Entretien: Monvallier-Rousseau “Les imposteurs de la philo”

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    Les imposteurs de la philo

    Après Maurice Blanchot dont ils avaient dégonflé la baudruche dans Blanchot l’obscur ou la déraison littéraire (2015), Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau passent au crible dans leur dernier ouvrage les « imposteurs de la philo » qui phagocytent l’arène médiatique : Raphaël Enthoven, Charles Pépin, Raphaël Glucksmann et quelques autres. Pourquoi la plupart des vrais philosophes ont-ils disparu de nos écrans ? Monvallier et Rousseau répondent à nos questions.


     

    Thibault Isabel : Lorsque les premiers « cafés philo » se sont développés dans les années 1990, à l’initiative notamment du nietzschéen Marc Sautet, la démocratisation de la philosophie pouvait encore revêtir des allures encourageantes. Trente ans après, le constat est accablant. Ceux qu’on présente comme des philosophes ou des intellectuels dans les médias ne sont en général que des amuseurs publics. Raphaël Enthoven est peut-être le plus célèbre d’entre eux. Je n’ai rien contre l’homme, qui est peut-être sympathique dans la vie privée – je ne le connais pas. Je constate seulement qu’il est payé pour rendre la philosophie sexy et la vider de tout contenu. Comment en est-on arrivé là ?

    Nicolas Rousseau : Le tournant médiatique de la philosophie a sans doute commencé avec les « nouveaux philosophes » : Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Guy Lardreau, etc. Ces auteurs voulaient intervenir dans les journaux et à la télévision sur des thèmes d’actualité, dans une période où une partie de la gauche rompait avec le marxisme et l’Union soviétique. Ils voulaient rompre avec les contraintes académiques de la philosophie, en intervenant hors des murs de l’université. Michael Scott Christofferson a minutieusement raconté leur histoire dans Les intellectuels contre la gauche (Agone, 2014). Ces penseurs ont été critiqués en leur temps par Gilles Deleuze, dans sa brochure « A propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général », parue en mai 1977, ainsi d’ailleurs que par Jacques Bouveresse dans un article où (pour une fois) il était d’accord avec Deleuze intitulé « Pourquoi pas des philosophes ? », paru un an après (1978) dans la revue Critique.

    Nicolas Rousseau
    Nicolas Rousseau, professeur agrégé de philosophie

    Deleuze soulignait la nullité de ces penseurs, qui réduisaient la philosophie à une imprécation moralisatrice à base de « concepts gros comme des dents creuses » : l’Occident, la Loi, la Rébellion, etc. Deleuze perçoit aussi chez ces auteurs l’utilisation de techniques marketing : « Il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. »

    Mais c’est peut-être Jacques Bouveresse qui a été le plus lucide sur les nouveaux philosophes, avec ses deux livres Le philosophe chez les autophages et Rationalité et cynisme (Minuit, 1984) qui sont à inscrire dans la continuité de son grand article de 1978. Car là où Deleuze voyait en BHL une trahison de la philosophie, Bouveresse pointait que le modèle dont s’inspirait BHL pouvait très bien venir de quelqu’un comme Foucault – dont BHL a été un temps proche, qui lui aussi voulait que le philosophe intervienne dans l’actualité, et qui, surtout, considérait que le monde social n’était fait que de luttes de pouvoir. La conclusion de Bouveresse était que c’est une partie de la philosophie française qui avait encouragé ce cynisme de sophiste.

    Il est très difficile de résister à la tentation de séduire, encore plus dans notre société du direct. Grâce aux réseaux sociaux, on peut avoir très vite un grand succès. Le sophiste adorerait vivre à notre époque !

    Foucault, Deleuze, déjà, étaient des professeurs qui séduisaient par leur discours, par leurs intonations, par leur simple présence[1]. Il est très difficile de résister à la tentation de séduire, encore plus dans notre société du direct. Grâce aux réseaux sociaux, on peut avoir très vite un grand succès. Le sophiste adorerait vivre à notre époque ! (Et je parle ici du sophiste dans sa définition péjorative platonicienne, qui ne correspond pas exactement à la réalité historique du mouvement des sophistes dans la Grèce Ancienne, étudié par exemple par Jacqueline de Romilly.) Qui préfère avoir raison seul dans son coin plutôt que de briller en public par son verbe ? Raisonner, argumenter, contredire, tout cela n’est pas en soi séduisant. Dès qu’on développe, on prend le risque d’ennuyer. Jean-Louis Chrétien, mort récemment, représentait le contre-exemple de cette attitude, par son ascétisme quasi-monacal, son refus blanchotien d’être photographié, son dévouement envers la philosophie « pure ». Ses cours à la Sorbonne étaient très bien. Mais ils ne seront jamais rediffusés, podcastés, youtubés, etc. !

