Thibault Isabel: “Il faut réenchanter le monde”

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Thibault Isabel

L’homme contemporain vit dans une solitude qui l’étouffe. Les sociologues décrivent cette situation sous le terme d’« anomie ». Notre vie s’est vidée de son sens, parce que nous n’investissons plus l’existence d’une manière active, entreprenante, chargée de liens. Pour retrouver le goût de vivre, nous avons besoin d’une nouvelle société. L’obsession pour la réussite matérielle doit céder le pas à une tension renforcée vers l’humain. Le philosophe Thibault Isabel nous explique pourquoi.


 

Nous vivons à l’ère du désenchantement technicien. Cela signifie que toute la trame symbolique qui structurait autrefois l’existence des hommes tend à s’étioler. Sous l’effet de la profusion des biens, nous avons perdu le sens de la limite, du manque, de l’interrogation. Nous avons laissé nos repères se perdre, bons ou mauvais, parce que nous ne nous soucions plus de nous diriger, ni de connaître les voies de vertu ou de perdition. L’homme du passé était aussi mesquin et pathétique que quiconque après lui ; mais il avait un sentiment plus clair de la précarité humaine et de la douleur de notre condition. Cela le rendait sans doute modeste, et peut-être aussi, dans certains cas, davantage soucieux de ce qui compte vraiment.

Baudrillard, monde désenchantéLa pauvreté des relations sociales.

C’est encore chez ce qui reste de la classe ouvrière qu’on retrouve parfois les conduites les plus dignes d’admiration, précisément parce que les ouvriers sont les seuls à qui il manque encore quelque chose pour être tout à fait épanouis matériellement. Ils tentent donc de compenser leur infortune sociale par des jouissances d’un autre ordre, qui demandent plus d’efforts, mais s’avèrent en définitive plus belles : la camaraderie, le sens de la solidarité, l’amour du jeu sous toutes ses formes…

Ken Loach est certainement le cinéaste qui sait le mieux peindre l’atmosphère de ces milieux, où les travers ne manquent pas, mais qui portent malgré tout la trace surannée d’un monde en train de disparaître : le monde d’avant la technique, d’avant la richesse, d’avant la médiatisation. Un monde qui n’est peut-être déjà plus qu’un souvenir.

La profusion des biens a en­gendré une certaine anomie sociale, un certain désintérêt pour les liens humains et les préoccupations symboliques.

Ce n’est pas la jouissance des biens matériels qu’il faut réprouver – et toute forme de jouissance demeure même au contraire parfaitement légitime. On peut en revanche regretter que la profusion des biens ait en­gendré une certaine anomie sociale, un certain désintérêt pour les liens humains et les préoccupations symboliques. Nous n’avons jamais été aussi nantis, et peut-être n’avons-nous pourtant jamais autant couru après l’argent. Ce n’est pas en raison du goût pour le succès économique en tant que tel, mais parce que presque toutes nos autres aspirations ont reflué et que, dans le désert actuel des valeurs, nous n’avons plus que cette oasis après laquelle courir.

il faut réenchanter le monde

Le culte d’une tradition fantasmée.

D’ailleurs, l’argent n’a pas bonne presse, et nous pourrions au premier abord avoir le sentiment que des valeurs moins superficielles nous animent, si nous avions la naïveté de croire ce qu’on lit en couverture des magazines. Nous sommes friands de « cocooning », plébiscitons les produits issus de l’agriculture « biologique » et avons la nostalgie des modes de vie « traditionnels ». Mais chaque esprit réellement lucide sait bien que la prétendue promotion de la famille, de la nature et de la tradition, c’est-à-dire en fait de la « pureté originelle » et de l’« authen­ticité », n’est plus qu’une vaine incantation sans consistance, un fantasme qui nous accompagne pour nous consoler d’être désespérément seuls, et qui se trouve d’ailleurs savamment récupéré par la propagande marchande afin de mieux nous enfermer dans notre bulle de consommation.

