Jacques Langlois: “La propagande du pouvoir”

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    Napoléon

    Max Weber a très bien montré que le pouvoir avait d’autant plus besoin de se légitimer qu’il régnait par la force. Lorsque les dirigeants ne gouvernent plus sous les ordres de la population, mais qu’ils imposent eux-mêmes leurs ordres, ils cherchent à justifier leur pouvoir en invoquant l’autorité d’une idéologie dominante. Cette autorité fut longtemps l’Eglise, qui était considérée comme parole d’évangile. Mais, avec la laïcisation de la société, il fallut trouver d’autres modes de légitimation du pouvoir. C’est alors que commença le règne de la propagande. Jacques Langlois nous explique en quoi cette analyse s’applique encore à la société dans laquelle nous vivons.


     

    Le petit monde politicien français, qui a oublié depuis longtemps les notions les plus élémentaires de la philosophie politique – si tant est qu’il les ait apprises un jour –, se gargarise de l’autorité et de la légitimité afin de justifier l’exercice de son pouvoir corporatif contre les opposants de tout poil, même parfaitement pacifiques et respectueux de l’« ordre public ». Remettons les pendules à l’heure. Toute entreprise de domination politique essaie d’obtenir que les assujettis obéissent à ses commandements et respectent le « désordre établi » en sa faveur. Pour disposer de cette soumission, il n’existe que deux moyens : l’autorité et le pouvoir (auctoritas et potestas). Ce qui nous amène à définir ces notions capitales.

    Macron Poutine, pouvoir

    Qu’est-ce que le pouvoir ?

    Le pouvoir n’est jamais que la force ou la ruse chère à Machiavel. Il s’exerce de haut en bas, il est vertical, et s’impose par la domination physique. Comme l’avait écrit de Gaulle, les armes ont été de tout temps les instruments de la barbarie : point de brutes qui ne les aient brandies…

    Il est du reste facile d’observer que plus le pouvoir vacille, plus il renforce ses moyens répressifs. Le pouvoir repose sur le statisme social, car il tente d’éviter toute différenciation et tout conflit, d’éliminer les contradictions et contradicteurs, alors que, comme disait Proudhon, le conflit est l’essence même de l’effervescence sociale, du dynamisme sociétal.

    Le pouvoir repose sur le statisme social, car il tente d’éviter toute différenciation et tout conflit, d’éliminer les contradictions et contradicteurs, alors que, comme disait Proudhon, le conflit est l’essence même de l’effervescence sociale, du dynamisme sociétal.

    Le pouvoir a été très longtemps personnel et personnifié. Ce paradigme est en train de mourir avec le système libéralo-capitaliste, qui est impersonnel, tissé en réseau, automatique, « autocinétique », flou et apparemment éloigné de nous. Les puissants de ce nouveau monde sont occultes, tandis que les dirigeants d’autrefois étaient, eux, l’objet d’un culte. Le pouvoir se traduit en lois, en structures. Il rabat tout sur l’Un et demande qu’on se « rassemble » sous son panache rouge de sang.

    Ce pouvoir verticalisé et imposé ne peut être exercé seul. Il lui faut des agents, des relais, des opérateurs sur tous les terrains. Il lui faut des barbouzes et autres séides, une garde prétorienne pour protéger le prince. Il lui faut des privilèges et des prébendes pour attirer des féaux, des janissaires, des cosaques, des Benalla. C’est ainsi la porte ouverte à la corruption, à l’injustice, aux inégalités, à la force brute. Et les démocraties ne sont pas plus épargnées par ces dérives que les dictatures ; c’est même pire, en un certain sens, parce qu’alors le pouvoir masque son hégémonie au service des puissants derrière le voile de la légalité.

    Autorité et pouvoir

    L’autorité.

    L’autorité, c’est l’obéissance consentie par le bas aux dirigeants, donc l’inverse du pouvoir, à condition de respecter des critères ou principes de légitimité dans la reconnaissance du droit de gouverner, accordé de bon gré par les assujettis. Il n’y a pas d’autorité en soi, ni en tant que propriété personnelle ; l’autorité est toujours un processus de reconnaissance par la base.

