Alain Durel: “Nietzsche, le dernier métaphysicien?”

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    Friedrich Nietzsche

    Heidegger a voulu voir en Nietzsche le dernier métaphysicien, qui, tout en prétendant abattre la vieille tradition métaphysique occidentale, en aurait été en fait le continuateur et l’ultime aboutissement, après son maître Schopenhauer. Mais la volonté de puissance de Nietzsche désigne-t-elle vraiment l’essence de la vie, comme le prétendait Heidegger ? Nietzsche n’était-il pas un essayiste et un expérimentateur, un psychologue et un sociologue, plutôt qu’un métaphysicien ? C’est ici la thèse développée par Alain Durel.


     

    La critique de la science « close », dans sa prétention à dévoiler la vérité, a permis à Nietzsche de découvrir, derrière le projet scientifique lui-même, une ruse morale conduisant à la constitution de la métaphysique. Cette dernière, en tant que pourvoyeuse d’arrières mondes, est interprétée par l’auteur du Gai savoir comme une entreprise de négation de la vie, donc comme nihiliste. La question qui s’offre à nous est de savoir si la philosophie de Nietzsche ne succomberait pas elle-même au soupçon d’être une métaphysique de plus ou, pour parler comme Heidegger, un moment de l’histoire de la métaphysique. Quand Nietzsche déclare que la volonté de puissance est l’essence de la vie, il semble, en effet, mettre en place une nouvelle ontologie[1].

    Friedrich Nietzsche

    La volonté de puissance comme volonté de la vie.

    « Volonté de puissance comme volonté de la vie » (Wille zu Macht als Wille des Lebens), écrit Nietzsche ; « Vouloir-vivre comme volonté de la vie» (Wille zum Leben als Lebenswille), disait Schopenhauer. Quelle différence entre ces deux propositions ? Pour Nietzsche, il n’y a de volonté que dans la vie : cette volonté est la volonté de puissance. Il ne s’agit pas de la volonté de vivre, mais de la volonté de la vie. Parler de Vouloir-vivre, c’est demeurer dans la hantise de survivre, tandis que parler de volonté de puissance, c’est voyager sur le dos d’un tigre. Nietzsche est-il l’aboutissement de la métaphysique ? Est-il lui-même un métaphysicien ?

    La volonté de puissance est d’abord un concept opératoire. Nietzsche fait des « expériences » au sens anglais d’experiment.

    Il y a en tout cas chez lui une volonté de ne pas être compris comme un philosophe. La volonté de puissance est d’abord un concept opératoire. Nietzsche fait des « expériences » au sens anglais d’experiment et se soucie peu de déterminer l’être de l’étant ou de la chose-en-soi. Le langage de la volonté de puissance ne semble pas compatible avec celui de la métaphysique. En effet, ce dernier est l’inverse d’un « je veux ». Laisser se dévoiler les choses, contempler, ce n’est pas décider et commander. L’homme qui sait, le métaphysicien, est le contraire du législateur qui préfère le « je veux » au « tu dois[2] ». En réalité, la métaphysique elle-même n’est qu’un produit de la volonté de puissance, mais sous une forme masquée. En elle, l’évaluation est occultée sous la figure d’une contemplation du vrai. En obéissant à la contrainte de la logique, le métaphysicien n’éprouve pas le sentiment de recevoir un ordre mais il croit découvrir une vérité éternelle qui s’offre à lui.

    Heidegger

    Nietzsche psychologue et sociologue.

    Pour Platon, nous portons en nous le souvenir de la vérité. Pourtant, l’esclave du Menon se souvient-il vraiment ? N’est-il pas un peu aidé par Socrate ? L’anamnèse est un comportement symptomatique, l’origine se manifestant par un retour à soi. Le discours théorique est caractérisé par ce moment où le commandement est transformé en a priori. Les catégories logiques sont d’abord un commandement. On trouve chez Nietzsche un certain mépris du savant, de l’intellectuel, au profit de l’homme d’action. Les enquêtes de Nietzsche sont d’abord psychologiques. Nietzsche a-t-il quelque chose à dire sur la question de l’Etre ? Le problème de Nietzsche est plutôt : « Dans quels besoins s’enracinent les définitions de la vérité ? » La vérité ne devrait aucunement être un problème[3]. Le point de vue de Heidegger interdit de comprendre ce « devrait ». Pour ce dernier, Nietzsche reste prisonnier de la définition classique de la vérité. Mais Nietzsche ne met pas en question la définition de la vérité parce qu’il abandonne le discours théorique ! Heidegger ne s’intéresse guère au Nietzsche psychologue ou sociologue, précurseur de Max Weber et de Michel Foucauld.

    La vérité ne pouvait pas être un problème, dit Nietzsche, parce que la philosophie a occulté le fait que les catégories sont des commandements, que la vérité est un instrument de domination. L’imposture est dans le camouflage. On ne pense pas à poser la question « qui ? » On croyait que les catégories étaient des en-soi alors, qu’elles ne sont que des moyens d’appréhender le monde. Le critère de la vérité n’est qu’une falsification au service de la vie. On a absolutisé quelque chose de conditionnel.

    Heidegger

    Monde vrai et monde apparent.

    Alors a surgi la scission du monde vrai et du monde apparent. Les formes intelligibles n’étaient qu’un stock à utiliser pour rendre le monde disponible et calculable, mais les philosophes ont pris les moyens pour des choses en soi, pour un monde véritable. On ne peut pas reprocher aux hommes d’appeler vérité le mensonge, car il faut construire du durable. Ce sont les philosophes (Socrate, Platon), fondateurs du savoir, qui introduisent l’imposture. Ils instituent le verrouillage de la vérité en masquant le caractère créateur de leur activité, l’œuvre de la volonté de puissance. Ce sont des renégats aux présocratiques et aux tragiques. Le mensonge naïf n’était pas une imposture, mais voici que la philosophie est monopolisée par les « sages ».

