Entretien: Patrick Chastenet “Jacques Ellul face à l’effondrement”

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    Jacques Ellul

    Jacques Ellul (1912-1994) s’est sans conteste imposé comme un des plus grands penseurs du XXe siècle, bien que son œuvre ait longtemps souffert d’un manque de reconnaissance dans l’Hexagone. Précurseur de la philosophie écologiste, il a anticipé nombre de problèmes devenus urgents et évidents à notre époque. Patrick Chastenet, qui fut son élève à l’Université de Bordeaux, nous introduit à la pensée du maître.


     

    Frédéric Dufoing : Comment avez-vous découvert l’œuvre de Jacques Ellul ?

    Patrick Chastenet : Pour devenir journaliste, on m’avait conseillé de « faire Sciences Po ». Ne voulant pas vivre à Paris, je me suis alors inscrit à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux. A cette époque, en 1973, le nom d’Ellul ne me disait absolument rien et j’étais loin d’imaginer la place qu’il prendrait dans ma vie ultérieurement. J’ai commencé par suivre ses cours en seconde et troisième année, notamment son cours de cinquante heures intitulé : « La philosophie et la pensée de Karl Marx » suivi d’un cours à option consacré aux successeurs de Marx. Et puis, par une série de hasards, je suis devenu son « répétiteur » pour les étudiants venus en nombre du Colorado, mais surtout de Californie, pour assister à ses cours. J’encadrais les Américains à raison de deux heures par semaine et, à la fin de l’année, je faisais passer les oraux aux étudiants Français. Ellul en prenait une moitié et moi l’autre.

    Ce qui me valut du reste une belle mésaventure ! Il ne me connaissait pas. Je n’étais ni Bordelais, ni protestant et plutôt méfiant à l’égard de toutes les formes d’autorité, y compris celle émanant des professeurs. A la sortie de l’amphi, il avait, sinon sa cour, ce n’était pas son genre, mais un fan club, si l’on veut. Je n’en étais pas, mais je devais reconnaître qu’il volait largement au-dessus de ses collègues, et qu’à l’exception de Maurice Duverger, sa parfaite antithèse, Ellul n’avait pas de concurrent dans la place. Etudiants marxistes de diverses obédiences, maos staliniens, néo-situationnistes, anars, réformistes, centristes, droite modérés ou extrême, tous s’accordaient sur l’excellence du « maître ». Toujours dans le cadre de mon statut de « moniteur », j’ai par la suite suivi deux autres cours d’importance : « La technique et la société technicienne » et « La propagande ». J’ai alors commencé à le lire sérieusement et, comme je pigeais parallèlement pour Sud-Ouest et pour Le Monde, je l’ai interviewé et j’ai recensé ses livres. C’est au cours de mes lectures et de mes discussions que je me suis rapproché de l’homme et de sa pensée. Au point de lui consacrer mon premier ouvrage universitaire, à part ma thèse, Lire Ellul, publié en 1992, mais que j’avais commencé cinq ans plus tôt.

    Chastenet, éditions de La Découverte

    Frédéric Dufoing : Pourquoi l’œuvre d’Ellul a-t-elle été si longtemps négligée en France ?

    Patrick Chastenet : Il y aurait, sinon un livre, tout un article à écrire sur les causes de la non-réception d’Ellul en France. Pardon de me citer, mais je me souviens parfaitement de la formule que j’avais employée à l’époque pour désigner cet ostracisme. Imagine-t-on Sartre à Pessac ou Marcuse sur le campus de Talence ? Le parisianisme intellectuel et le centralisme jacobin sont l’une des causes, mais, dans la période allant grossièrement de la Libération jusqu’au milieu des années 1970 correspondant au phénomène édito-politico-médiatique des « nouveaux philosophes », ne pas être marxiste, pas même « progressiste », constituait un sérieux handicap.

