Grande enquête: Giovanni Catelli “Camus a-t-il été assassiné?”

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    Giovanni Catelli, Albert Camus

    Giovanni Catelli vient de publier chez Balland un ouvrage intitulé La mort de Camus, dans lequel il remet en cause la version officielle du décès de l’écrivain. Albert Camus ne serait pas mort d’un banal accident de voiture, le 4 janvier 1960, en compagnie de son éditeur, Michel Gallimard : il aurait été assassiné. Catelli a mené de longues investigations pour tenter d’éclaircir les points d’ombre de l’affaire et Paul Auster a salué ce livre comme une « enquête minutieuse » après laquelle il devient difficile de ne pas « ranger la mort de Camus au rang des assassinats politiques ».


     

    Thibault Isabel : Dans votre livre, vous montrez qu’Albert Camus dérangeait presque tout le monde à son époque, à gauche autant qu’à droite, chez les communistes autant que chez les nationalistes. Il apparaît ainsi comme un penseur profondément modéré, réfractaire à l’extrémisme. Camus avait adhéré un temps au Parti communiste, mais ses positions politiques ont toujours témoigné d’un profond anti-autoritarisme, et même d’un certain anarchisme, proche par exemple des idées de Simone Weil. Comment décririez-vous le positionnement politique de Camus ? En quoi était-il marginal, à une époque où Jean-Paul Sartre dominait le paysage médiatico-intellectuel français ?

    Giovanni Catelli : Je crois que Camus était beaucoup plus proche de l’anarchisme qu’on ne le pense communément. Son amitié avec Rirette Maîtrejean l’avait beaucoup influencé, et son activité journalistique nous rappelle que nombre de ses articles, et parmi les plus importants, ont été publiés dans Le monde libertaire, La révolution prolétarienne et Témoins, qui étaient des revues anarchistes.

    Camus oppose la révolte authentique, née de la mesure de l’homme, à la révolution totalitaire, née de la démesure.

    Dans son ouvrage Albert Camus et les libertaires, Lou Marin recense méticuleusement les contributions de Camus à la presse anarchiste, ainsi que le soutien qui lui fut apporté par les libertaires dans sa querelle avec Sartre et Jeanson, suite à la parution de L’homme révolté. Les prises de position de Camus contre l’Espagne franquiste et contre la répression des révoltes en Europe de l’Est, comme à Berlin et à Budapest, ont été publiées dans la presse anarchiste. Herbert Lottman, en parlant du Soir Républicain, dit aussi que « Pia et Camus ne tardèrent pas à en faire un organe anarchiste ».

    Camus oppose la révolte authentique, née de la mesure de l’homme, à la révolution totalitaire, née de la démesure. Comme je l’écris dans mon propre ouvrage, on pourrait définir Camus comme un libertaire pacifiste, un anarchiste solaire, proche du socialisme libertaire ou du syndicalisme révolutionnaire. L’anarchisme, pour lui, est une tension éthique vers la justice sociale, une anarchie positive, à la mesure de l’homme.

    Giovanni Catelli, Albert Camus
    Giovanni Catelli

    Thibault Isabel : Vous remettez en cause la version officielle de la mort de Camus, selon laquelle il serait mort d’un banal accident de voiture. Pour vous, il a peut-être été victime d’un assassinat politique. Qu’est-ce qui, dans un premier temps, avant même le début de votre enquête, pouvait pousser à émettre des doutes sur la version officielle ?

    Giovanni Catelli : Dès que j’ai découvert l’œuvre de Camus, et surtout son engagement dans la politique de son temps, j’ai toujours eu le sentiment, presque la certitude, que l’accident dont cet immense auteur avait été victime ne pouvait pas être le fruit du hasard, mais qu’il avait été provoqué. Bien sûr, il m’était impossible d’identifier tel ou tel suspect potentiel, parce que Camus avait des ennemis féroces dans beaucoup de milieux. Les révolutionnaires algériens, l’Union Soviétique, les communistes français, les réactionnaires et l’OAS, tous avaient des raisons de vouloir s’en prendre à lui.

    Aussitôt après l’accident, comme le souligne Henri Bonnier, qui était un proche de Camus, beaucoup avaient pensé à un attentat. Ensuite, le monopole sartrien exercé sur le monde culturel a réduit tous ces doutes au silence.

    Aussitôt après l’accident, comme le souligne Henri Bonnier, qui était un proche de Camus, beaucoup avaient pensé à un attentat : le jour des obsèques, le directeur des Cahiers du Sud, Jean Ballard, en parlait très ouvertement. Ensuite, le monopole sartrien exercé sur le monde culturel a réduit tous ces doutes au silence et a fait oublier toute trace de l’hypothèse selon laquelle il ne s’agissait pas d’un vulgaire accident.