Parce que nous évoluons dans un monde où les individus se soucient d’abord de leur intérêt immédiat, souvent au détriment des autres, nous nous prenons à rêver d’un havre idyllique où nous serions en sécurité et où nous connaîtrions la douceur d’une existence apaisée. De là découle notre fascination typiquement moderne pour la famille, la nature et la tradition, censées nous apporter de tels bienfaits.

La vie de famille et la confrontation à la nature ne valaient précisément autrefois que par leur âpreté, c’est-à-dire par leur capacité à nous faire intégrer les exigences du réel et le sens des limites.

Mais nous ne comprenons pas que la vie de famille et la confrontation à la nature, effectivement caractéristiques du monde traditionnel, ne valaient précisément autrefois que par leur âpreté, c’est-à-dire par leur capacité à nous faire intégrer les exigences du réel et le sens des limites.

Rien n’est plus difficile, plus périlleux, plus délicat que d’ap­prendre à vivre avec les autres, dans un cadre de vie frugal et austère ; et rien n’est plus confortable, plus tranquille, plus relâché que de se séparer d’autrui, de se désintéresser du monde et de vivre en autarcie dans une somptueuse tour d’ivoire, à la manière des modernes.

liens sociaux

Préserver les liens.

Malheureusement, dans une société où ce confort, cette tranquillité et ce relâchement se généralisent – dans une société de luxe –, l’instabilité sociale devient rapidement telle que nous ne profitons plus d’aucune sécurité. Nous ne faisons plus confiance à personne, au milieu d’un chaos relationnel généralisé, si bien que nous ne jouissons jamais du bien-être auquel nous aspirons pourtant.

Celui qui a le sens de la rigueur, quant à lui, profite malgré tout d’un environnement équilibré. Son amabilité établit des ponts avec ses congénères. Il s’efforce d’être aimable. Sa vie est une lutte contre lui-même et contre ses pulsions désordonnées. Voilà la différence entre une atti­tude infantile et une attitude adulte. Mais nous avons choisi le camp de l’enfance ; et il n’y a de ce point de vue rien d’étonnant à ce que l’enfance soit maintenant idéalisée avec mièvrerie, alors qu’elle était autrefois considérée comme une étape du développement par où il fallait inévitablement passer, mais qu’il était urgent de surmonter, pour devenir véritablement humain.

Notre fascination contemporaine pour la famille, la nature et la tradition est vide, parce que nous désirons fantasmatiquement y trouver ce qui demeurera en fait toujours étranger à de pareilles notions : la quiétude.

Méfions-nous des sociétés dotées d’une trop grande richesse, car les modes de vie qui s’y développent ont des effets profondément dévastateurs sur la psychologie collective et le tissu relationnel.

Nous répétons par exemple à qui veut l’entendre que la vie familiale est incomparablement précieuse. Mais, dans nos actes, nous n’avons plus même la patience de supporter nos proches et, à la première occasion, nous déménageons loin de notre milieu d’origine pour jouir d’une liberté que nous espérons totale et sans heurts. La famille est le microcosme où nous devrions apprendre à gérer la conflictualité inéluctable de l’existence, et certainement pas un port d’attache où nous nous réfugions par nuit de tempête pour y réparer la coque et les voiles.

Notre vision de la nature et de la tradition est marquée de la même sentimentalité que notre « familialisme » : nous voulons croire à la douceur de la terre nourricière, sans comprendre que la confrontation à notre environnement naturel ou au patrimoine culturel de nos ancêtres est simplement une école de la vie – et une rude école, pour tout dire. C’est pourquoi le caractère moderne, d’inspiration matérialiste, est incompatible avec la mentalité du monde d’autrefois, qui était bien plus pauvre, limité et exigeant que le nôtre, et qui aidait probablement pour cela davantage les hommes à se structurer.

Souhaitons à chacun d’être riche, s’il peut en tirer jouissance. Mais méfions-nous des sociétés dotées d’une trop grande richesse, car les modes de vie qui s’y développent ont des effets profondément dévastateurs sur la psychologie collective et le tissu relationnel.

société désenchantée

Le solipsisme.