    Les imposteurs de la philo
    Le philosophe Jean-Louis Chrétien

    Henri de Monvallier : En ce qui me concerne, je n’ai pas une admiration sans borne pour Jean-Louis Chrétien le bien nommé, qui est un peu le Christian Bobin de la phénoménologie – et pour moi ce n’est pas un compliment. C’est le genre de personne disposé à s’émouvoir devant le petit oiseau qui chante fugacement sur la branche avant de s’envoler (je pense à la première page de Promesses furtives, si je me souviens bien) et à toujours « cerner la fragilité de l’indicible » ou le « caractère indicible de la fragilité ». Le tout baigné dans une sorte de spiritualisme professoral assez classique, au fond, chez les universitaires, depuis un siècle et demi. Mais je dois reconnaître, que, contrairement à Jean-Luc Marion ou d’autres, Chrétien (dont j’ai suivi un cours sur Saint Augustin pour préparer l’agrégation il y a une quinzaine d’années) ne jargonnait pas et essayait de s’exprimer dans une langue relativement claire en exposant à chaque fois les auteurs qui lui tenaient à cœur et en faisant tout son possible pour les expliquer honnêtement. Je pense malgré tout que son spiritualisme dissertatif très bien rôdé de double cacique (à l’Ecole Normale et à l’agrégation) est malgré tout plus respectable qu’un certain nombre de pseudo-philosophes qu’on étrille dans notre essai.

    Pour parler un peu des cafés philo, oui, l’idée était bonne, mais le principe a viré assez vite au n’importe quoi et a souvent sombré dans un esprit « café du commerce » mâtiné de thérapie de groupe. L’université, c’était la solidité du contenu, mais sans le désir, avec contrôle systématique de la présence durant les TD, et des connaissances ou des diplômes à la clé. Les cafés philo, c’était le désir, mais souvent sans contenu sérieux… D’où l’intérêt, comme le dit Michel Onfray dans son livre La communauté philosophique (2004), du modèle de l’université populaire, qui essaie d’articuler les deux : de vrais contenus de connaissance, mais dans un souci d’accessibilité au plus grand nombre. C’est pourquoi j’ai fondé une UP à Issy-les-Moulineaux l’an passé.

    Blanchot l'obscur

    Thibault Isabel : Le continuateur le plus évident de Bernard-Henri Lévy serait peut-être Raphaël Glucksmann, par son mélange des genres entre « philo » et politique. En parallèle, on constate que les médias ne cessent aussi d’encenser Emmanuel Macron pour sa formation de philosophe et sa stature d’« intellectuel ». La philosophie rend-elle les politiciens crédibles, en France ? De ce point de vue, au moins, cela traduirait un parti-pris positif en faveur des lettres, ce qui n’est pas le cas dans tous les pays. Les Américains, par exemple, préfèrent élire des acteurs (Reagan) ou des stars de télé-réalité (Trump).

    Nicolas Rousseau : Quand les philosophes veulent se mêler de politique, cela se passe souvent mal pour eux. Platon a été vendu comme esclave par le tyran Denis de Syracuse, après avoir essayé de le convaincre de bâtir sa cité idéale. De même, Machiavel avec les Médicis. Pour ne pas parler de Heidegger avec les nazis… (Mais nous en parlerons dans un prochain livre).

    Emmanuel Macron, lui, a été l’assistant de Paul Ricœur. Ce dernier le remercie dans l’Avertissement de La mémoire, l’histoire, l’oubli (2001). Il lui doit, dit Ricœur, « une critique pertinente de l’écriture et une mise en forme de l’appareil critique de cet ouvrage ». Cela semble être un des traits de notre « exception culturelle » que cet entremêlement de la philosophie et de la politique. Mais, dans les faits, les deux ne se confondent pas. Car l’homme politique a des responsabilités et des décisions à prendre que le philosophe n’a pas. Le malheur de la politique est peut-être qu’on y est amené à trahir ses convictions, un jour ou l’autre. Tout du moins, gouverner les met à l’épreuve.

    L’homme politique a des responsabilités et des décisions à prendre que le philosophe n’a pas. Le malheur de la politique est peut-être qu’on y est amené à trahir ses convictions, un jour ou l’autre. Tout du moins, gouverner les met à l’épreuve.

    Le dirigeant peut trouver chez un philosophe des idées qu’ils n’auraient pas eues, envisager des choix auxquels il n’aurait pas pensé. Avec les Gilets Jaunes, le président de la République aurait pu avoir un peu plus de ce sens du dialogue et de cette modération que défendait son maître Ricœur !