    La haine envers Camus était très forte à l’époque chez les communistes et les sartriens : un ami écrivain a pu lire une lettre privée d’Aragon où Camus était carrément traité de « fasciste ». Au cours des recherches que j’ai menées en République Tchèque – autrefois, les services secrets tchèques étaient souvent le bras armé du KGB soviétique en dehors de l’URSS –, on m’avait avoué que la responsabilité des agents tchèques dans la mort de Camus était tout à fait crédible, mais aussi qu’une opération de ce type n’aurait jamais pu être menée sans le consensus tacite des services secrets français. Or, Jacques Vergès, dans le témoignage qu’il a apporté à Maître Spazzali, dit exactement la même chose, à savoir que les services français avaient délibérément laissé s’opérer le camouflage de cet attentat en accident.

    mort d'Albert Camus
    L’accident mortel d’Albert Camus et de Michel Gallimard

    Thibault Isabel : Lorsque Camus est mort, il assumait publiquement des positions très hostiles à la dictature communiste. Camus était alors un homme honoré, partout dans le monde, et sa voix portait loin. Cela peut-il avoir suffi selon vous pour que le KGB décide de l’éliminer ? En quoi Camus les gênait-il vraiment ?

    Giovanni Catelli : A cette époque, Camus était vraiment un homme très écouté, partout autour de la planète, et ses prises de position menaçaient constamment les différents pouvoirs, dans les Etats totalitaires, mais aussi dans les démocraties occidentales. Son soutien à la révolte de Budapest avait énormément gêné l’Union Soviétique, sans parler de l’appui qu’il avait apporté à Pasternak pour qu’il reçoive le prix Nobel. Je pense donc qu’un plan d’élimination a été conçu par le KGB au moment du scandale provoqué par l’occupation de la Hongrie. Mais je reste convaincu tout de même que ce qui a véritablement déclenché l’exécution du plan a été la visite de Khrouchtchev à Paris en mars 1960 : les gouvernements français et soviétique voulaient en effet se rapprocher, aux dépens des Etats-Unis.

    On peut imaginer les diatribes qu’Albert Camus aurait lancées contre Khrouchtchev, et l’emballement médiatique qu’il aurait suscité en ruinant l’image des soviétiques auprès de l’opinion publique.

    N’oublions pas qu’en 1966 la pression discrète des soviétiques avait même convaincu De Gaulle de sortir de l’OTAN. Les gouvernements français et soviétiques, ainsi que le PCF, ont préparé soigneusement pendant des mois une visite triomphale du dirigeant soviétique en France. Il s’agissait d’une visite incroyablement longue de onze jours, du 23 mars au 4 avril 1960 : un vrai tour de France, qui devait souder la grande amitié de la France et de l’Union Soviétique. Aucune voix réfractaire ne devait se lever à cette occasion.

    On peut imaginer les diatribes qu’Albert Camus aurait lancées contre Khrouchtchev, et l’emballement médiatique qu’il aurait suscité en ruinant l’image des soviétiques auprès de l’opinion publique, jusqu’à mettre en danger l’entente entre les deux pays. C’était inadmissible pour les dirigeants en place.  Je crois que c’est pour éviter un tel fiasco qu’on a pris la décision d’éliminer Camus.

    De Gaulle Khrouchtchev
    De Gaulle et Khrouchtchev

    Thibault Isabel : Quel serait en somme le véritable scénario de la mort de Camus ? Comment aurait-il éventuellement été tué ?

    Giovanni Catelli : Selon le témoignage de Jan Zabrana, le KGB avait projeté de perpétrer un attentat contre Camus, et, pendant longtemps, les services soviétiques se sont demandé comment l’éliminer sans que sa mort ne soulève des interrogations. L’une des conditions impératives des assassinats organisés par le KGB (ou par ses bras armés, comme le STB tchèque), surtout lorsque ces assassinats avaient lieu en pays extérieur, était que la mort semble due à un accident ou à des raisons de santé naturelles : donc, les crimes devaient être soigneusement préparés. Le KGB possédait une section spéciale dédiée à la fabrication des dispositifs techniques et des poisons utilisés lors des « mokrie dela », les assassinats. L’agent du KGB Khokhlov, qui avait fui en Occident après avoir refusé de commettre un homicide, a raconté en détail le fonctionnement de cette section spéciale. Un chapitre entier de mon livre est consacré aux assassinats politiques du KGB à cette période : il s’agissait d’un moment très tendu de la guerre froide, où les deux dirigeants du KGB qui se succédèrent au commandement du service comptaient parmi les plus cruels de toute l’histoire de l’espionnage.

