Raphaël Juan: “Nikos Kazantzakis, libre comme Homère”

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Nikos Kazantzakis

Nikos Kazantzakis (1883-1957) est un géant de la littérature grecque moderne, à qui l’ont doit notamment Zorba le Grec et La Dernière Tentation du Christ. D’abord philosophe – il a consacré sa thèse de doctorat à Nietzsche –, il se tourne ensuite vers la poésie, le théâtre et le roman, avec une verve et une liberté remarquables. Kazantzakis fait partie de ces maîtres qui nous invitent à voir le monde par nous-mêmes, à le penser par nous-mêmes, loin des dogmes et des conventions établies. C’est un auteur à redécouvrir de toute urgence, comme nous y invite Raphaël Juan.


 

Nikos Kazantzakis fait partie de cette petite race de grands auteurs dont le nom évoque de vagues idées ou senteurs, alors qu’il demeure fort modérément lu en France – il a pourtant été largement réédité récemment par la belle maison d’édition Cambourakis. Pas vraiment mis à la mode par la critique littéraire moutonnière – pauvres moutons ! – plus souvent attirée par ce qui lui ressemble (les petits machins complaisants envers les âmes étriquées, les turbines déprogrammées et autres pitoyables névroses urbaines), Kazantzakis n’en est pas moins sans doute l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Son œuvre place en effet la barre à hauteur d’homme intégral. Elle n’est pas un travail de fiction anodin, mais une œuvre de confrontation à la réalité la plus sèche ; elle emmène le lecteur attentif, si tant est qu’il ait le cœur hardi, à douter de l’intégrité et des illusions nécessaires à sa vie quotidienne et à s’abreuver plutôt d’un viatique simple, poétique. Kazantzakis, reprenant largement à son compte la symbolique chrétienne, a fait de sa vie et de son travail d’écrivain un acte d’élévation de l’esprit et peut-être du corps, suivant l’exemple du Christ montant au sommet du Golgotha pour s’y faire crucifier ou aux cieux pour sauver ses frères humains.

Crète

Un écrivain enraciné en Crète.

Auteur d’une œuvre totalisante, théâtrale, romanesque, philosophique, poétique, marquée par de grandes figures de l’histoire humaine, et correspondant à différents âges de sa vie – le Christ et l’innocence de l’enfance, Bouddha et l’effort de libération individuelle du jeune adulte, Lénine et le grand élan d’affranchissement collectif de la maturité, Ulysse et la sagesse primordiale retrouvée au terme du cycle –, Kazantzakis aimait aussi le plus grand saint catholique, le nouveau Christ qu’est saint François d’Assise, ainsi que le provocateur Nietzsche, ou encore Bergson et ses théories de l’intuition.

Kazantzakis est resté fidèle à sa terre natale, la Crète, toute sa vie. Il est né en 1883 alors que la Crète était sous domination turque depuis près de trois cents ans, à la suite d’une période de colonisation vénitienne de trois autres siècles. Berceau authentique de la civilisation européenne, plus encore que Mycène, la Crète a développé des possibilités d’existence dont les traces dénotent une profonde harmonie énergétique et vitale : une créativité raffinée, un idéal de sensualité dans les rapports entre les deux sexes, un culte ésotérique d’accomplissement viril mais ludique de la hache et du taureau, un art de la céramique et de la poterie qui a ébloui nos contemporains de Pablo Picasso à Paul Morand, les peintures de poulpes sur les vases en terre cuite, les représentations des bleus ultramarins, la grâce symétrique des dauphins, les incrustations de coquillages dans l’argile, la disposition des palais qui permettait à la vie populaire de s’intégrer dans le domaine royal, les échanges avec la si riche Egypte, la possibilité rêvée d’une Atlantide proche et de trésors qu’il nous resterait à découvrir, par-delà les injonctions académiques et les frustrations des savants.

Berceau authentique de la civilisation européenne, la Crète a développé des possibilités d’existence dont les traces dénotent une profonde harmonie énergétique et vitale, une créativité raffinée, un idéal de sensualité dans les rapports entre les sexes.

