Grand texte: Bernard Charbonneau “La décroissance fait croître le bonheur”

    1
    Décroissance

    En 1974, alors que le monde occidental était confronté aux effets ravageurs de la crise pétrolière, Bernard Charbonneau écrivit un texte prophétique qui jeta les bases de la décroissance. Nous reproduisons ici cette réflexion d’une grande richesse, qui n’a absolument rien perdu de son actualité, et la faisons suivre des commentaires de l’économiste Arnaud Diemer.


     

    Jusqu’en 1970, la société industrielle, née de la Seconde Guerre mondiale, a vécu dans l’illusion que la croissance exponentielle résolvait tous les problèmes. A l’Ouest comme à l’Est, c’était l’évidence que nul ne discutait : si la quantité de pétrole ou d’acier doublait, la qualité de la vie faisait de même. Et, si le libéralisme ou le socialisme n’avaient pas démontré l’excellence de leur régime par un taux de croissance plus élevé, ils eussent échoué.

    Les idéologies et les intérêts pouvaient opposer les nations, la référence ultime que symbolise la courbe restait la même. Et les peuples « sous-développés » n’avaient qu’un but : rattraper et dépasser la production de cet Occident détestable.

    Crise pétrolière et décroissance

    Les coûts de la croissance.

    Puis les temps ont changé. Il y a eu d’abord la crise de Mai 68, qui a révélé que la prospérité pouvait fort bien aller avec le malaise, et, en 1970, l’année de protection de la nature et le mouvement écologique venu des USA permirent de dire que bâtir une usine peut également signifier détruire une rivière. En 1972, le rapport du MIT apprit aux Français étonnés que la science et l’ordinateur pouvaient contester la croissance exponentielle du monde qui en est le produit. Enfin, les restrictions imposées par les cheiks du pétrole, peu pressés d’échanger un bien réel – dont les réserves s’épuisent et que sa raréfaction rend de plus en plus cher – contre du papier qui perd de sa valeur, révélèrent que la crise de l’énergie n’avait rien de théorique. Et maints bons esprits corrigèrent leurs discours en fonction de cette conjoncture nouvelle.

    Il s’avérait donc que la croissance exponentielle, autant qu’elle les résolvait, posait des problèmes ; qu’elle comportait des coûts de toutes sortes :  économiques, écologiques, sociaux. On découvrait que, toute action étant ambiguë, la production pouvait être aussi dite destruction de matière première : qui produit du bois rase une forêt, la même chose se dit de deux façons.

    On découvrait que, toute action étant ambiguë, la production pouvait être aussi dite destruction de matière première : qui produit du bois rase une forêt, la même chose se dit de deux façons.

    Qui épure souille, la civilisation de l’hygiène est en même temps une civilisation de l’ordure. Qui cultive – au sens d’acculture – détruit la nature d’un peuple, aussi bien que celui qui fait d’une forêt un parc ; celle d’un pays qui, pour des raisons économiques, prône la mobilité sociale déracine par ailleurs les individus et les familles. Et, s’il ne s’interroge plus sur les coûts de son action, c’est alors que ses conséquences risqueront d’être surtout négatives : on pourrait allonger à l’infini ce catalogue des productions destructives d’une société qui refuse de s’interroger sur les conséquences de l’économique.

    Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une croissance exponentielle : d’une production augmentée de 8% qui augmente chaque année de 8%. Peu importe que le taux de croissance soit de 8 ou de 12%, irrésistiblement la courbe décolle et se redresse, et elle tend à la verticale, c’est-à-dire à l’absolu. Or, l’espace-temps terrestre est fini… Plus nous irons, plus nous payerons cher des gains qui vont s’amenuiser. Au début, les avantages de la croissance sont évidents. Pour quelques millions, l’on a pu gagner des mois sur la traversée de 1’Atlantique ; mais, pour gagner trois heures, on aura investi des milliards. Au bord du Rhin, la croissance ne pourra se poursuivre que si 1’on investit une bonne part de la production destructrice pour produire ce qui était donné au départ : un fleuve d’eau. Autant que les centrales atomiques, il va coûter cher. Et ce ne sera pas seulement en dollars, mais en organisation raffinée, en disciplines implacables : en liberté.

    Décroissance Charbonneau

    Les gains de la décroissance.

