Entretien: Dany-Robert Dufour “Les dangers de l’hypercommunication”

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    Les réseaux sociaux, Dany-Robert Dufour

    L’homme du XXIe siècle communique de plus en plus, alors qu’il donne en même temps l’impression d’être de plus en plus isolé dans sa vie. Quel a été l’impact des réseaux sociaux sur la sociabilité humaine ? Dany-Robert Dufour répond à nos questions.


     

    Thibault Isabel : Vous décrivez le monde libéral comme une « cité perverse », où la part du pulsionnel l’emporte sur toute mise en forme des affects. Quel regard portez-vous plus spécifiquement sur les réseaux sociaux et nos sociétés d’hypercommunication ? L’immédiateté et le défoulement anonyme, sans culpabilité, deviennent un sport quotidien. Au-delà de la seule dimension économique et culturelle du libéralisme, quelle part de responsabilité attribuez-vous aux nouvelles technologies dans l’essor de l’infantilisme pervers ?

    Dany-Robert Dufour : Pour tenter de bien vous répondre, je dois commencer par la fin de votre question. Vous me demandez d’évaluer la part de responsabilité des nouvelles technologies dans l’essor des fonctionnements pulsionnels « au-delà » des dimensions économique et culturelle du libéralisme. J’entendrai, si vous me le permettez, ce terme « au-delà » non pas au sens de « indépendamment » (en l’occurrence du libéralisme), mais au sens littéral : ce qui vient « par-dessus » le libéralisme, comme ce qui le couronne.

    Je m’explique : le libéralisme actuel peut être caractérisé comme ce qui laisse de plus en plus les sujets seuls face aux objets manufacturés, face aux « produits » qui sont proposés en masse par le marché.

    Ce régime, où le sujet se retrouve isolé et seul avec les objets du marché, ne peut qu’induire des effets délétères.

    Or, l’homme étant par nature un animal grégaire (« un animal politique », disait Aristote), vous pensez bien que ce régime, où le sujet se retrouve isolé et seul avec les objets du marché, ne peut qu’induire des effets délétères, voire toxiques, dans les formes de subjectivation et de socialisation qui supposent et qui reposent sur le rapport à l’autre, médiatisé par le discours, c’est-à-dire par un peu plus que les 140 caractères de twitter.

    Ce déficit relationnel créé par le marché doit donc impérativement être comblé et, de fait, il l’est par ce que vous appelez l’« hypercommunication » : Internet, réseaux sociaux, smartphones, tablettes… Or, ce remède ne peut évidemment qu’aggraver le mal, puisqu’on soigne alors un déficit en sujet et une saturation en objets par un surcroît d’objets marchands dédiés à la communication à distance. C’est en raison de cette aggravation que je définis ce monde de l’« hypercommunication » comme un monde où la communication – l’activité la plus naturelle du monde pour des êtres parlants – est en train de disparaître.

    réseaux sociaux et Web

    Thibault Isabel : On constate que la tendance à l’idéalisation de soi-même, au dogmatisme idéologique et à la diabolisation haineuse des adversaires est plus que jamais prégnante dans nos sociétés. Il est souvent difficile d’avoir des débats d’idées sereins, respectueux et rationnels – ce qui n’exclut pas bien sûr de légitimes et fortes oppositions sur le fond –, car la culture contemporaine favorise plutôt la surenchère idéologique, les polémiques creuses et les attaques ad hominem, pour ne pas dire le lynchage médiatique. Ces vices, même s’ils sont probablement inscrits dans la nature humaine, peuvent malgré tout paraître très prégnants aujourd’hui, dans tous les camps politiques, des plus « radicaux » aux plus modérés, et à gauche autant qu’à droite. Partagez-vous ce constat, et à quoi en attribuez-vous plus précisément l’origine ? Les réseaux sociaux ont-ils joué un rôle dans ce phénomène ?