Cette Crète porte encore en elle un peuple proche de celui qui y vivait dans les temps les plus reculés ; elle n’a pas subi les assauts des peuples Slaves dans le haut Moyen-Age, est restée le plus souvent à l’abri des métissages avec les administrateurs Vénitiens comme avec les bouillonnants Turcs et a su garder une idée d’appartenance fière à une glorieuse espèce archaïque – paléolithique, pourrions-nous dire, tant la présence des vieilles pierres structure l’imaginaire crétois. La Crète, pour autant, est restée fondamentalement ouverte à l’étranger, au voyageur, au vagabond, comme l’impose la présence de cette mer d’une force proprement mythologique, nimbant les roches blanches et grises. De conscience grecque, la Crète a demandé son rattachement à Athènes dès son indépendance, en 1913. C’est à la source de cette géopoétique (notion développée par le poète écossais Kenneth White) qui vit naître Zeus sur le Mont Ida, les fastes du Roi Minos, la détresse du minotaure en son labyrinthe de Cnossos, cernée de toute part par le rayonnement de l’azur, que Kazantzakis puise la force de sa création, empreinte d’un dualisme qui l’amènera aussi paradoxalement que naturellement – car la nature est souvent paradoxale – vers la dialectique léniniste et la résolution des contradictions dans la conscience réincarnée du mythe.

Nikos Kazantzakis

La littérature et les sens.

Auteur hautement imprégné par l’effort de dépassement dualiste, donc, par l’élévation, l’ascèse, les « forces de l’esprit » chères à notre Sethi Ier national, Kazantzakis le mystique savait en son for que la vie d’un intellectuel, même d’un poète, encourait toujours le risque mortel d’une rupture définitive avec l’expérience, avec les sens, avec le peuple et avec le monde. L’intellectuel, noyé dans ses théories et ses livres témoins de sa fausse supériorité, interminablement puceau, élève discipliné faisant toujours plaisir à papa-maman, incapable de s’extraire de son milieu de naissance, d’une bienveillance obligée envers tous ceux qu’il idéalise benoîtement (ouvriers autrefois, minorités en tous genres aujourd’hui) ou, s’il est de droite, se vautrant dans un cynisme de putois, n’arrivant pas à bander ni à passer son permis de conduire, l’intellectuel, donc, s’il n’a pas le silence comme vocation, ce qui est hélas trop rare, peut rapidement devenir un moustique social imbu de son menu pouvoir d’influence et agrippé à son poste comme la mouche à son étron!

C’est contre ce danger très réel pour toute personne un tant soit peu intéressée par les choses de l’esprit ou par la poésie que Kazantzakis a tôt commencé à lutter : contre son idéalisme désincarné, contre les fantasmes de son père, contre l’extinction de ses sens, contre la mort dans les livres.

Zorba le Grec

Zorba le Grec.

Cette lutte intestine et philosophique est on ne peut mieux décrite dans l’un de ses ouvrages majeurs, Alexis Zorba. Ce roman raconte la rencontre improbable et foudroyante d’un narrateur crétois éthéré et fasciné par le bouddhisme, qui ressemble beaucoup à Kazantzakis, et d’Alexis Zorba, un ouvrier macédonien, aux petits yeux de braise, sec comme une trique, jouisseur, baiseur de veuves, aux moustaches frisées, divorcé dix fois, nomade, sautillant, spontané, quasiment illettré, dont la force de vie irradie sur tout ce qui l’approche. Les deux compères se rencontrent au port d’embarcation vers la Crète : dès lors que Zorba propose de la ciorba (une soupe) au narrateur, se crée instantanément l’une de ces affinités électives dont nous fait parfois grâce la providence. Alexis Zorba est décrit comme une nouvelle valeur, comme une nouvelle mesure, comme une nouvelle espèce de saint, ce qui évidemment nous renvoie aux écrits de Nietzsche dont Kazantzakis s’est beaucoup nourri. Ce livre devait d‘ailleurs s’intituler initialement Hagiographie d’Alexis Zorba, tant ce personnage a marqué Kazantzakis, qui a vu en lui le fer de forge d’un destin musical, fidèle à ses amours, toujours prêt à vivre et à mourir, chapardeur, lucide et sans remords, aimant boire et jouer du bouzouki.

