Michel Maffesoli: “Le retour de l’émotionnel”

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    Rave party

    Le goût du festif a pris une place centrale dans les sociétés contemporaines. Les détracteurs du phénomène ne manquent pas, comme Philippe Muray qui en son temps dénonçait le ridicule d’homo festivus, perdu dans un nihilisme désenchanté malgré la frénésie de son enthousiasme superficiel. Michel Maffesoli, lui, préfère pointer du doigt l’émergence d’une éthique nouvelle, d’un art de vivre nouveau, mieux en phase avec le corps, et réfractaire au moralisme puritain de la vieille modernité occidentale : les grands rassemblements populaires, les fêtes de rue et même les « spingbreaks » sont le signe d’un retour de Dionysos. Les nouvelles générations ne veulent plus du monde sclérosé dont elles ont hérité. Elles cherchent des voies novatrices pour exprimer et affirmer leur être.


     

    Poussée jusqu’en son point le plus ultime, la morale d’un social totalement aseptisé a évacué à trop bon compte la part d’ombre qui est elle aussi un élément de l’humaine nature. Dès lors, ainsi que le remarque l’anthropologue Gilbert Durand[1], trop d’hommes « en ce siècle de l’éclairement se voient usurper leur imprescriptible droit au luxe nocturne de la fantaisie. Il se pourrait que la morale du “vous chantiez, j’en suis fort aise”, et l’idolâtrie du travail de la fourmi soient le comble de la mystification. »

    Ethique, Festif

    Le droit au nocturne.

    Oui, face à l’aspect simpliste de la morale, il y a resurgissement du droit au nocturne[2]. Lumière noire qui ne manque pas d’éclairer ces moments d’effervescence intense où, en des sabbats mystérieux, se concocte une éthique spécifique aux relents quelque peu immoraux. « Eyes wide shut », ainsi que le filme si bien Stanley Kubrick. C’est bien les yeux fermés aux injonctions de la raison moralisatrice que les bacchantes célèbrent un lien sociétal dont le fil rouge est constitué par la passion, l’émotion et autres affects innommables. Il s’agit là d’une structure anthropologique, corroborée par l’histoire et par la sociologie, celle du désordre fondateur. Celui-ci a pour vecteur essentiel les communions émotionnelles, le partage des sens, sensations et affects.

    De telles dionysies prémodernes et postmodernes ne sont pas l’apanage de telle ou telle classe décadente. Certes, on peut en repérer les manifestations paroxystiques dans la production cinématographique ou romanesque, théâtrale et chorégraphique. Mais ces formes débridées ne sont plus des exceptions anomiques. Le fait que les jeunes générations, porteuses d’avenir, en soient les protagonistes essentiels est, à cet égard, instructif.

    Festivals musicaux, rave-parties, regroupement dans différentes « îles des plaisirs », etc., tous ces phénomènes sont en congruence avec un imaginaire nocturne constitutif de l’esprit du temps contemporain.

    Ce qu’on nomme parfois le « tourisme festif » s’inscrit dans cette lignée : festivals musicaux, rave-parties, regroupement dans différentes « îles des plaisirs », etc., tous ces phénomènes sont en congruence avec un imaginaire nocturne constitutif de l’esprit du temps contemporain[3].

    On peut distinguer trois grandes caractéristiques à ces regroupements festifs : la recherche d’une communion et la mise en place de processus d’initiation, les deux s’inscrivant dans ce que j’ai nommé, il y a déjà plus de vingt ans, le nomadisme postmoderne[4].

    Nouvelle éthique, Maffesoli

    Nomadisme contemporain.

    Le sociologue Georg Simmel, dont on recommence à apprécier les analyses, remarque que « tout en étant un corps étranger à notre existence, l’aventure est cependant reliée au centre d’une façon quelconque ». Il s’agit là d’un processus bien original qu’il est important de retrouver dans toute vie sociale. Les métaphores religieuses, mystiques, les épopées ou les chansons de geste font de la vie un pèlerinage, une étape vers ce qui serait la « vraie patrie ». On pourrait multiplier les exemples dans les traditions culturelles différentes qui soulignent le rapport étroit qui existe entre l’ailleurs et le centre. L’importance des grands pèlerinages dans le monde religieux (Notre-Dame de Fatima, Lourdes), le regain d’intérêt pour les Hauts lieux divers, comme la recrudescence de grands rassemblements religieux (JMJ), sportifs, musicaux témoignent de ce besoin de se décentrer par rapport au quotidien, et par rapport à une assignation à identité unique.