    Forcément la courbe retombera, on l’admet maintenant ; et ce sera bien avant l’an 2050 et qu’elle ait été multipliée par cinq comme nous l’a montré le Monde dans l’un de ses derniers numéros. Il faudra bien la freiner, autant que ce ne soit pas en catastrophe : une crise limitée comme celle du pétrole peut être un avertissement utile. Certes, dans un système qui a tout misé sur l’accroissement indéfini de la production, un simple abaissement des taux de croissance se payera cher : en niveau de vie et d’emploi, en crises de toutes sortes, avant qu’il y ait adaptation.

    Mais, si la croissance est un phénomène ambigu, la décroissance l’est aussi, et ses coûts comportent des gains. En produisant moins de pétrole, les Etats arabes ménagent leurs réserves et le temps de la transition pour le jour où elles seront épuisées. Et, s’il faut renoncer à Concorde, la production d’air pur et de silence, qui coûte cher au mètre cube, augmentera. Au lieu d’un journal de 40 pages, nous aurons une rivière plus claire ; et l’environnement sera mieux préservé par la baisse des crédits que par ceux qu’on accorde à son ministre.

    Si la croissance entraîne la mobilité sociale, la décroissance favorise la stabilité, donc l’équilibre social qui peut être lui aussi source de bonheur ; et, autant que sur la production, l’examen se portera sur ses modes et sa répartition.

    La crise de l’industrie automobile aura des effets dramatiques en paralysant toutes sortes d’activités qui en dépendent, notamment le tourisme. Mais les coûts énormes entraînés par la multiplication des accidents et le développement à tout prix des routes diminueront, et les gouvernements devront bien se résigner à développer les transports publics, et Paris sera sauvé.

    Si la crise du pétrole va poser des problèmes pour la fabrication des pesticides et des engrais, peut-être aussi qu’elle forcera à nuancer une « haubwirtschaft » qui aboutit à la fin des nourritures, des paysages et des ethnies rurales. Quant aux peuples du tiers monde, ils réalisent déjà les richesses d’un « sous-développement » qui leur a permis de conserver des réserves d’énergie ou de matières premières qui sont ailleurs épuisées. Si la croissance entraîne la mobilité sociale, la décroissance favorise la stabilité, donc l’équilibre social qui peut être lui aussi source de bonheur ; et, autant que sur la production, l’examen se portera sur ses modes et sa répartition. Et on peut allonger la liste…

    Bernard Charbonneau décroissance
    Le philosophe Bernard Charbonneau

    Le temps de la réflexion.

    Mais le gain le plus sûr de la crise du pétrole est de nous forcer à un temps de réflexion, et à repenser notre action au lieu de foncer toujours plus vite sur la même ligne afin d’éviter la chute. Elle va nous obliger à faire preuve d’imagination : à exploiter plus soigneusement les ressources dont nous disposons comme le charbon, et à chercher de nouvelles sources d’énergie. Il va falloir gaspiller moins, donc polluer moins, fabriquer plus solide et inventer des procédés de recyclage pour les plastiques.

    Il nous faudra imaginer d’autres loisirs : au lieu de passer huit jours aux Indes, nous irons en vélo sur les routes tranquilles du Berry, où nous pourrons de nouveau pêcher la truite.

    Il va falloir gaspiller moins, donc polluer moins, fabriquer plus solide et inventer des procédés de recyclage pour les plastiques.

    Faute de crédits, la Mission Aquitaine sera bien obligée d’envisager un autre aménagement de la côte landaise : moins brutal, plus réfléchi, plus léger, qui ménagera mieux la nature et la population locale. Jusqu’à présent, la société industrielle a foncé sur les rails de la croissance, aussi inerte dans sa ruée que les sociétés traditionnelles l’étaient dans leur immobilité.

    Toute action, ou absence d’action humaine, est ambiguë ; il n’est pas de gain qui ne soit payé de coûts, ou l’inverse. Mais il en est quand même une qui est sans doute largement négative : le refus de peser les coûts, de s’interroger. Le temps de la réflexion nous est donné, quel beau gisement de pensée, qui vaut bien ceux de pétrole ! A nous de savoir l’exploiter.

    Bernard Charbonneau

     

     Décroissance croissance

    Chroniques de l’an deux mille, de Bernard Charbonneau : présentation par Arnaud Diemer.