Alexis Zorba est décrit comme une nouvelle espèce de saint, ce qui évidemment nous renvoie aux écrits de Nietzsche dont Kazantzakis s’est beaucoup nourri.

Dans le déroulé du roman, Zorba et le narrateur vont exploiter une mine de lignite en Crète : c’est le point de départ de péripéties chatoyantes dans lesquelles on croisera des veuves éplorées ou dévergondées, les cendres encore chaudes de l’Empire Ottoman, la fierté crétoise renforcée dans l’adversité contre les Turcs, des villageois tapageurs, parfois idiots mais toujours hauts en couleurs, des ouvriers bourrus qui veulent qu’on les mate, mille façons de perdre ses illusions et de vivre autrement… Ce Zorba danse toujours plus fort avec l’humaine nature et les énergies, il se dit franc-maçon pour renvoyer prêtres, moines, métropolites à leurs propres vices et à la cachette de leur bouteille de raki, annonce l’aube de la plus grande des libérations, celle des cœurs et des esprits, alors embourbés dans un christianisme ayant troqué la vraie foi traditionnelle pour la morale sociale et individuelle, même dans ces terres byzantines où le souffle divin ne s’est pas tout à fait tari au profit de lubies politiques ou humanitaires diverses et variées. Tout le monde sait que la vie d’Alexis Zorba a été adaptée au cinéma, comme La Dernière Tentation du Christ, autre roman de notre auteur, et qu’Anthony Quinn y tient un rôle où il danse de façon truculente.

La liberté et la mort, Kazantzaki

La liberté et la mort.

Ce dualisme – osons le mot, cette gnose – qui fonde la dynamique éthique et littéraire de Kazantzakis se retrouve évidemment dans l’opposition entre la Crète et la Turquie, qui a donné la matière de son roman La Liberté et la mort, et pour laquelle il n’est pas réellement question de la confrontation bien trop actuelle entre christianisme et Islam, mais plus essentiellement entre la figure d’un peuple oppressé se battant pour sa liberté et celle d’asservisseurs sans pitié pour la dignité et la vie humaine.

On mesure mal en France la torpeur et les dégâts causés par la colonisation ottomane dans tout l’est de l’Europe, autocentrés que nous sommes à exhumer nos propres méfaits. Il faut aller se promener en Crète, où il ne reste plus rien de l’empreinte turque à l’exception de quelques mosquées abandonnées à Rethymnon ou ailleurs, à Budapest où le tombeau du poète Gul Baba, seul témoin de présence politique ou presque de la présence ottomane, est excentré de l’activité humaine, à Otrante en Italie qui commémore régulièrement le martyr de sa population en 1480, pour comprendre la damnation mémorielle que ces peuples agressés, volés et humiliés observent contre la Turquie. C’est aussi l’une des raisons probable du comportement de ces peuples quant aux modalités d’accueil des nouvelles migrations. Faut-il blâmer ces nations de ne pas souffrir des états d’âme des anciens bourreaux, dont nous sommes ?

portrait de Nikos Kazantzakis

L’odeur d’une fille turque.

Kazantzakis évoque avec de vifs contrastes cette éducation à la haine envers l’occupant, dans son autobiographie littéraire, Le Rapport au Gréco, livre monstrueux par l’ampleur de sa mission, par les époques et les lieux qu’il brasse, par les morts et la vie qu’il emporte avec lui.