    Cette déambulation existentielle, on la retrouve sous la forme du vagabond, toujours un peu sacré, du pèlerin, du nomade, et naturellement du « routard » contemporain.

    Le pèlerin comme le touriste festif, le raveur comme le fan sportif ne sont pas définis par leur « CSP », ni par leur niveau de revenu ou de diplôme. Ils se fondent dans la grande foule des croyants ou des supporters ou des amateurs de telle ou telle musique. Cette déambulation existentielle, on la retrouve sous la forme du vagabond, toujours un peu sacré, du pèlerin, du nomade, et naturellement du « routard » contemporain. De même l’aventurier, le bandit, l’artiste, le bohème participent de cet archétype. Notons d’ailleurs que, dans nombre de pays (Etats-Unis, pays scandinaves), le passage du temps étudiant à la vie active se fait par un « voyage » transcontinental, le plus souvent effectué en groupe.

    Sport

    La permanence de la rébellion à travers l’histoire.

    Mais on trouve bien sûr nombre d’exemples de ce nomadisme dans les époques passées, peut-être moins sous forme massive (le tourisme et le voyage en Italie concernaient une très petite part de la population) que sous forme typique, reprise notamment dans la fiction romanesque, le roman d’éducation, la littérature de feuilletons. Tout cela cristallise ou ennoblit la profonde conviction que la continuité de l’existence est faite de multiples écarts, qui échappent par leur précarité à une logique déterminante. On peut faire référence à la secte ophitique dont l’emblème était le serpent, premier Rebelle vis-à-vis de l’ordre divin.

    Tout cela cristallise ou ennoblit la profonde conviction que la continuité de l’existence est faite de multiples écarts, qui échappent par leur précarité à une logique déterminante.

    Ponctuellement, dans les histoires humaines, cette rébellion a resurgi ; et il n’est pas impossible que de nos jours elle retrouve une actualité aiguë. C’est Vigny qui, dans Eloa, a présenté Lucifer, l’ange déchu, sous une forme gnostique. On peut se demander si l’errance multiforme qu’on observe ne doit pas être comprise comme une gnose moderne. La « chevalerie » des décennies qui viennent pourrait être le fait de tous ceux qui, comme explorateurs de nouveaux mondes, pratiquent ce que j’ai appelé les valeurs dionysiaques. Les rassemblements festifs, les communautés sexuelles, les perversions discrètes ou affichées, les errances professionnelles, le « retour à la terre », et la liste est loin d’être close, peuvent être les modulations de nouvelles conquêtes.

    éthique, Dionysos, Maffeoli

    Se trouver grâce à l’errance.

    Celles-ci peuvent naturellement contrevenir à nos convictions, ou à nos certitudes affichées, on ne peut cependant nier à la fois qu’elles se développent, et qu’elles permettent le développement de leurs protagonistes. A l’image des errants qui, au XVe siècle, partaient, sur terre et sur mer, à la recherche d’aventure, on peut imaginer qu’en se servant des nouvelles technologies, de modernes pionniers fassent éclater les cadres étriqués de la vie en société façonnés au cours des siècles qui viennent de s’écouler, et qu’on appelle la modernité.

    A l’image des errants qui, au XVe siècle, partaient, sur terre et sur mer, à la recherche d’aventure, on peut imaginer qu’en se servant des nouvelles technologies, de modernes pionniers fassent éclater les cadres étriqués de la vie en société.