    Les formes intelligibles n’étaient qu’un stock à utiliser pour rendre le monde disponible et calculable, mais les philosophes ont pris les moyens pour des choses en soi, pour un monde véritable.

    Des philosophes comme Heidegger comprendront la volonté de puissance comme l’aboutissement de la métaphysique en tant qu’histoire de l’oubli de l’être. La volonté de puissance est vue à travers le point de vue métaphysique des philosophes qui considèrent l’enquête généalogique comme une forme de psychologisme ou d’historicisme, c’est-à-dire comme une « tare. » Que le sens soit l’effet d’un arrangement de forces, d’une sémiotique pulsionnelle, cela ne peut être vu par les philosophes, dans la mesure où ces derniers cherchent avant tout à dégager les essences ou les « existentiaux ». La volonté de puissance serait-elle une instance ontologique ? Ceux qui ont su forger les concepts de la métaphysique comme la « substance » sont de grands créateurs, mais les souffrants ont interprété ces inventions géniales comme un système de protection durable, stable, éternel contre le changement. Ce sont les faibles qui avaient besoin de la notion de substance.

    Friedrich Nietzsche

    Un nihiliste du grand véhicule ?

    Platon aussi bien que les prêtres Juifs étaient des créateurs, mais des créateurs ambivalents, dans la mesure où ils se sont gardés de présenter leurs créations comme leurs propres œuvres et les ont présentées comme des objets éternels. La figure de la volonté de puissance qui l’emporte est toujours celle qui se dissimule le mieux, de sorte que son triomphe est d’autant plus grand qu’il est le plus méconnu. Selon Aristote, c’est la constatation théorique du principe logique dans l’Etre qui pousse à son affirmation. Ce n’est pas la nécessité de vivre qui conduit au principe, c’est la vérité qui se dévoile.

    La volonté de puissance nomme cette « vacuité » originaire, justifiant la philosophie à coups de marteau. Nietzsche est un nihiliste du grand-véhicule.

    Nietzsche considère au contraire que la logique est un devoir (sollen) pour apprêter un monde qui doit être appelé vrai. L’opération de falsification du IVe siècle avant Jésus-Christ (Platon, Aristote) légitime et occulte la volonté de puissance. Le principe de contradiction est utile à la vie, mais les philosophes en font une idole métaphysique. « La volonté de puissance est l’essence de la vie » n’est pas une affirmation métaphysique. Nietzsche n’a jamais prétendu accéder à l’essence de l’Etre, ce qui serait contraire à toute sa pensée. Sa démarche relève plus de ce que l’on pourrait nommer une « athéologie négative » à la manière de la Prajnaparamita[4]. Il n’y a, pour l’auteur du Gai savoir, ni essence ni Etre ni chose en-soi ni sujet ni vérité, etc. La volonté de puissance nomme cette « vacuité » originaire, justifiant la philosophie à coups de marteau. Nietzsche est un nihiliste du grand-véhicule.

    Alain Durel

     

    [1] Gai savoir, § 349, Par-delà le bien et le mal, § 13, Volonté de puissance, § 650.

    [2]  Antéchrist, § 57.

    [3] Généalogie de la morale, III disc., § 24.

    [4] « Il n’y a ni ignorance ni cessation de l’ignorance, ni illusion ni cessation de l’illusion. Il n’y a ni dégénérescence et mort ni cessation de la dégénérescence et de la mort. Il n’y a ni souffrance, ni cause, ni cessation, ni sentier. Il n’y a ni sagesse, ni obtention, ni non-obtention. Pour le bodhisattva, grâce à la Grande Sagesse qui conduit au-delà, l’esprit sans obstacle ne connaît pas la peur, et toute illusion, tout attachement sont éloignés ».

     

    1 COMMENTAIRE

    1. “Quand Nietzsche déclare que la volonté de puissance est l’essence de la vie, il semble, en effet, mettre en place une nouvelle ontologie” Au contraire, Nietzsche est celui qui brise l’ontologie, celle de Parménide dans les fragments posthume et celle de Descartes dans la seconde inactuelle et le Par-delà Bien et Mal. La volonté de puissance n’est pas une ontologie.

      “Pour Nietzsche, il n’y a de volonté que dans la vie : cette volonté est la volonté de puissance.” Confusion entre la conception nietzschéenne de la volonté (qui n’existe pas voir Aurore) et la conception psycho physiologique de la volonté de puissance. De plus, il n’a de cesse de répéter dans son Zarathoustra que la volonté de vie n’existe pas, car comment le vivant pourrait vouloir la vie

      Eugen Fink est le premier commentateur à signaler le désintérêt de Heidegger pour la psychologie expérimentale. Heidegger fait de Nietzsche le dernier des métaphysiciens, pour mieux s’attribuer la place de celui qui met un terme à la métaphysique. Or, ce dépassement de la métaphysique est présent dans l’oeuvre de Nietzsche en divers endroits, dépassement esthétique mais également psychologique. En même temps que le monde vrai nous avons aboli le monde des apparences (CI, comment le monde vrai est devenu une fable)

      J’ose ajouter que le dépassement de la métaphysique s’opère en psychologie avec ses contemporains Hippolyte Taine et Théodule Ribot

      https://www.facebook.com/groups/627950013996113/permalink/743793782411735/?hc_location=ufi

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