Roman Bernard: “Alice et le maire: l’épuisement libidinal du politique”

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Luchini

Roman Bernard est allé voir Alice et le maire de Nicolas Pariser, avec dans les deux rôles-titres Anaïs Demoustier et Fabrice Luchini. Un film sur les limites du politique, et l’importance vitale du travail des idées.


 

Paul Théraneau, maire de Lyon depuis de longues années déjà, semble arrivé au bout de ses potentialités. Ses discours, poussifs et sans conviction, ses interventions en conseil municipal, écrasées sous le poids de la routine, trahissent un édile en fin de course. Son cabinet, qui craint de suivre la trajectoire déclinante de son champion, fait appel à une jeune normalienne, Alice Heimann, qu’il débauche d’Oxford, pour occuper à l’Hôtel de Ville un emploi à mi-chemin entre le coach et le précepteur.

Lors de leur premier entretien, Théraneau confie à Alice qu’il « n’arrive plus à penser ». Et il y a davantage qu’une assonance entre le verbe « penser » et un autre, qui aurait trait à la fonction érectile. Le déclin du maire est non seulement mental, mais physique, physiologique même.

Tardi

Lyon, métropole mondialisée.

Théraneau, comme pour se rassurer, s’enorgueillit d’avoir « changé sa ville ». L’auteur de ces lignes, étant né et ayant grandi à Lyon, peut en témoigner, la « capitale des Gaules » s’est en effet métamorphosée depuis une quinzaine d’années qu’il en est parti.

Lyon, naguère « belle et sinistre », comme le relevait en passant Tardi dans le premier album d’Adèle Blanc-Sec, converge désormais avec le processus à l’œuvre dans l’ensemble du monde industriel, qui veut que toutes les villes finissent par devenir identiques, les bâtiments historiques servant de galeries commerciales pour des franchises ubiquitaires, de Singapour à Seattle et de São Paulo à Séoul. Lyon n’est plus sinistre, mais sa beauté est devenue celle, toute éphémère et banale, de l’enseigne verte et blanche pimpante d’un Starbucks qui vient d’ouvrir.

Toutes les villes finissent par devenir identiques, les bâtiments historiques servant de galeries commerciales pour des franchises ubiquitaires, de Singapour à Seattle et de São Paulo à Séoul.

Le chanteur Orelsan déplorait dans sa chanson Changement que «maintenant tous les centre-villes de France c’est les mêmes, les mêmes putains d’Fnac, McDo, Foot Locker, Celio, Zara, H&M». Du monde, Aurélien ! Tous les centres-villes du monde !

Dans ce mouvement d’uniformisation sans égal dans l’histoire, le rôle du politique n’a été au mieux que celui d’un accompagnateur, utilisant sa connaissance du contexte local pour aider les entreprises transnationales à parachever leur œuvre de réplication universelle.

 

Scène du « Buisson ardent » tirée de Network, 1976

Cette convergence des métropoles mondiales est exprimée dans le film par le projet de Théraneau de créer un réseau des grandes villes à l’échelle planétaire, son équipe considérant qu’un Lyonnais sera plus « proche » par le mode de vie sinon par la géographie de l’habitant d’une autre grande métropole à l’autre bout du monde que de celui d’une zone rurale voisine de la cité rhodanienne.

Réduit à une fonction aussi insignifiante, le politique ne pouvait que souffrir, physiquement autant que moralement, de cette domestication.

Un Lyonnais sera plus « proche » de l’habitant d’une autre grande métropole à l’autre bout du monde que de celui d’une zone rurale voisine de la cité rhodanienne.

Le travail d’un élu, scandé par l’alternance sans fin entre des sorties de « terrain » auto-promotionnelles, des tâches dessicatives de bureau, et des luttes dérisoires dans le panier de crabes (aux pinces scotchées) qu’est le monde politique, a achevé de faire de Paul Théraneau, qui se souvient d’avoir été un militant idéaliste, un fauve de zoo, qui n’arrive plus à se motiver à copuler maintenant qu’il n’a plus à chasser pour se nourrir.

Il est notable à ce propos que les fictions politiques récentes (Baron noir, House of Cards, Forbrydelsen/The Killing) mettent toujours en scène un homme politique situé à gauche sur le spectre.

Fabrice Luchini

L’essence du politique moderne est la gauche.

Depuis que les partisans du statu quo se sont placés à droite de Louis XVI lors de l’ouverture de la Constituante, donnant ainsi à la gauche et à la droite leurs sens idéologiques, devenus quasi universels, le politique, au sens d’action pour orienter le devenir de la Cité, s’est confondu avec la gauche.

La droite, ou plutôt les droites, est le cimetière des factions ayant été repoussées là par le mouvement générateur perpétuel de la gauche. La droite n’a pour utilité, dans un tel système, que de ralentir le mouvement impulsé par la gauche pour rendre les idées de cette dernière applicables. S’il se trouve parfois des jeunes idéalistes qui s’engagent à droite entre 20 et 25 ans, plus par rejet de la gauche que par adhésion à une doctrine introuvable, la défaite programmée de toute faction de droite, et le caractère foncièrement négatif de leur démarche conduit les plus nobles à cesser de militer. Ne restent à droite que les cyniques, qui trouvent dans ce rôle de gardien de mausolée un moyen de s’enrichir dans une mesure qu’ils n’auraient jamais pu atteindre en exerçant un véritable métier.