    En fait il est possible que le nomadisme contemporain soit une nouvelle manière d’affronter la mort tout en exprimant un indéniable vouloir-vivre. Au-delà du catastrophisme ambiant, ou encore contre ce que certains nomment « décadence » ou « barbarie », on est en présence, tel le retour du même, du besoin d’infini toujours aventureux. Certes, celui-ci est par bien des aspects inquiétant ; mais ainsi que le dit le poète : « Là où est le danger, là croît ce qui sauve » (Hölderlin).

    Communions émotionnelles.

    On a certes coutume de vilipender les diverses formes d’orgie, de débordement festif, d’ivresse. Critique par l’homme raisonnable de l’homme débordé par l’ivresse et les passions. Peur des violences engendrées par l’outrepassement des limites. Parfois réaction morale devant les excès sexuels ou addictifs de ces soirées. Mais considérer ces phénomènes non pas comme un mal nouveau et inconnu, mais comme une figure récurrente de toute vie en société, comme une structure anthropologique, permet de relativiser le danger et le désordre. Car il ne s’agit jamais d’un phénomène identitaire, d’une assignation à une sorte de débordement urbi et orbi, et pour toujours, mais au contraire de la cristallisation en un lieu (l’île, la friche industrielle, le parc de loisirs, etc.) et en un temps donné (un séjour, un week-end, une soirée) d’une effervescence particulièrement intense. Et c’est pourquoi il convient d’interroger ce qui fait sens dans ces phénomènes et pas seulement ce qui choque ou fait désordre.

    Une telle incarnation de la déité dans le corps social est cela même qui peut s’observer dans tous les affoulements dont l’actualité n’est pas avare.

    Les figures dont il vient d’être question peuvent être considérées comme une forme de détachement nécessaire de l’individu. Perte du petit soi dans un Soi plus vaste : celui de la communauté. Perte de soi dans l’Autre, qui peut être considéré comme une véritable divinisation. Déification (théôsis) par laquelle le divin s’immanentise, s’humanise en quelque sorte.

    Une telle incarnation de la déité dans le corps social est cela même qui peut s’observer dans tous les affoulements dont l’actualité n’est pas avare. Ces divers rassemblements, traversés par une indicible et irrésistible pulsion animale, disent la nécessité du LIEN, de la contrainte qui me lie à l’Autre. Mais d’un lien qui n’est plus transcendant. D’une règle qui n’est plus universelle, mais va être dépendante du moment, de l’opportunité. Du Kairos en sa tragique finitude !

    éthique postmoderne

    L’éthique postmoderne.

    Il faut être attentif à une telle « éthique ». Certes, elle ne projette pas l’énergie des divers protagonistes vers quelques lointains meilleurs. Mais elle condense l’énergie, individuelle ou collective, dans l’instant présent. Du coup elle l’intensifie. Grâce à cette intensité, l’éternité est rapatriée ici et maintenant.

    En effet, il peut y avoir dans les extases consécutives à la rupture du principium individuationis quelque chose qui fasse ressortir le fond (fonds) le plus intime sommeillant en chaque homme. Ce fond (fonds) nocturne n’est pas, comme il est coutume de le croire, simplement vaseux. Ce n’est pas une poubelle qu’il convient de vider, ou une part démoniaque qu’il faut éradiquer.

    Bien au contraire, ce peut être un fond où va se nicher un trésor (fonds) primitif de solidarité, de générosité aussi. Encore faut-il accepter une telle primitivité et ne pas prendre une mine dégoûtée devant ce qui ne se répète pas, et donc ne peut être théorisé pour l’avenir.

    Les éthiques régissant les mœurs des tribus primitives et contemporaines sont parfaitement éphémères. Elles sont chaotiques aussi. Elles ont quelque chose d’animal et échappent, de ce fait, à la normativité rationnelle.

    Les éthiques régissant les mœurs des tribus primitives et contemporaines sont parfaitement éphémères. Elles sont chaotiques aussi. Elles ont quelque chose d’animal et échappent, de ce fait, à la normativité rationnelle. Elles n’en sont pas moins chaleureuses, et expriment très souvent la touffeur de la vie quotidienne en ce qu’elle a, tout à la fois, d’extravagant et d’habituel.