    Il y en avait aussi un autre, et non des moindres, puisqu’il opère encore. Non seulement Ellul ne faisait pas mystère de sa foi chrétienne, mais, en conclusion d’un essai très documenté consacré à ce que devrait être une révolution authentique pour des pays confrontés à de nouvelles formes de prolétarisation, il n’hésitait pas à invoquer l’aide de Dieu. Même s’il le faisait avec une extrême prudence, la page 371 disqualifiait les 370 précédentes. Combien de fois j’en ai été le témoin direct avec mes étudiants, et je ne parle pas de mes collègues de sciences humaines et sociales. C’est entendu, on doit choisir entre la religion et la science. C’est l’un ou l’autre. Il existe encore d’autres raisons, mais au moins deux incombent à Ellul lui-même. Il a sans doute trop écrit, et ce dans un pays où l’on se méfie des polygraphes ; en outre, son style est souvent péremptoire. Le politiste Louis Sfez, qui l’aimait bien pourtant, lui reprochait son style « ronchon ». L’homme ne l’était pas, mais l’auteur pouvait parfois donner cette impression. Mais c’est précisément parce que, sur bien des sujets, Ellul a eu le grand tort d’avoir eu raison trop tôt !

    C’est sans doute là son véritable drame. Pour tous ceux qui le lisent depuis le début, il est frappant de constater à quel point ses idées ont été banalisées et récupérées. Car, enfin, sur la relation entre technique et politique, c’est lui qui a vu juste. Il est très dommage que les programmes de philosophie et les principaux médiateurs de la pensée soient incapables de dépasser Heidegger. Cela dénote pour le moins un manque de curiosité et un signe de paresse intellectuelle. Sur la technique, le plus souvent, Heidegger dit à peu près la même chose, après Ellul, pas mieux que lui sinon moins bien, mais surtout beaucoup moins clairement. Ellul ne jargonne jamais. Pour autant, si sa langue est claire, sa pensée est à la fois dialectique et complexe.

    Martin Luther King
    Jacques Ellul et Martin Luther King

    Frédéric Dufoing : Pourquoi Ellul revient-il donc depuis quelques années sur le devant de la scène ?

    Patrick Chastenet : C’est parce que les problèmes causés par les sociétés techniciennes, qu’il annonçait depuis les années 1950, ne sont plus virtuels mais actuels. Vivant, on le tenait pour Cassandre, ou pour l’un de ces prophètes de malheur ; mort, on en fait un oracle infaillible. Véritable précurseur de l’écologie politique, avec Bernard Charbonneau, Ellul a compris, dès les années 1930, que la technique moderne, dans une économie industrielle, était une double menace. D’abord, comme instrument efficace d’exploitation et de dévastation du milieu de l’homme, ce qu’il est convenu d’appeler : la « Nature », et ensuite par son substrat idéologique, le « bluff technologique », c’est-à-dire le discours lénifiant que tient la technique sur elle-même, et qui consiste à affirmer : « on trouvera bien une solution ». Polluons les sols et les océans, brûlons les forêts, épuisons les ressources naturelles, pillons les mers, détruisons la diversité du vivant, ce n’est pas grave ! Comme par magie, de futures « nouvelles technologies » viendront régler le problème. La partie du public qui ne gobe pas l’oxymore du développement durable et de la croissance verte ne fait que reprendre la logique ellulienne dénonçant, dès 1971, une illusoire « défense de l’environnement » prétendant s’attaquer aux conséquences sans toucher aux causes.

    Patrick Chastenet, Jacques Ellul

    Frédéric Dufoing : En quoi la réflexion d’Ellul est-elle encore actuelle ? Sa critique de la technique s’applique-t-elle encore aujourd’hui, à l’époque de l’Internet et des logiciels libres ?

    Patrick Chastenet : Elle l’est plus que jamais en cette période qui semble vouloir illustrer ce qu’Ellul appelait la loi de Gabor : « Tout ce qu’il est possible de faire doit être fait ». Toute technique nouvelle sera un jour ou l’autre utilisée. Tout ce qui est techniquement possible sera fait. Peu importe les dangers pour l’homme et son environnement, la passion technicienne est telle que tout vaut mieux que de renoncer à une technique efficace. On peut toujours créer des comités d’éthique, édicter des textes de lois, ce qui peut se faire se fera. Que ce soit dans le cadre d’un système néolibéral ou d’un dirigisme économique.