    Le KGB possédait une section spéciale dédiée à la fabrication des dispositifs techniques et des poisons utilisés lors des « mokrie dela », les assassinats.

    Le voyage de retour de Camus à Paris, en voiture, avec les Gallimard, après son séjour à Lourmarin, avait été planifié plusieurs jours à l’avance : les Gallimard et les proches de Camus en avaient été informés par des conversations, des lettres et des appels téléphoniques. L’entourage des deux familles était informé du trajet, et l’éditeur Robert Laffont avait même déconseillé à Gallimard de partir en voiture. La surveillance des communications de Camus aurait facilement permis de connaître ces plans. On a probablement décidé d’endommager un pneu de la voiture de Gallimard, en l’entaillant avec un instrument spécial, afin que le pneu explose lorsque la voiture prendrait suffisamment de vitesse.

    Le premier jour du voyage, la pluie a ralenti l’allure, mais, le jour suivant, la route était dégagée. Pendant la nuit, ou pendant le dernier repas de Camus avant de rejoindre Paris, les agents soviétiques auraient eu tout le temps d’endommager le pneu. Une cellule du STB tchèque opérait en France dans ces années-là, et l’on connait même le nom de leurs agents : Kouba, Kopecky, Ther et Tomes. Ils ont été responsables de l’attentat meurtrier contre la femme du diplomate français Trémeaud, et l’on est en droit d’imaginer qu’ils auraient pu également s’occuper de Camus. Quand la voiture de Gallimard a finalement pris de la vitesse, après le repas à Sens, sur une grande ligne droite et une chaussée très large qui menait à Paris, le pneu a explosé et les arbres en bord de route ont été fatals aux occupants du véhicule.

    KGB

    Thibault Isabel : Votre livre n’apporte pas de preuve formelle de l’assassinat de Camus. Il montre que l’hypothèse de l’attentat est plausible, et que cette possibilité a pourtant été occultée dans les médias. Plus encore, votre enquête rappelle à quel point le contexte idéologique et politique de cette période était violent, et c’est de ce point de vue, me semble-t-il, que vos propos méritent le plus d’être pris en compte. Mais, sur un plan factuel, quels indices avez-vous rassemblés pour venir à l’appui de votre hypothèse ? D’autres que vous ont-ils jusqu’à aujourd’hui tenté de faire valoir une telle version des faits ?

    Giovanni Catelli : Après avoir lu le témoignage de Jan Zabrana dans son journal secret (publié après sa mort et après la chute du mur de Berlin), plusieurs professeurs tchèques avaient tenté de reconstituer les faits. J’ai mené mon enquête personnelle à Prague avec l’aide de la veuve de Jan Zabrana, en contactant des interlocuteurs qui avaient connu en profondeur le régime communiste et qui connaissaient ses méthodes et ses logiques. Avec ces informations, j’ai pu identifier les différentes sources de Zabrana, qui entretenait des contacts étroits avec l’intelligentsia russe, parce qu’il était traducteur littéraire.

    Si l’on considère l’influence des agents soviétiques en France à cette époque, leurs liens avec les services français ou même avec l’Etat français, on peut penser que l’élimination de Camus, à la veille de la visite de Khrouchtchev, était un fait presque attendu.

    Il est prouvé que les services tchèques étaient le bras armé du KGB en Europe, et à vrai dire dans bien d’autres pays. En Amérique latine – en Uruguay plus précisément, chez Planeta –, vient de paraître un livre sur les activités d’espionnage du STB en Uruguay. En France aussi, après l’accident de Camus, des rumeurs circulaient au sujet de l’attentat, et beaucoup de proches de Camus en étaient absolument convaincus. A la fin des années 1960, Jacques Vergès avait évoqué publiquement cette hypothèse.

    Si l’on considère l’influence des agents soviétiques en France à cette époque, leurs liens avec les services français ou même avec l’Etat français, documentés par de nombreuses sources, et si l’on considère aussi la décision stratégique d’opérer un rapprochement diplomatique entre la France et l’Union Soviétique, on peut penser que l’élimination de Camus, à la veille de la visite de Khrouchtchev, était un fait presque attendu. Les éliminations de ce type, alors, étaient extrêmement fréquentes, et des forces puissantes ont été mobilisées afin d’accomplir ce genre de sales besognes, dès les années 1930, par le KGB.

    La mort de Camus, Giovanni Catelli

    1 COMMENTAIRE

    1. J’ai toujours considéré Camus comme étant l’un des plus fidèles héritiers idéologiques de la Commune de Paris ; c’est la raison pour laquelle je l’ai cité en exergue du volume 1 de mes “72 Immortelles”

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