    Les extases sensuelles ne sont pas des « à côté » de la vie sociale, mais en expriment l’essence. Ainsi qu’on peut le voir en d’autres périodes historiques elles font culture. Obnubilés par l’efficience, la fonctionnalité, le « droit au but » propre à l’imaginaire moderne (cette fameuse via recta de la raison), on est tout étonné que l’on puisse prendre des chemins de traverse.

    Or c’est bien l’aspect sinueux du sentiment qui tend à prévaloir dans les modes de vie contemporains. Vox cordis, via cordis, voix et voie du cœur s’exprimant dans les délires mystiques propres à la religiosité ambiantale, mais également dans les effusions musicales ou les hystéries sportives. L’attribution à telle ou telle ville des Jeux Olympiques suscite des enthousiasmes et, corrélativement, des déceptions s’inscrivant bien dans le registre de l’émotionnel débridé.

    Pape François

    Au-delà de l’économique, une esthétique.

    Certes, il y a dans ces phénomènes (délires religieux, effusions musicales, hystéries sportives) un impact économique indéniable, impact qui est largement analysé. Mais cela ne doit pas masquer qu’au-delà ou en deçà de l’économie, se conforte un art de vivre sans finalité autre que celle du plaisir d’être, celle de la volupté. En son sens strict, un goût du luxe : ce qui échappe à la simple utilité, une sorte de luxation généralisée des divers membres du corps social. Les springbreaks, le désir de la « fête totale », sont les exemples achevés de tout cela !

    Voilà bien l’éthique en gestation. Elle est faite de démobilisation par rapport aux valeurs essentielles que la modernité s’était données pour objectif.

    Voilà bien l’éthique en gestation. Elle est faite de démobilisation par rapport aux valeurs essentielles que la modernité s’était données pour objectif.

    L’individualisme et l’assignation à identité, à un sexe, un lieu, une profession, voire une croyance laisse place aux identifications multiples. La fête, le jeu de rôles, le voyage sont autant d’occasion pour la personne (persona en latin est le masque de l’acteur) de jouer des rôles différents. Banquier la semaine, en costume cravate, et raveur le week-end, fêtard durant les vacances, etc.

    Le productivisme, la poursuite du bien-être matériel et sa capitalisation laissent place à ce que j’ai appelé un « corporéisme mystique », un hédonisme spirituel. Sens et émotions, ici et maintenant.

    rassemblements festifs, Maffesoli

    La signification profonde des rassemblements festifs.

    L’importance des affects, le rôle que joue l’émotion, la recrudescence du sentiment d’appartenance, les « hystéries » dont il a été question, tout cela rappelle que tout comme le corps individuel n’existe que dans une perpétuelle interaction, le corps social repose également sur la conjonction de la raison et du sensible. La morale universaliste est la conséquence de ce qu’Antonin Artaud appelait la « conscience séparée ». Une telle séparation n’est plus de mise. C’est bien parce qu’il y a « reliance » entre tous les éléments que l’on peut parler d’éthique, c’est-à-dire d’un comportement collectif qui est tributaire du moment vécu, et qui dépend des réactions affectuelles de ceux-là mêmes qui vivent ce moment.

    L’utopiste Charles Fourier a rendu attentif au processus d’attraction. Poétiquement, André Breton en a indiqué l’orbe. Qu’est-ce-à dire sinon qu’une telle attraction est au fondement même de la vie matérielle ?

    L’utopiste Charles Fourier a rendu attentif au processus d’attraction. Poétiquement, André Breton en a indiqué l’orbe. Qu’est-ce-à dire sinon qu’une telle attraction est au fondement même de la vie matérielle ? Elle exprime également la perpétuelle interaction qui s’établit entre le matériel, le spirituel, l’animal, l’organique, le naturel et le culturel. Voilà ce qu’est la reliance. On ne peut continuellement comprimer les passions, au risque de produire des dérèglements et des effets pervers. Il convient, bien au contraire, de leur permettre de s’exprimer. Car, ainsi, elles activent à leur manière une énergie collective qui, tout en n’ayant pas de but, n’en a pas moins une signification intense. C’est la signification (le sens et non pas le but) de ces rassemblements intenses et éphémères.