    En plaçant le phénomène technicien au cœur de nos sociétés modernes et en définissant la technique comme la recherche du moyen absolument le plus efficace, indépendamment de toute autre considération, Ellul nous fournit une formidable clef de lecture. Quant à la fameuse « révolution numérique », là aussi elle est conduite au nom du progrès des connaissances et des libertés ; mais qui peut sérieusement affirmer que l’Internet a contribué à l’affranchissement universel des travailleurs, à l’élévation générale des esprits, à l’amélioration de la qualité de l’information, à la disparition des rumeurs et à l’extinction de la propagande ?

    Dans chacun de ces domaines, on a pu constater l’une des caractéristiques majeures du progrès technique, à savoir son ambivalence intrinsèque. Le progrès technique libère (voiture, téléphone mobile) autant qu’il aliène. Il crée des problèmes aussitôt qu’il en résout et s’accroît de lui-même par les solutions qu’il apporte, prolongeant sans cesse la boucle infernale. En définitive, tout progrès se paie : ses effets néfastes sont inséparables des effets positifs et ce progrès comporte toujours un grand nombre d’effets imprévisibles (comme le nucléaire), parfois irréversibles. Avec ou sans logiciels libres, et à l’heure des GAFAM, il est difficile de nier que le contrôle au travail s’est accentué, que la sphère de l’intime a reflué, que l’emprise publicitaire s’est intensifiée.

    Jacques EllulFrédéric Dufoing : Quels reproches a-t-on fait à Ellul ? Sont-ils fondés ? Plus spécifiquement, quels reproches a-t-on fait à sa vision de la technique ?

    Patrick Chastenet : Il y en a trop pour pouvoir les citer tous. Dans le désordre, on pourrait évoquer son soutien à Israël, son opposition théologique à l’Islam, certaines de ses déclarations sur le christianisme et la contraception (mais c’est lui qui a permis d’ouvrir le premier centre d’IVG à l’hôpital Bagatelle) ou encore sur l’homosexualité et le sida. Mais le reproche récurrent, c’est son pessimisme foncier. Ellul noircirait le tableau. Il décrirait un monde sans issue conduisant ainsi son lecteur au désespoir et à l’apathie. Aux Etats-Unis, la critique portait sur un pessimisme prétendument inspiré d’une vie monotone vécue à l’ombre des grandes cités des banlieues parisiennes.

    En France, en 1979, dans Sociologie du travail, le futur directeur de la revue écrivait en substance à l’occasion de la publication du second volet de la trilogie d’Ellul sur la technique que la thèse développée était impitoyablement pessimiste : le système technicien s’étend et s’étendra, quoi qu’on fasse. Si c’est vrai, pourquoi écrire ce livre ? Qu’on nous laisse au moins nos illusions, soit celle de croire que la technique est pervertie par le capitalisme, soit celle de penser qu’on peut combattre les techniques qui produisent de la domination. Cet avis était et reste partagé par une grande partie des sociologues et des essayistes.

    La thèse de l’autonomie de la technique passe mal. Pour l’essentiel des analystes et des commentateurs, la technique est neutre, tout dépend des intentions de l’utilisateur. Le couteau sert à découper le gâteau, mais il peut aussi servir à égorger son voisin ; l’avion sert à transporter des passagers mais, depuis le 11 septembre 2001, il sert également à détruire des immeubles. Ellul a passé sa vie à tenter de dégonfler cette baudruche. Il ne faut pas réduire le système technicien à une simple addition d’objets techniques n’ayant aucun lien entre eux, ni aucune dynamique intrinsèque. Sur la technique, on lui reproche aussi une définition trop large qui embrasse aussi bien les méthodes de lecture rapide que la gymnastique sexuelle du Kâma-Sûtra.

    Jacques Ellul, L'inactuelle

    Frédéric Dufoing : Ellul a-t-il eu une descendance intellectuelle et militante ?