Jean Baudrillard fut l’un des analystes les plus géniaux de la modernité, et la lecture de ses œuvres doit nous montrer que le principal écueil de notre époque n’est pas l’égoïsme, comme on l’affirme souvent, mais le solipsisme.

L’homme n’est pas plus égoïste aujourd’hui qu’il ne l’était hier ; mais il est seul. Il ne fait donc pas volontairement le mal ; il se désintéresse plutôt du bien et se montre indifférent. Pour mieux dire, il est à la fois plus distancié dans ses haines et dans ses amours. Il est moins féroce, mais s’attache aussi d’une manière moins étroite.

L’homme n’est pas plus égoïste aujourd’hui qu’il ne l’était par le passé ; mais il est seul. Il ne fait donc pas volontairement le mal ; il se désintéresse plutôt du bien et se montre indifférent.

Les sociétés anciennes étaient beaucoup plus violentes que les sociétés actuelles ; les vindictes avaient des répercussions plus graves et la pitié ne semblait guère répandue. N’oublions pas que nous avons presque partout aboli la peine de mort, en Occident, alors que les vendettas familiales débouchaient communément sur des actes terribles, en des temps pourtant encore proches des nôtres, particulièrement dans les campagnes.

Mais, inversement, les rapports humains étaient sans doute beaucoup plus chaleureux. On se froissait vite, on s’invectivait ; et l’on se réconciliait tout aussi rapidement. Les échanges personnels étaient intenses. On aimait parler, discuter. Tout était plus direct et plus franc.

Baudrillard monde moderne

Le monde publicitaire du look.

L’entrée contemporaine dans le monde de l’anonymat a été déterminée par bien des facteurs, tant économiques que politiques et sociétaux ; mais le principal vecteur de cette transformation fut incontestablement le développement du système des médias, dont le paradigme est la publicité.

Dans un monde virtuel tel que le nôtre, l’idée de réalité perd de sa pertinence et de son intérêt. L’essentiel n’est plus de savoir ce qu’est une chose, mais comment elle paraît. Le look devient le critère principal de l’identité. Vous pouvez être conformiste ou anticonformiste : dans un cas, vous porterez des chemises Lacoste, et, dans l’autre, des baskets Nike. Mais vous vous agiterez quoi qu’il en soit contre des moulins à vent, parce que tant le conformisme que l’anticonformisme ne renvoient plus qu’à des codes purement extérieurs et superficiels, qui ne signifient en réalité plus rien. Naomi Klein a très bien montré comment de grandes marques s’étaient positionnées au cours des trois dernières décennies pour se donner une image « rebelle » et « contestataire ». Che Guevara lui-même est devenu une sorte d’icône publicitaire, qui s’affiche sur des T-shirts. Dans un pareil cadre, le combat qu’il mena dans la vie réelle pour ses convictions peut-il encore avoir du sens pour les nouvelles générations ?

Vous ne pouvez plus véritablement être athée, parce qu’il n’y a plus de religion. Vous ne pouvez plus « choquer le bourgeois », parce que cela fait longtemps que la bourgeoisie ne s’offusque plus de rien.

A vrai dire, aucune conviction ne peut plus avoir de sens, dès lors qu’il n’y a plus rien à quoi s’opposer. Vous ne pouvez plus véritablement être athée, parce qu’il n’y a plus de religion. Vous ne pouvez plus « choquer le bourgeois », parce que cela fait longtemps que la bourgeoisie ne s’offusque plus de rien. Vous pouvez simplement adopter une posture, un style. Nous vivons dans un monde de valeurs faibles, parce que nous vivons en fait dans un monde de réalité faible. Ce que vous êtes, c’est ce que vous achetez et ce qu’on vous vend.