Dans Alice et le maire, Paul Théraneau n’est pas le seul à souffrir de cet épuisement libidinal, pour reprendre la formule de Philippe Muray. L’ex-petit ami d’Alice se plaint aussi de cette aboulie de la gauche.

Au fond, l’histoire politique de l’Occident moderne, depuis sa naissance dans la Salle du Jeu de Paume, est la prestation conjointe de deux simulacres : la gauche feint de terrasser des cadavres, et la droite affecte de ranimer des momies. Ce constat, Julien Freund ou Alain de Benoist l’ont fait connaître aux principaux intéressés autant de fois qu’ils l’ont pu, mais pour qu’ils fussent écoutés, encore eût-il fallu que la droite comprît le pouvoir capital des idées.

Le fait nouveau, depuis la fin de la Guerre froide et l’exportation commerciale ou guerrière du modèle vainqueur partout dans le monde, c’est que la gauche elle-même semble être en perte de vitesse et se rapprocher de l’état de léthargie traditionnellement propre à la droite.

Dans Alice et le maire, Paul Théraneau n’est pas le seul à souffrir de cet épuisement libidinal, pour reprendre la formule de Philippe Muray dont Luchini lisait les aphorismes dans des théâtres, au début de la décennie qui s’achève. L’ex-petit ami d’Alice se plaint aussi de cette aboulie de la gauche, dans un monologue un peu trop rédigé pour être tout à fait crédible. Il fustige par ailleurs la « récupération » d’Orwell ou Pasolini par les quelques franges intéressantes de la droite. Que les scénaristes se rassurent : cette « récupération » n’est pas le signe que « le mouvement a changé de camp », comme s’en effraient les gens de gauche et s’en réjouissent ceux de droite, mais que, comme dans tout organisme mort, la décomposition des tissus permet aux micro-organismes de se répandre à travers le système lymphatique en voie de liquéfaction.

Luchini

Pas de politique véritable sans travail des idées.

Le personnage d’Alice est revivifiant, car il fait du travail des idées la base de toute renaissance du politique digne de ce nom. Dans sa première note de synthèse pour le maire, la philosophe lui recommande les lectures de Jean-Jacques Rousseau, George Orwell ou Ivan Illich, sur le thème de la modestie, définie dans un sens proche de celui de la common decency de l’écrivain anglais.

Le message sous-jacent, correspondant à celui d’une gauche renaissante et assumée comme étant de gauche, est réjouissant pour sa compréhension de l’importance prépondérante des idées. Et on serait bien en peine de trouver un message équivalent à droite, ceux qui tentaient de le formuler en ayant été excommuniés, ou en étant partis d’eux-mêmes, ayant mieux à faire que de tenter de greffer un cerveau à un poulet décapité.

Le personnage d’Alice est revivifiant, car il fait du travail des idées la base de toute renaissance du politique digne de ce nom. Dans sa première note de synthèse pour le maire, la philosophe lui recommande les lectures de Rousseau, Orwell ou Illich.

Si un renégat de la droite avait toutefois un message à faire passer de l’autre côté du mur de Berlin intellectuel, ce serait peut-être d’élargir l’éventail des lectures. Plutôt que de dénoncer la « récupération » des universels Pier Paolo et George par quelques cénacles de droite, pourquoi ne pas découvrir de nouvelles idées chez de nouveaux auteurs ? Bien sûr, après tant de décennies à ne lire que des auteurs estampillés de gauche, il ne faudra pas brûler les étapes. Attaquer d’entrée de jeu par du Evola ou du Yockey serait assurément méritoire, mais pourrait peut-être avoir un effet décourageant, comme un alpiniste débutant qui se lancerait à l’assaut de la Meije, le code-barre encore collé à son piolet.

Mais pourquoi ne pas vouloir voir dans le Manifeste de Ted Kaczynski, alias Unabomber, un appel au retour de la Tradition, et pas seulement à la destruction des machines ? Pourquoi ne pas voir en Bernanos autre chose qu’un romancier anti-franquiste, et ne pas être sensible aussi à son monarchisme de jeunesse dans lequel ses engagements postérieurs prennent racine ? Simone Weil un auteur catholique, et non seulement socialiste ? Cher Fabrice Luchini, pourquoi ne pas lire du Nicolás Gómez Dávila pour votre prochain spectacle ?

Le lecteur avisé parcourant L’Insurrection qui vient sent bien que cette convergence pourrait s’exprimer, qu’elle ne demande peut-être même qu’à le faire. Mais elle ne le pourra pas tant que n’aura pas été refermée la parenthèse de la gauche et de la droite. Tant que perdurera cette disjonction artificielle entre Progrès et Tradition, Liberté et Autorité, Universalisme et Identité.

Roman Bernard

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