    Patrick Chastenet : Il en existe bien évidemment des traces dans les publications protestantes comme Réforme et Foi et Vie, mais, à mon sens, l’équipe des « Casseurs de pub », autour du journal La Décroissance, se situe dans la parfaite filiation d’Ellul. Pour tout ce qui concerne le capitalisme vert, le recyclage idéologique et le prêt-à-penser pseudo écolo, le matraquage publicitaire, la communication-propagande, la fausse parole ou la parole humiliée, l’illusion politique et les tartuferies politiciennes, les nouveaux jeux du cirque et autres drogueries numériques et cathodiques, la rédaction ne laisse rien passer. Il manque sans doute à La Décroissance la dimension spirituelle qu’on retrouve malgré tout dans la revue de l’écologie intégrale, Limite, qui, pour ce que je peux en connaître, me semble être rédigée par une équipe ayant opéré une lecture plus « droitière » de la pensée d’Ellul. Limite se réclame surtout d’un anarchisme conservateur en général et de Laudato Si’ en particulier. Et, à ce sujet, il est certain que les rédacteurs de l’Encyclique du Pape François ont lu attentivement Ellul, sans toutefois le citer. Je suppose qu’il s’agit là d’un texte à plusieurs mains.

    Le collectif Pièces et main-d’œuvre (PMO) exerce aussi une veille salutaire sur nombre de dérives technicistes. Les revues Notes et morceaux choisis et L’Inventaire, Les éditions de La Lenteur, L’Echappée, Le Pas de côté et quelques autres semblent s’inscrire également dans une filiation ellulienne comme naguère L’Encyclopédie des Nuisances, à ceci près que ses rédacteurs lisaient Ellul en cachette, si l’on peut dire. Ils l’ont d’ailleurs avoué à l’un de mes doctorants. Comme à la grande époque de l’Internationale Situationniste, pas question pour des situationnistes de pactiser avec un chrétien. Le croyant, c’est toujours l’autre !

    Jacques Ellul, l'effondrement

    Frédéric Dufoing : Quel impact a eu le christianisme d’Ellul sur ses prises de positions ? Quels sont les rapports entre le théologien et le savant ? Et entre le théologien et l’anarchiste ?

    Patrick Chastenet : On a beaucoup reproché à Ellul de mélanger les deux registres. Sa description du monde moderne comme un champ de ruines ne serait que la traduction en langage sociologique de ses présupposés théologiques. On y a vu un processus univoque faisant que l’homme de foi détermine, voire pervertisse l’homme de science, jamais l’inverse. Or, précisément, Ellul reconnaissait volontiers que son travail d’historien du droit et de sociologue avait fini par influer sur sa théologie. Du reste, il suffit de comparer le jeune Ellul d’avant-guerre dans les colonnes de la revue Le Semeur, qui semble exprimer une vision très calviniste de sa foi, fondée sur la théorie de la double prédestination, avec l’Ellul de la maturité qui professe la doctrine du salut universel. Tous sauvés par le sacrifice du Christ. Si Dieu est Justice, il est avant tout Amour. Le pire des hommes est encore et forcément dans l’amour de Dieu. Cet optimisme théologique contraste en effet avec son pessimisme sociologique, mais ce sont là deux notions réfutées par Ellul.

    Alors qu’il a pris soin de distinguer les deux registres, ce qui n’exclut pas la possibilité pour le lecteur d’établir des correspondances, il est frappant de constater que le croyant et le savant ont pris la liberté comme objet de leur quête. S’il abandonne Calvin pour Karl Barth, c’est que Barth lui permet de penser la « libre détermination de l’homme dans la libre décision de Dieu ». Il montre comment le Dieu qui sauve est aussi celui qui libère, comment la liberté de l’homme joue à l’intérieur de la liberté de Dieu. De quoi satisfaire chez lui le chrétien et l’anarchiste, car, pour Ellul, les deux ne sont pas antithétiques, comme il l’a démontré, non sans audace, dans Anarchie et christianisme. On connait le problème posé par Bakounine. Soit Dieu est tout puissant, mais alors il n’est pas bon ; soit il est bon, mais alors il est impuissant. L’objection est imparable. Soit Dieu est bonté, amour, mais alors il ne peut rien contre le mal sur terre. Soit il est le Tout-Puissant, mais alors c’est un Dieu malfaisant. Ellul montre que ce n’est pas Dieu mais l’homme qui fait le mal. Un Dieu qui forcerait l’homme à faire le bien supposerait un homme-robot, précisément le contraire de la conception ellulienne de la liberté.

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