    Sous l’impulsion de Serge Latouche, la collection « Les pionniers de la décroissance » a fait paraître en 2018, un petit ouvrage intitulé Bernard Charbonneau ou la critique du développement exponentiel (rédigé par Daniel Cérézuelle et publié aux presses du Passager Clandestin). Si Bernard Charbonneau (1910-1996) est généralement présenté comme le pionnier de l’écologie politique et l’un des critiques les plus virulents de la croissance technique et économique, il a été également la plume des « chroniques de l’an deux mille », dans la revue Foi et Vie. Jacques Ellul, d’ailleurs, a également rédigé de nombreux papiers pour ce périodique.

    Cette chronique – qui a vu le jour en décembre 1971 – avait, selon son auteur, un objectif bien précis : « Persuadé qu’il est au cœur de l’homme un trésor intangible, et qu’il peut le sauver ou le perdre, ancré dans le torrent, je me demande d’où il vient et où il va : j’interroge l’actualité afin de ne pas m’y engloutir, cherchant à saisir le durable dans le vif et le fugace de l’événement. Mais, aujourd’hui, qu’il faut lutter et bouger pour rester soi-même ! » (1971, p. 40). Tout au long de ses chroniques, Bernard Charbonneau n’hésitera pas à fustiger les rançons du progrès : « Nous ne conduisons plus nos bagnoles, aériennes ou terrestres, elles nous mènent », « L’économique ne fonctionne pas dans le vide comme le présuppose le technocrate, il fonctionne dans de la chair vivante : du social », « La cause des paysans est celle de tous les hommes, mais surtout celle des gens des villes, condamnés sans campagnes à périr peut-être d’étouffement et sûrement d’ennui ».

    L’économique ne fonctionne pas dans le vide comme le présuppose le technocrate, il fonctionne dans de la chair vivante : du social.

    Le texte reproduit plus haut est une chronique parue en mars 1974, et initialement intitulée : « Coûts de la croissance et gains de la décroissance ». Ce texte mériterait d’être reproduit dans tous les manuels d’économie et les dictionnaires de sciences sociales. Il évoque sans détour les limites de la croissance, et l’auteur appelle de ses vœux une entrée dans la décroissance, près de trente ans avant les premiers travaux de Serge Latouche sur la question.

    Cette chronique de Bernard Charbonneau n’est pas sans rappeler l’ouvrage de Pierre Kende, L’abondance est-elle possible ?, publié en 1971. Notons néanmoins que Charbonneau avait déjà parfaitement perçu toutes les implications et les conséquences du Rapport Meadows (1972), en comprenant très bien que, comme le rappelait fort justement Kenneth Boulding, « celui qui croit qu’une croissance infinie peut continuer indéfiniment dans un monde fini, est un fou ou un économiste ». Charbonneau appelait donc de ces vœux une décroissance favorisant la stabilité, et donc l’équilibre social, source de bonheur. Il entendait aussi tirer les leçons des crises (et notamment de la crise pétrolière), car ces crises à répétition doivent nous amener à réfléchir, à repenser nos actions et à faire preuve d’imagination.

    Un monde est à reconstruire ; le tout est de s’en donner les moyens. Sans faire preuve de radicalisme, il semble bien que la solution soit à portée de mains. Le seul moyen d’insuffler un vent de démocratie participative ou d’initier un authentique projet de vie en société consiste à sortir de l’économie. En somme, il s’agit ici de réduire la taille de l’économie et d’initier un processus de démarchandisation. A nos yeux, ceci passe inéluctablement par une baisse radicale et généralisée du temps de travail. Réfléchir à un autre monde ne doit pas être laissé entre les mains d’une corporation d’intellectuels ou d’universitaires : chacun doit pouvoir exprimer une sorte de consentement à ce nouveau pacte social. C’est à ce prix qu’il sera possible de libérer nos esprits des dynamiques infernales du productivisme, du consumérisme et de l’accumulation du capital, et de recréer du lien social.

    Arnaud Diemer

    1 COMMENTAIRE

    1. Cet article est excellent mais il ne fait aucune allusion au phénomène de l’accumulation, consubstantiel au capitalisme. La décroissance a fait partie des réflexions du sociologue Murray Boochkin qui en avait fait l’une des règles de la mise en pratique du communalisme libertaire dont le Rojava est la vitrine la plus récente.

    Laisser un commentaire