    Dany-Robert Dufour : Dans la communication, vous parlez, mais, comme vous ne parlez pas tout seul (du moins pas toujours), il se trouve invariablement, à un moment ou à un autre, à un lieu ou à un autre, un autre sujet parlant venant faire limite à ce que vous dites. Soit que cet autre n’est pas d’accord avec vous et qu’il vous objecte, soit qu’il est tellement d’accord avec vous qu’il propose une meilleure idée que la vôtre pour réaliser vos propres plans. Bref, dans la communication, vous devez tenir compte de l’autre et reconfigurer sans cesse votre pensée. Et, si vous le faites sérieusement, vous êtes de temps à autre obligé de vous taire pour aller lire des travaux à propos des questions en débat, avant de revenir parler avec l’autre. C’est fort différent dans l’hypercommunication, où vous êtes seul devant vos machines, libéré de la contrainte de l’autre, détaché des convenances et des contenances sociales que je viens d’évoquer. Vous vous retrouvez alors dans un monde où vous pouvez créer vos propres vérités, celles qu’il vous arrange de croire. Un monde où votre pulsionnalité peut se déchaîner sans limites. Un monde où la haine de soi qui éventuellement vous anime du fait d’être un sujet en déficit subjectif et social ne peut que se transformer en haine de l’autre.

    Vous vous retrouvez dans un monde où vous pouvez créer vos propres vérités, celles qu’il vous arrange de croire. Un monde où votre pulsionnalité peut se déchaîner sans limites.

    Je voudrais à ce propos évoquer la radicalisation islamiste, et le rôle qu’y a joué l’hypercommunication. La radicalisation jihadiste commence souvent avec des sujets souffrant de profondes failles identitaires et sociales. Ils sont souvent des petits délinquants qui trouvent sur l’Internet le moyen de convertir leur haine de soi en haine de l’autre. Ils se constituent alors en un réseau d’imprécateurs donnant à chacun un semblant d’appartenance pour peu qu’il se fasse, comme les autres, sujet automate d’un dieu vengeur. On connaît la suite : lorsque ce réseau est constitué (réseau où chacun est tenu de lancer des bombes d’invectives, de menaces et d’incriminations, tout en proclamant continuellement une allégeance à la puissance absolue de son dieu), lorsque ce réseau est constitué, donc, il ne suffit plus que de passer du terrain virtuel au terrain physique, où de vraies bombes remplaceront les bombes verbales.

    Ce terrain physique, ce fut d’abord, comme chacun sait, l’Irak qui avait été victime d’une politique étatsunienne délibérément mensongère (les prétendues « armes de destruction massive » qu’il fallait absolument retrouver en Irak après l’attentat du World Trade Center), destinée en fait à faire main basse, comme dans un marché de voyous, sur les riches champs de pétrole du pays. Ce qui a finalement créé, à la suite de la résistance des populations face à la « panacée démocratique » qu’on leur apportait, un chaos politique et sociétal total propice au déferlement d’imprécateurs assurés que leur radicalisation subite grâce au Net allait racheter leur délinquance passée. Ces derniers s’en sont, en matière d’infantilisme pervers, donné à cœur joie.

    Islam

    Thibault Isabel : La radicalisation fanatique et pulsionnelle des idées, leur dogmatisation, ne concerne-t-elle pourtant que l’islam ? J’ai pour ma part le sentiment qu’elle est en fait très générale et s’applique à tous les camps…

    Dany-Robert Dufour : On aurait certes tort de croire que la radicalité islamiste ayant à ce jour été sinon vaincue, du moins réduite, nous sommes désormais libérés de ce genre de discours meurtrier post-moderne. En fait, la radicalisation islamiste ne fut qu’un laboratoire des radicalisations en cours, avec leurs cortèges de monstrations pulsionnelles sans limite. Elle mérite donc d’être étudiée de près comme forme-type, indépendamment de l’aspect religieux sous lequel elle s’est alors présentée. Il apparaît aujourd’hui que cette forme de radicalisation n’est nullement réservée aux banlieues françaises sinistrées. Elle peut toucher jusqu’au microcosme parisien comme en témoigne l’affaire de la « Ligue du LOL » où l’on retrouve des journalistes de la gauche libérale pratiquant volontiers le « second degré ». Ils travaillaient à Slate, à Libération ou aux Inrocks et ils se retrouvent accusés de s’être livrés à de lourds cyberharcèlements envers certains de leurs collègues.

    Cette forme de radicalisation peut toucher jusqu’au microcosme parisien comme en témoigne l’affaire de la « Ligue du LOL » où l’on retrouve des journalistes de la gauche libérale pratiquant volontiers le « second degré ».