    Maffesoli sur L'inactuelle

    Naître à la commune humanité.

    L’on a du mal à prendre en compte les passions ou les émotions collectives, car elles se vivent essentiellement au présent. Un présent comme point de cristallisation du passé et du futur. Un présent dont la fin indique le commencement : ce qui est comme ayant toujours déjà été. C’est cela une structure anthropologique, qu’il est vain de nier ou de dénier. Le bon usage de la fête et des communions et extases qui en font partie est l’une d’entre elles. Une telle implication se retrouve dans le retour des fêtes et rassemblements touristiques à « thèmes », les reconstitutions historiques, les cosplay divers, les fêtes médiévales, les parcs à thèmes, et bien sûr les festivals divers et variés. Elle se retrouve également dans ces rites d’initiation que sont les weekends d’intégration des diverses écoles, des entreprises et même de certains services publics.

    Ce qu’on va connaître de l’autre, plutôt que sa fonction dans l’école, l’entreprise, la vie professionnelle, c’est son affect, son corps, son intimité dévoilée par l’ivresse. Connaître, faire co-naissance, c’est à dire naître ensemble à la commune humanité.

    Certes, on y apprend ou on devrait y apprendre à se connaître fonctionnellement. Mais, en fait, ce qu’on va connaître de l’autre, plutôt que sa fonction dans l’école, l’entreprise, la vie professionnelle, c’est son affect, son corps, son intimité dévoilée par l’ivresse. Connaître, faire co-naissance, c’est à dire naître ensemble à la commune humanité. Temps de débridement, d’initiation ou de défoulement, s’apparentant à l’inversion hiérarchique du carnaval (les chefs sont brocardés, les employés se mélangent) ou aux rituels d’initiation, dans ce qu’ils peuvent avoir de plus cruel et parfois grossier. L’alcool qu’on partage (l’hébergement sur place permet la consommation sans crainte) n’a pas qu’une fonction désinhibante ; le produit qu’on fait tourner est une sorte de coupe du GRAAL, symbole de la fraternité, à fonder ou à réinitialiser.

    une éthique de l'esthétique

    Une éthique de l’esthétique.

    Dans tout cela, la morale universelle a peu de prises. Mais l’on peut voir à l’œuvre une éthique spécifique. Particulariste. Localiste. Ethique parfois immorale ne se reconnaissant plus dans l’unidimensionnalité du Sens de l’Histoire, mais qui privilégie le pluralisme de la reliance, et ce dans les deux sens du terme : on est relié aux autres, à la nature environnante, on fait confiance aux autres de la tribu et à la nature dont on fait partie. Ce que j’ai appelé une « éthique de l’esthétique », c’est-à-dire des règles du groupe appuyées sur un éprouvé ensemble, une esthétique consensuelle.

    Le succès des techniques du New Age, tout comme la sensibilité écologique, le retour au primitivisme et au natif, sans oublier la célébration du sang, des humeurs et du poil, tout cela fait bien ressortir le pluralisme cosmique de l’éthique postmoderne. Sa dimension herméneutique aussi : tous les avènements, toutes choses, aussi anodines soient-elles, ont un sens, immanent bien sûr.

    Le succès des techniques du New Age, tout comme la sensibilité écologique, le retour au primitivisme et au natif, sans oublier la célébration du sang, des humeurs et du poil, tout cela fait bien ressortir le pluralisme cosmique de l’éthique postmoderne.

    Dans ce processus d’implication ou de « participation » mystique aux autres et à la nature, tout un chacun, le voulant ou pas, le reconnaissant ou non, est pensé. Il n’est que le « haut-parleur » de manières d’être archaïques, ou encore le resurgissement d’une antique racine dont il n’est que le surgeon, la reviviscence d’un phylum le dépassant de beaucoup. Pour le dire avec la formule poétique de Hubert Reeves, il n’est qu’une « poussière d’étoile ».