    Quant à Raphaël Glucksmann, il représente le cas inverse, celui du philosophe qui veut faire de la politique. Le mélange des genres n’est pas mieux, car il aboutit à de la mauvaise philosophie politique, à un assommant prêchi-prêcha pour une gauche socialiste en déroute. On retrouve chez Glucksmann-fils ce que Deleuze dénonçait chez Glucksmann-père : le recours à des grands slogans creux.

    Enthoven, Bernard Henri Lévy
    Bernard-Henri Lévy et Nicolas Sarkozy

    Henri de Monvallier : Il y a toujours une révérence obligée en France à l’égard de la philosophie, mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Dès que quelqu’un se dit « philosophe », il bénéficie d’un statut d’extraterritorialité qui anesthésie a priori toute possibilité d’esprit critique. Les philosophes (ou les professeurs de philosophie qui se prennent pour des philosophes, une maladie professionnelle très répandue dans l’Hexagone…) ont tendance à dire qu’ils problématisent tout, qu’ils remettent tout en question ; mais, la plupart du temps, ils ne remettent jamais en question la représentation qu’ils se font de la philosophie et sa position de surplomb sur tous les autres discours possibles (sens commun, sciences, sciences humaines). Maître Eckhart demandait à Dieu qu’il le délivre du désir de Dieu. Le minimum qu’on pourrait demander à la philosophie, ce serait qu’elle nous délivre des illusions de la philosophie…

    Quant à M. Macron, que Brice Couturier qualifie de « président philosophe » dans un livre récent, le fait d’avoir fait un DEA sur Hegel et d’avoir été l’assistant de Ricœur ne fait évidemment pas de lui un philosophe. Président ou philosophe, il faut choisir.

    Quant à M. Macron, que Brice Couturier qualifie de « président philosophe » dans un livre récent, le fait d’avoir fait un DEA sur Hegel et d’avoir été l’assistant de Ricœur ne fait évidemment pas de lui un philosophe. Président ou philosophe, il faut choisir. N’est pas Marc Aurèle qui veut. D’ailleurs, dans ses Leçons sur l’histoire de la philosophie, Hegel remarque que l’idéal platonicien du philosophe-roi a été réalisé une fois dans l’histoire avec Marc Aurèle, mais que ça n’a strictement rien changé au cours des choses et à la décadence de l’empire romain. On pourrait d’ailleurs se demander si la retraite intérieure prônée par Marc Aurèle n’est pas le signe qu’il n’y avait plus grand-chose à faire à l’extérieur avec la pression des barbares sur le limes, aux frontières de l’Empire… Il faut rappeler aussi que Ricœur a été pétainiste dans sa jeunesse et qu’il a même écrit un texte favorable à Hitler : on comprend que, vers la fin de sa vie, il commence à réfléchir aux thèmes de la mémoire et de l’oubli. Mais je vais m’arrêter là, je ne voudrais pas être trop désagréable à l’endroit de notre président-philosophe !

    Raphaël Enthoven, Raphaël Glucksmann
    Raphaël Glucksmann a représenté le Parti socialiste aux élections européennes de 2019

    Thibault Isabel : L’un des pires aspects de la philosophie médiatique est selon moi qu’elle se prête de plus en plus au dogmatisme idéologique, aux polémiques stériles, et qu’au lieu d’entretenir la complexité et la richesse du débat des idées, elle abêtit les spectateurs et les lecteurs. Geoffroy de Lagasnerie, dans ce registre, est probablement l’un des exemples les plus édifiants. Pourquoi les imposteurs de la philo sont-ils pour certains d’entre eux aussi sectaires ? La méchanceté fait-elle vendre ?

    Nicolas Rousseau : A vrai dire, nous ne sommes pas particulièrement gentils dans ce livre, mais nous ne sommes pas sectaires. Nous avons lu les auteurs dont nous parlons et nous avons essayé de les comprendre. Mais se confronter à un discours dogmatique est un exercice pénible, et critiquer ce discours peut sembler stérile à bien des égards. Les exigences de rationalité, de cohérence et de justesse n’en sont pas moins valables pour tout le monde. Si donc on pense que quelqu’un dit des choses fausses, ou incohérentes, ou scandaleuses, il ne faut pas hésiter à le dire. Notre livre ne serait pas inutile s’il encourageait les lecteurs à ne pas abdiquer l’exercice de leur jugement, même dans des domaines tout à fait étrangers à la philosophie.