    Les campagnes françaises ne sont pas non plus épargnées. Il n’est que de considérer certains braves végans, en principe non violents, qui, après s’être radicalisés sur Internet, se mettent désormais à passer à l’acte terroriste. Avec un but : faire exploser les abattoirs et exterminer les mangeurs de viande ! Enfin, d’autres formes de radicalisation se repèrent jusque dans l’université où certains groupes, sûrs de leur vérité, récusent tout pluralisme intellectuel, refusent tout débat contradictoire, interdisent physiquement que leurs « ennemis » s’expriment dans quelque cadre que ce soit et ciblent leurs victimes sur les réseaux sociaux. Bref, beaucoup apprennent en peu de temps à se conduire, derrière leurs machines hyperconnectées, comme de parfaits petits terroristes ordinaires.

    Voilà le nouveau type de fondamentalisme, religieux ou pas, que peut produire l’hypercommunication. Je parie à cet égard qu’on n’est pas au bout de nos peines et qu’on n’a encore rien vu en matière de radicalisations résultant d’une hypercommunication donnée comme seul horizon « culturel » aux néo-sujets du libéralisme marchand.

    réseaux sociaux par Dany-Robert Dufour

    Thibault Isabel : L’intelligence artificielle est à l’œuvre dans les réseaux sociaux, mais elle contamine des pans de plus en plus larges de la société. Quel sera l’impact de ces IA sur la psychologie collective des hommes ?

    Dany-Robert Dufour : En effet, une bonne partie des relations sociales sont désormais médiées par des machines en tout genre fonctionnant à l’intelligence artificielle. Conduire une voiture, chercher une information, subir des actes médicaux, être confronté à la justice, éduquer des enfants, accompagner des vieillards… passent de plus en plus par des machines qui décident en lieu et place des agents – lesquels sont donc de moins en moins des agents et de plus en plus des patients. Les psys avec lesquels je travaille sont en train de découvrir l’ampleur des dégâts que l’hyper-connexion actuelle provoque chez les enfants et les ados ; ils parlent volontiers à cet égard d’« autisme virtuel », non génétique, mais provoqué par les écrans. Je rappelle que ce mot « patient » s’insère dans une série de termes venus du grec et du latin comme « passif », « pâtir », « pathos » (comme dans « pathologique »), « passion » (au sens classique de « souffrance »).

    Les psys avec lesquels je travaille sont en train de découvrir l’ampleur des dégâts que l’hyperconnection actuelle provoque chez les enfants et les ados ; ils parlent volontiers à cet égard d’autisme virtuel.

    Je ne peux guère développer davantage, mais seulement indiquer que c’est tout l’univers moderne des Lumières qui est en train de… plonger dans les ténèbres. Il me suffira de rappeler ici que, dans Qu’est-ce que les lumières ? (1784), Kant pose, dès le premier paragraphe, que « La minorité de l’homme consiste dans l’incapacité où il est de se servir de son intelligence, sans être dirigé par autrui ». Et il conclut ce passage en indiquant que la devise des Lumières s’exprime par la maxime « Sapere aude – aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! »

    Je dirais donc que le libéralisme actuel, qui se propose de combler par des objets manufacturés toutes les appétences des individus, engendre deux formes de minorité au sens kantien du terme. L’une, c’est l’errance pulsionnelle des sujets réduits à se chosifier, grâce aux réseaux dits sociaux, en sujets automates d’un groupe vengeur. L’autre, c’est la multiplication des situations où l’on n’a plus à se servir de son intelligence et l’invitation constante à s’en remettre, grâce aux algorithmes de l’intelligence artificielle, à une puissance supposée supérieure. Avec ce que cela suppose comme emprise massive sur la sphère privée et comme contrôle social total puisque tous les gestes effectués sur ordinateur et sur smartphone sont lisibles et visibles, c’est-à-dire espionnables et interprétables, que ce soit par des tenants de l’ordre social ou par des marchands à l’affût de vos besoins. La preuve est que tous ces gestes et tous ces clics qui sont stockés dans les data centers peuvent désormais trouver acheteur sur l’immense marché des données personnelles.

    Vous comprendrez pourquoi je prends la supposée hypercommunication actuelle, qui se diffuse irrésistiblement dans tous les aspects de nos vies, comme une véritable infracommunication, avec tout ce que cela peut avoir de dégradant et de ténébreux pour l’homme.

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