L’image devient tellement omniprésente qu’elle phagocyte tout. Même la charité tombe sous sa coupe : l’amour chrétien du prochain s’est transformé en larmoiement humanitaire pour les sinistrés du Rwanda de 1994 ou les victimes du grand tsunami de 2004, qu’on oublie aussi vite que les émissions télévisées du mois précédent. Dans le même temps, pourtant, votre voisin meurt de faim ; mais vous ne lui venez pas en aide, non parce que vous êtes cruel, mais parce que vous savez à peine qu’il existe, et parce que vous ne prenez de toute façon jamais le temps de discuter avec lui – sauf peut-être le jour de la « fête des voisins », dont on a largement vanté les mérites dans les médias. La bonté elle aussi s’exprime maintenant sur un mode publicitaire.

Réenchantement du monde

Retrouver le sens du réel.

Nous devons sortir de ces schémas de comportement et de pensée. Nous devons échapper au monde sordide que les publicitaires ont créé pour nous. Tout ce qui est petit et discret doit retrouver son prestige à nos yeux : la solidarité concrète, les relations de quartier, l’esprit associatif, la coopération économique entre acteurs indépendants. Ne cherchons pas les grands succès ; prisons plutôt les belles initiatives.

Les Cassandre ont raison de dire qu’il s’agit probablement d’un vœu pieux. Mais, à l’heure où tout ce qui se donne pour réel n’a plus que les allures d’un songe, ayons le courage de croire à la réalité de nos rêves. Si nous ne parvenons pas à changer la société, nous aurons du moins rendu nos vies plus stimulantes et plus belles.

A l’heure où tout ce qui se donne pour réel n’a plus que les allures d’un songe, ayons le courage de croire à la réalité de nos rêves.

Toute la difficulté, évidemment, reste de mener une action audible dans un monde qui n’entend plus rien – dans un monde où tout est récupéré, recyclé, réexploité par le marché. Vous ne pouvez pas défendre la solidarité, parce que tout le monde est déjà solidaire, dans son univers solipsiste et virtualisé : même les grandes marques sponsorisent les ONG. Vous ne pouvez pas davantage défendre un authentique réenracinement dans le réel, parce que tout le monde achète déjà des confitures « Bonne maman », fabriquées dans la belle tradition d’autrefois. Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, votre discours est déjà intégré dans l’ordre de la marchandise, et, plus vous parlerez, plus vous agirez, plus vous prendrez le risque de prolonger le spectacle, c’est-à-dire de pérenniser le système tel qu’il fonctionne.

Pour tenir un discours irrécupérable, il faut avoir le courage de la profondeur, de la patience, de la maturation, de la nuance et de la sobriété. Il faut refuser les modes et les anti-modes. Mais vous sortez alors du système, vous vous marginalisez réellement (plutôt qu’imaginairement) et vous n’êtes plus rien. Vous n’avez plus d’identité pour les autres, puisque vous n’apparaissez plus. Et votre parole n’est dès lors qu’un silence de fait.

Laissons aux fous le bruit et la fureur. Autrefois, dans les monastères, le silence était d’or. Notre révolte silencieuse finira par porter ses fruits.

Thibault Isabel

3 Commentaires

  1. Remarquable analyse du mal-être français qui explique sans doute cette nostalgie du “temps des cerises” qui perdure mais qui n’induit pas encore une nouvelle problématique révolutionnaire…

  2. Excellent article, particulièrement bien écrit. Votre analyse confirme et prolonge les pensées d’Arendt et d’Orwell. Vous vous retrouvez donc en très bonne compagnie, bravo !
    Vous posez la question du retour au réel, pour ce faire, il me semble nécessaire de revenir sur les causes de cette anomie généralisée. Elle provient d’un processus démarré à la révolution capitaliste du début du XXème siècle qui a éloigné et accéléré les flux (ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation) d’une part et fragilisé tout ce qui se trouvait entre l’État et l’individu d’autre part (dixit M. Thatcher), dont la famille dont vous parlez si bien. En conséquence, le retour au réel ne peut passer que par la reconstruction de cette société intermédiaire dans un cadre de proximité où des projets à fort effet de levier social pourront se réaliser. Ralentir, Rapprocher et Recapitaliser les citoyens me paraissent les trois leviers d’un retour au réel et à une société active.

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