    Henri de Monvallier, Raphaël Enthoven
    Henri de Monvallier, professeur agrégé de philosophie

    Henri de Monvallier : Le cas de Geoffroy de Lagasnerie est, il est vrai, un peu à part dans le livre. Ce n’est pas un prof de philo qui déroule ses paradoxes ou ses dissertations consensuelles à coup de conférences grassement payées (comme Raphaël Enthoven, Charles Pépin ou Vincent Cespedes). Ce n’est pas non plus un essayiste politique de centre-gauche à l’eau tiède qui surfe sur la queue de comète de la nouvelle philosophie, comme Raphaël Glucksmann. C’est un sociologue de formation (normalien et agrégé de sciences économiques et sociales) qui accepte aussi l’étiquette de « philosophe » au nom de ses prétentions à une théorie générale du social. C’est donc un auteur qui a un discours « critique » en apparence, construit et élaboré intellectuellement, qui s’inspire notamment de Bourdieu et de Foucault.

    Dans son dernier entretien avec le Magazine littéraire, quelques semaines avant sa mort en juin 1984, Foucault disait que ses deux influences majeures étaient Heidegger et Nietzsche, mais qu’à la fin des fins, c’était Nietzsche qui l’avait « emporté ». Chez Lagasnerie, je pense qu’entre Bourdieu et Foucault, c’est Foucault qui l’a emporté, autrement dit un discours « radical » en apparence, et séduisant, mais, comme nous le montrons dans notre essai, aussi creux et incohérent que celui d’Enthoven, et surtout beaucoup plus sectaire.

    Chez Lagasnerie, c’est Foucault qui l’a emporté, autrement dit un discours « radical » en apparence, mais aussi creux et incohérent que celui d’Enthoven, et surtout beaucoup plus sectaire.

    Lagasnerie dit qu’il n’y a pas d’intellectuel de droite et refuse donc de débattre avec eux. Il veut priver Marcel Gauchet d’une conférence inaugurale aux « Rendez-vous de l’histoire » de Blois, lance une pétition pour que Nathalie Heinich soit destituée du prix Pétrarque qu’elle a reçu, etc. Le paradoxe est donc que Lagasnerie se réclame de la gauche radicale alors qu’il est en fait plus proche de Carl Schmitt, selon qui la politique est fondée sur la distinction ami/ennemi. On pourrait d’ailleurs être gêné par le fait que Foucault, par exemple dans son fameux dialogue de 1971 avec Chomsky, semble tenir des propos du même ordre. Je ne suis pas un inconditionnel de Marcel Gauchet et je ne partage pas – comme Nicolas, je crois – les positions de Mme Heinich sur le mariage gay ; mais je suis absolument opposé à ces méthodes de censure qui n’honorent pas le débat public, c’est le moins qu’on puisse dire, et qui honorent encore moins la gauche ou ce qu’il en reste.

     

    Monvallier Rousseau, Enthoven Glucksmann

    Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les Imposteurs de la philo. Nouveaux sophistes et filousophes, Préface de Michel Onfray, Le Passeur éditeur, 2019, 208 p., 19€.

    En librairie le 3 octobre 2019.

     

     

    [1] On pourra lire à ce sujet le très intéressant article du sociologue Charles Soulié « La pédagogie charismatique de Gilles Deleuze à Vincennes », Actes de la Recherche en sciences sociales, 2017/1-2 (n°216-217). Soulié montre que la façon de faire cours de Deleuze à Vincennes, bastion du gauchisme intellectuel pendant les années 1970, est en fait très similaire à celle d’un professeur de khâgne. Article lisible en ligne : https://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2017-1-page-42.htm

    5 Commentaires

    1. Notre époque est celle de l’imposture et du mensonge. Cet article salutaire qui stigmatise le charlatanisme philosophique pourrait être le premier d’une série sur les décombres de l’intelligence française…

    2. Je vais re-lire cet article et les questions toujours très précises posées par Isabel…
      Je trouve les auteurs assez sévères mais il est vrai que moi-même qui essaye d’être philosophe
      sans le clamer à droite et à gauche je ressens intuitivement une certaine irritation au sujet de la confusion permanente des discours que j’entends, lis ou regarde…
      Merci donc à l’Inactuelle de nous permettre de réfléchir dans notre coin, tout petit dans l’espace-temps. Régis CABOZ

    3. Pépin n’est pas inintéressant, et il n’a pas la prétention de faire de la philo quand il donne des conférences sur la confiance en soi. Le procès d’intention que Nicolas Rousseau lui fait n’a aucun intérêt.

      “Quant à Raphaël Glucksmann, il représente le cas inverse, celui du philosophe qui veut faire de la politique.”

      Glucksmann n’est pas et n’a jamais été philosophe. C’est un essayiste, d’assez peu de talent, qui fait de la politique. Il n’a aucune réelle culture philosophique.

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