Grand texte: René Barjavel “L’agriculture en 2052”

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    René Barjavel, Ravage
    Le roman "Ravage" de René Barjavel a été réédité chez Folio (image extraite de la couverture)

    En 1943, René Barjavel écrivait Ravage, où il dépeignait le monde des années 2050. Quand on relit aujourd’hui ce fantastique récit d’anticipation, on ne peut qu’être frappé par la finesse d’un texte qu’on croirait écrit à notre époque, pour décrire le monde dans lequel nous vivons… presque !


     

    L’humanité ne cultivait presque plus rien en terre.

    Légumes, céréales, fleurs, tout cela poussait à l’usine, dans des bacs.

    Les végétaux trouvaient là, dans de l’eau additionnée des produits chimiques nécessaires, une nourriture bien plus riche et plus facile à assimiler que celle dispensée chichement par la marâtre Nature. Des ondes et des lumières de couleurs et d’intensités calculées, des atmosphères conditionnées accéléraient la croissance des plantes et permettaient d’obtenir, à l’abri des intempéries saisonnières, des récoltes continues, du premier janvier au trente et un décembre.

    L’élevage, cette horreur, avait également disparu.

    René Barjavel

    Une viande industrielle.

    Elever, chérir des bêtes pour les livrer ensuite au couteau du boucher, c’étaient bien là des mœurs dignes des barbares du XXe siècle. Le « bétail » n’existait plus. La viande était « cultivée » sous la direction de chimistes spécialistes et selon les méthodes, mises au point et industrialisées, du génial précurseur Carrel, dont l’immortel cœur de poulet vivait encore au Musée de la Société protectrice des animaux. Le produit de cette fabrication était une viande parfaite, tendre, sans tendons, ni peaux ni graisses, et d’une grande variété de goûts. Non seulement l’industrie offrait au consommateur des viandes au goût de bœuf, de veau, de chevreuil, de faisan, de pigeon, de chardonneret, d’antilope, de girafe, de pied d’éléphant, d’ours, de chamois, de lapin, d’oie, de poulet, de lion et de mille autres variétés, servies en tranches épaisses et saignantes à souhait, mais encore des firmes spécialisées, à l’avant-garde de la gastronomie, produisaient des viandes extraordinaires qui, cuites à l’eau ou grillées, sans autre addition qu’une pincée de sel, rappelaient par leur saveur et leur fumet les préparations les plus fameuses de la cuisine traditionnelle, depuis le simple bœuf miroton jusqu’au civet de lièvre à la royale.

    Pour les raffinés, une maison célèbre fabriquait des viandes à goût de fruit ou de confiture, à parfum de fleurs. L’Association chrétienne des abstinents, qui avait pris pour devise : « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger » possédait sa propre usine.

    Afin de les aider à éviter le péché de gourmandise, elle y cultivait pour ses membres une viande sans goût.

    Ravage de René Barjavel

    Du lait dans le robinet.

    La Brasserie 13 n’était qu’une succursale de la célèbre usine du bifteck-frites, qui connaissait une grande prospérité. Il n’était pas une boucherie parisienne qui ne vendît son plat populaire. Le sous-sol de la brasserie abritait l’immense bac à sérum où plongeait la « mère », bloc de viande de près de cinq cents tonnes.

    Un dispositif automatique la taillait en forme de cube, et lui coupait, toutes les heures, une tranche gigantesque sur chaque face. Elle repoussait indéfiniment. Une galerie courait autour du bac. Le dimanche, le bon peuple consommateur était admis à circuler. Il jetait un coup d’œil attendri à la « mère » et remontait à la brasserie en déguster un morceau, garni de graines de soja géant coupées en tranches, et frites à l’huile de houille. La fameuse bière 13, tirée de l’argile, coulait à flots.

    François, son bifteck achevé, se fit servir une omelette et un entremets au lait.

    Il ne serait pas venu à l’idée des Européens du XXe siècle de manger des fœtus de mouton ou des veaux mort-nés. Ils dévoraient pourtant des œufs de poule. Une partie de leur nourriture dépendait du derrière de ces volatiles.

    Il ne serait pas venu à l’idée des Européens du XXe siècle de manger des fœtus de mouton ou des veaux mort-nés. Ils dévoraient pourtant des œufs de poule.

