviter de se répéter, toujours réinventant son art. Longtemps, il s’essaya à dessiner la nuit, dans le noir complet, « en aveugle », pour combattre les habitudes acquises.

Mottura Twombly
“Blooming”, 2001-2008. Acrylique, crayon, 10 panneaux, Collection particulière

Magma.

Cônes couronnés d’une caldeira, puits de boue bouillonnante, coulées de lave, nuées ardentes, geysers, énergies nucléaires, ondes sismiques, fleurs de vie explosives, éruptions de l’Eros… l’œuvre de Cy Twombly est un volcan continûment en activité, à l’image des champs Phlégréens menaçant toujours la baie de Naples, région où il a vécu et travaillé, et qu’il a honorée notamment par ses photographies. Roland Barthes l’a souligné[10] : « L’art de Twombly est un art de la secousse, plus que de la violence, et il se trouve souvent que la secousse est plus subversive que la violence. »

Sous la surface de nos manteaux terrestres, dans nos chambres magmatiques se trouvent des forces insoupçonnées encore prisonnières, des roches en fusion qui ne demandent qu’à se projeter vers le ciel. Mais voilà, la plupart des cheminées sont bouchées et n’en sortent que de pâles fumerolles, idées fausses, idées molles. L’art d’un artiste tel que Twombly a pour vertu de nous ébranler, de nous faire sortir de notre sommeil de petit volcan éteint, de faire sauter les bouchons afin que les bombes volcaniques que nous recelons puissent enfin fuser.

Sous la surface de nos manteaux terrestres, dans nos chambres magmatiques se trouvent des forces insoupçonnées encore prisonnières.

« Tout ce travail a pour but d’extraire la substance de la vie intérieure du magma originel où elle bouillonne et de lui donner une consistance, une forme ; on peut alors, au lieu de la subir simplement, en faire le sujet d’une observation lucide. » Cette phrase de René Huyghe[11] , bien qu’écrite pour énoncer un point de vue général sur l’art et le rêve, me semble illustrer parfaitement la démarche de Twombly.

Un jour j’irai danser sur les traces de Cy Twombly Via Monserrato à Rome, à Bassano, à Bassera. Sur les îles de Procida et d’Ischia, à Gaeta et à Naples, j’offrirai des poèmes à la mer, je chanterai avec le vent des vers d’Homère, de Sapho, de Virgile, d’Ovide, de Keats, de Mallarmé, de Valéry, de Pessoa, de Rilke… (ses bien-aimés poètes). J’invoquerai Pan, Dionysos, Apollon, Aphrodite… Je révérerai Orphée toujours en quête de la pureté absolue. Alors un volcan s’éveillera, une pluie de Petals of fire en jaillira. Ces fleurs de feu devenues cendre réensemenceront le monde.

« Blooming » !

Pascale Mottura

 

 

[1] L’ambitieuse exposition « Homère » a pris fin le 22 juillet dernier au Louvre-Lens. Son but était, sur 2000 m2, d’apporter un éclairage original sur le « prince des poètes » : signaler les nombreux mystères qui perdurent autour de son être et de son œuvre, et explorer son influence fascinante à travers les siècles sur l’art et la culture en Occident.

[2] Achille pleurant la mort de Patrocle, 1962. Huile, mine de plomb sur toile. 259 x 302 cm. Collection du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne. Numéro d’inventaire : AM 2005-24.

[3] Philippe Sollers, « Les épiphanies de Twombly », décembre 1987. Extrait de Eloge de l’infini, Gallimard, 2001.

[4] Texte de Kirk Varnedoe, in monographie Cy Twombly parue aux éditions Hazan en 2014.

[5] Praxitèle, Phidias, Polyclète, Lysippe, Céphisodote, Myron, Scopas.

[6] Twombly est aussi un peintre de la lumière. En 2012, la Tate Modern a rassemblé J.M.W. Turner (1775–1851), Claude Monet (1840–1926) et Cy Twombly (1928–2011), « trois des artistes les plus prolifiques et les plus connus de tous les temps », précise le dossier de presse. Turner Monet Twombly : Later Paintings explorait les similitudes de style, de sujet et de motivation artistique de ces artistes au cours des 20 à 30 dernières années de leurs vies. « L’œuvre incomparable de Cy Twombly se fonde sur un art de la lumière. Son art est porteur de lumière. Dans ses peintures et ses dessins la lumière fait disparaître toute autre signification dans le fond, dans la couleur et dans le mouvement qui ouvre, elle foule et épaissit des doutes pour que sorte une splendeur définitive simple », a écrit Hubertus von Amelunxen, dans la préface au catalogue raisonné de photographies de Cy Twombly, Munich, Schirmer/Mosel, 2011, vol. III.

[7] Pour comprendre sa connaissance des mystères il faut voir par exemple de quelle manière Twombly a dessiné le O de Orphée dans son dessin de 1975 : en forme de poisson stylisé, representation du Sauveur durant les débuts de l’église primitive (Ichthys, du grec ancien « poisson », l’un des symboles majeurs qu’utilisaient les premiers chrétiens en signe de reconnaissance). Orphée a préfiguré les bases de la chrétienté et il était vénéré comme tel par les premiers chrétiens.

[8] En juin 2011, peu de temps avant sa mort, une exposition consacrée à Twombly et à Poussin ouvrait ses portes à la Dulwich Picture Gallery de Londres.

[9] Bernard Blistène, préface du catalogue de la rétrospective Cy Twombly, éditions du Centre Pompidou, 2016.

[10] Cf. les deux textes de Roland Barthes : « Sagesse de l’art », dans Cy Twombly, Paintings and drawings, 1954-1977, catalogue de l’exposition Whitney, Museum of American Art, 1979. Et « Cy Twombly ou « Non multa sed multum » » dans Cy Twombly, Catalogue raisonné des œuvres sur papier, par Yvon Lambert, volume VI (1973-1976), Ed. Multhipla, Milan, 1979. Textes réunis par les Editions du Seuil en 2016.

[11] René Huyghe, Dialogue avec le visible, Flammarion, 1955, 1993, p. 274..

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