    Ce qui est à l’œuvre, c’est la « participation » magique chère à Lévy-Bruhl. La personne plurielle, celle qui participe au pluralisme cosmique dont il a été question, est comme irradiée par un univers social et naturel qui l’enveloppe, qui lui permet d’être ce qu’elle est. Il est intéressant (amusant ?) d’observer qu’une telle vue, quelque peu mystique, d’un éclatement du petit soi dans un Soi plus vaste se retrouve chez Hegel. « Le vrai est le vertige bacchique dans lequel il n’est pas un seul membre qui ne soit pas ivre… Et parce que chaque membre, en se détachant, se dissout aussi immédiatement, ce vertige est aussi bien le repos transparent et simple. »

    Michel Maffesoli

    « Le vrai est dans le vertige bacchique » !

    Voilà qui est audacieux, mais fait bien ressortir que l’on n’est qu’en relation à l’autre, qu’en communion avec l’autre. Symbole de la coupe en tant que contenant qui unit ce qui est épars.

    C’est cette mise en chaîne sociétale que l’on va retrouver dans les effervescences estivales, dans les excitations propres aux foires, aux marchés, aux braderies, aux « vides greniers » et autres occasions festives, mais aussi dans tous ces événements initiatiques que sont les weekends d’intégration, les voyages de fin d’études, les soirées de rencontres pour célibataires de la Saint Valentin et autres occasions d’échanges intellectuels, sexuels, amicaux.

    C’est cette mise en chaîne sociétale que l’on va retrouver dans les effervescences estivales, dans les excitations propres aux foires, aux marchés, aux braderies, aux « vides greniers » et autres occasions festives.

    Toutes ces choses montrent l’importance des lieux et des temps dédiés[5] à l’échange, la rencontre, le commerce. Souvenons-nous que le commerce peut être celui des biens, celui des idées, mais aussi celui des affects, voire des corps. Ne parle-t-on pas de « commerce amoureux » ? Et le colloque n’est-il pas le fait de « boire ensemble », et non seulement de parler ensemble ?

    Voilà bien l’éthique à l’œuvre. Elle est issue de ce qu’on pourrait appeler des « fêtes copulatives » au cours desquelles la circulation des biens, des paroles et des affects libère le ventre de l’angoisse de la mort. Il faudrait faire une topographie des mœurs et des lieux, topographie du physique et du spirituel, qui rendrait compte de cette intime et secrète liaison existant entre la pluralité des lieux et celle des liens. A l’encontre d’un moralisme Un et Universel, l’éthique est complexe, concrète, en ce qu’elle s’enracine dans des manières d’être et de vivre dont l’élément essentiel est l’hétérogénéité. Il n’en reste pas moins qu’il peut y avoir une cohérence, un centre de l’union, de ces fragments constitutifs du monde réel.

    Michel Maffesoli

     

    Le nouveau livre de Michel Maffesoli et Hélène Strohl paraît le 3 octobre !

    La faillite des élites, Maffesoli

     

    [1] Gilbert Durand, Structures anthropologiques de l’imaginaire, PUF, 1960, rééd. Dunod, p. 498.

    [2] Cf. à paraître Les Cahiers européens de l’imaginaire n° 10 : La nuit, CNRS éditions, 2020 Je renvoie également au numéro 9 de cette revue, Le Voyage, dans lequel de nombreux exemples de ces rassemblements festifs et nomades sont analysés. www.lescahiers.eu

    [3] Cf. Rachid Amirou, préface de Michel Houellebecq, L’Imaginaire touristique, (2000), rééd. CNRS éditions, 2010.

    [4] Je renvoie dans le cadre de cet article à mes trois ouvrages fondateurs de l’analyse de la postmodernité : L’Ombre de Dionysos, Contribution à une sociologie de l’orgie (1982), réed. CNRS éditions, 2010 ; Le Temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse, 1988, 4ème édition La Table ronde, 2019 ; Du Nomadisme, vagabondages initiatiques (2000), réed. La Table ronde, 2010.

    J’ai développé ensuite ces notions de communauté, d’effervescence festive et de nomadisme dans mes ouvrages plus récents : Cf. Être postmoderne, éditions du Cerf,  2018.

    [5] Prendre date, c’est prendre rendez-vous.

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