    Une partie de leur nourriture dépendait du derrière de ces volatiles. Un procédé analogue à celui de la fabrication des viandes libéra l’humanité de cette sujétion. Des usines livrèrent le jaune et le blanc d’œuf, séparés, en flacons. On ne commandait plus une omelette de six œufs, mais d’un demi-litre.

    Quant au lait, sa production chimique était devenue si abondante que chaque foyer le recevait à domicile, à côté de l’eau chaude, de l’eau froide et de l’eau glacée, par canalisations. Il suffisait d’adapter au robinet de lait un ravissant petit instrument chromé pour obtenir, en quelques minutes, une motte d’excellent beurre.

    Toute installation comportait un robinet bas, muni d’un dispositif tiédisseur, auquel s’ajustait une tétine. Les mères y alimentaient leurs chers nourrissons.

    L’explosion démographique.

    François Deschamps, restauré, prit le chemin de son domicile. Montparnasse sommeillait, bercé d’un océan de bruits. L’air, le sol, les murs vibraient d’un bruit continu, bruit des cent mille usines qui tournaient nuit et jour, des millions d’autos, des innombrables avions qui parcouraient le ciel, des panneaux hurleurs de la publicité parlante, des postes de radio qui versaient par toutes les fenêtres ouvertes leurs chansons, leur musique et les voix enflées des speakers. Tout cela composait un grondement énorme et confus auquel les oreilles s’habituaient vite, et qui couvrait les simples bruits de vie, d’amour et de mort des vingt-cinq millions d’êtres humains entassés dans les maisons et dans les rues.

    Vingt-cinq millions, c’était le chiffre donné par le dernier recensement de la population de la capitale. Le développement de la culture en usine avait ruiné les campagnes, attiré tous les paysans vers les villes, qui ne cessaient de croître. À Paris sévissait une crise du logement que la construction des quatre Villes Hautes n’avait pas conjurée. Le Conseil de la ville avait décidé d’en faire construire dix autres pareilles.

    Pendant les cinquante dernières années, les villes avaient débordé de ces limites rondes qu’on leur voit sur les cartes du XXe siècle. Elles s’étaient déformées, étirées le long des voies ferrées, des autostrades, des cours d’eau. Elles avaient fini par se rejoindre et ne formaient plus qu’une seule agglomération en forme de dentelle, un immense réseau d’usines, d’entrepôts, de cités ouvrières, de maisons bourgeoises, d’immeubles champignons.

    René Barjavel, Ravage

    Les villes et la campagne.

    Les anciennes cités, placées au carrefour de cette ville-serpent, gardaient leurs noms antiques. Les villes nouvelles, divisées en tronçons d’égale longueur, avaient reçu en baptême un numéro, dont les chiffres étaient déterminés par leur situation géographique.

    Entre ces villes-artères, la nature retournait à l’état sauvage. Une mer de buissons avait envahi les campagnes abandonnées, bouché les sentiers, recouvert les ruines des anciens habitats inconfortables. Dans cette brousse subsistaient quelques oasis de champs cultivés auxquels s’accrochaient des paysans obstinés.

    Une partie de la France avait échappé à cette évolution. En effet, une plante restait rebelle à la culture en bacs : la vigne. De même, l’état de la technique ne permettait pas encore de cultiver les arbres fruitiers en usine. Si bien que le midi de la France, devenu un immense verger, produisait des fruits pour le reste du continent. La vallée du Rhône s’était couverte de serres chauffées et éclairées électriquement, où mûrissaient tous les fruits en toutes saisons. La Provence du Sud-Est, par contre, lente à se laisser pénétrer par le progrès, cultivait encore à l’air libre. Les paysans en profitaient pour faire pousser à l’ancienne mode, en même temps que la poire et la cerise, du blé et d’autres céréales. Ils pétrissaient leur pain eux-mêmes, élevaient poules, vaches et cochons, se cramponnaient au passé tout simplement parce qu’ils préféraient dépenser beaucoup de peine plutôt qu’un peu d’argent.

    Du Rhône à l’Atlantique, le Sud-Ouest s’était vêtu d’une pellicule brillante, faite d’innombrables serres sous lesquelles des vignes forcées donnaient trois vendanges par an. De là, un océan de vin coulait sur l’Europe.

    A part ces régions, dont le progrès n’avait pas encore libéré les habitants, les campagnes se trouvaient complètement désertées.

    Dans les trous de la Ville Dentelle, la forêt vierge renaissait.

    René Barjavel, Ravage (1943)

     

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