« Plus que tout, je distinguais infailliblement l’odeur du Chrétien de celle du Turc, écrit-il. En face de notre maison habitait une famille de braves Turcs. Quand la femme turque venait en visite à la maison, l’odeur qu’elle exhalait me donnait la nausée ; je cueillais un brin de basilic, le respirais, ou bien fourrais dans chacune de mes narines une boule de mimosa. Mais cette Turque Fatoumé avait une petite fille de quatre ans – je devais en avoir trois –, Emine : elle exhalait une odeur étrange, ni turque ni grecque, et me plaisait beaucoup. (…) Je lui faisais signe que j’allais venir ; mais sa porte avait trois marches qui me paraissaient infiniment hautes, comment les escalader ? (…) »

La grâce enfantine trouvée auprès d’Emine, Kazantzakis n’a fait que la chercher encore et encore dans les monastères du Mont Athos, à Jérusalem, sur le Mont Sinaï, à Athènes, en Allemagne, en Russie dans l’amour d’une révolutionnaire, à Paris, et à nouveau en Crète.

« Elle avait l’air de me dire : – Si tu peux vaincre les obstacles, tant mieux ; tu arriveras jusqu’à moi et nous jouerons ; si tu ne peux pas, va-t’en ! A la fin, après une grande lutte, j’atteignais le seuil où elle était assise ; alors elle se levait, me prenait par la main et me faisait entrer. Sa mère était absente tout le matin, elle faisait des journées. Aussitôt nous ôtions nos bas, nous couchions par terre sur le dos et joignions bout à bout les plantes de nos pieds nus. Nous ne soufflions pas mot ; je fermais les yeux et sentais la chaleur d’Eminé passer de ses pieds aux miens, monter tout doucement à mes genoux, à mon ventre, à ma poitrine, me remplir ; j’éprouvais un plaisir si profond que j’aurais pu m’évanouir… Jamais de toute ma vie femme ne m’a donné de joie plus âpre ; jamais je n’ai senti aussi profondément le mystère de la chaleur du corps féminin. »

Cette haine renfrognée, intégrée, incarnée jusque dans les sens, se retourne par miracle pour accoucher de moments de grâce. La grâce enfantine trouvée auprès d’Eminé, Kazantzakis n’a fait que la chercher encore et encore dans les monastères du Mont Athos, à Jérusalem, sur le Mont Sinaï, à Athènes, en Allemagne, en Russie dans l’amour d’une révolutionnaire, à Paris, et à nouveau en Crète.

Crète paysage

Libre comme Homère.

Cet absolu tant traqué, Kazantzakis l’a finalement trouvé dans la liberté recouvrée du peuple crétois et dans ce sentiment où la sérénité se joint à l’intensité pour croire, enfin et pour toujours, que cette vie n’est dépourvue de rien de bon. De très belles pages racontent son voyage en mer Egée, dont je cite un extrait pour conclure cet article à la gloire de la Grèce, notre mère humiliée, et de nos pères, ses poètes : « Je l’ai dit et je le répète, l’une des plus grandes joies qui puissent être données à l’homme est, au printemps, quand souffle une brise légère, de voguer sur la mer Egée : je n’ai jamais pu me présenter autrement le Paradis. Quelle joie sur le ciel et sur la terre peut être mieux en harmonie avec le corps et le cœur de l’homme ? Cette joie va jusqu’à l’exaltation, mais grâce à Dieu elle ne va pas au-delà et ainsi le bien-aimé monde visible ne disparait pas ; c’est bien autre chose : l’invisible devient visible et ce que nous appelons Dieu et Vie Eternelle monte dans notre caïque et vogue avec nous. A l’instant atroce de la mort, fermez les yeux et, si vous voyez Santorin, Naxos, Paros et Mykonos, vous entrerez, sans même passer par la terre, dans le Paradis. Que pèsent le sein d’Abraham et les spectres immatériels du Paradis chrétien au regard de cette éternité grecque, faite d’eau, de rocher et de vent frais ? » Le jour de notre mort, n’espérons rien, ne craignons rien, soyons libres comme Nikos Kazantzakis, dernier fils d’Homère.

Raphaël Juan

 

Lettre au Gréco

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