    D’après Max Weber, il existe trois principes de légitimation permettant de conférer l’autorité à une personne distinguée par la base pour ses qualités ad hoc : la tradition, le charisme et la compétence (si elle est reconnue par la population).

    L’autorité, c’est l’obéissance consentie par le bas aux dirigeants, donc l’inverse du pouvoir, à condition de respecter des critères ou principes de légitimité dans la reconnaissance du droit de gouverner, accordé de bon gré par les assujettis.

    Weber ne mentionne pas l’élection, tout simplement parce qu’elle n’est qu’un procédé de reconnaissance de la détention des principes d’autorité par les candidats. Ce que confirme le théorème de Gödel : toute norme doit être justifiée par une norme de rang supérieur. La légitimité est donc toujours supérieure à la légalité.

    Il faudrait par conséquent que les élus soient représentatifs de la diversité du peuple tout entier. En France, le système électoral de la Ve république ne le garantit pas du tout, comme l’ont encore montré les élections de 2017. En outre, les partis disposent du monopole de la présentation des candidats et les sélectionnent sans prendre suffisamment en compte leur concordance avec les critères de légitimation de leur autorité potentielle.

    Macron

    La propagande.

    Weber néglige pourtant d’évoquer l’une des principales sources d’autorité légitime : l’appartenance au sacré, comme l’avait si bien vu quant à lui Ernst Kantorowicz, avec sa thèse des deux corps du roi : le physique mortel et le sacré immortel. Ce ressort de légitimation nous a donné pendant des siècles la collusion entre les gouvernants sacralisés par les entrepreneurs de religion (les églises de toute obédience) et les religieux favorisés par le pouvoir qu’ils reconnaissaient comme d’origine divine.

    Cette source de légitimation mutuelle est soit exercée directement dans une théocratie, à l’instar de l’Iran, soit via l’appui permanent des religieux au pouvoir, comme en Arabie saoudite. Dans les premiers siècles chrétiens, un sous-pape nommé Gélase 1er avait réclamé la plenitudo potestatis, la plénitude des pouvoirs spirituels et temporels. Cela a en fait débouché sur une division de la toute-puissance. Au prince, le pouvoir temporel (potestas), pourvu qu’il reste dans la ligne religieuse ; à l’Eglise, le pouvoir spirituel (auctoritas) pour conformer les ouailles à ses normes et légitimer le pouvoir du souverain.

    Avec l’idéologie, s’ouvrait l’ère de la propaganda-staffel, de l’agit-prop, du bourrage de mou, des hidden persuaders, des « communicants », des story tellers chargés de tromper les peuples.

    Cette heureuse combinaison a duré longtemps et perdure encore dans bien des pays fort peu laïcs. Mais l’autorité spirituelle a été remplacée chez nous par l’idéologie, c’est-à-dire par un argumentaire de justification profane.

    Ce fut en partie le travail des philosophes des Lumières, qui ne croyaient pas à l’utilité de la transcendance divine dans les affaires de ce bas-monde. Avec l’idéologie, s’ouvrait l’ère de la propaganda-staffel, de l’agit-prop, du bourrage de mou, des hidden persuaders, des « communicants », des story tellers chargés de tromper les peuples, de justifier le pouvoir et le désordre établi, sinon de réduire l’intérêt général à la prise en charge des intérêts des seuls puissants.

    Front populaire

    Les fake news du pouvoir.

    Voilà ce qui caractérise aujourd’hui le système libéralo-capitaliste contemporain, fondé sur la seule légalité des procédures démocratiques installées par le pouvoir sur une base autoréférentielle, voilant ainsi l’absorption de la démocratie et du bien commun par les puissances économiques et financières sous le masque de la gouvernance comptable et ochlocratique (le « pouvoir de l’opinion »). Les ingrédients essentiels de l’ordre social partagé et de l’adhésion des citoyens au bien commun ont été mis de côté, puis remplacés par des procédures purement légales.

    L’idéologie dominante fonctionne désormais à plein régime et n’hésite pas à faire usage de fake news, de mensonges, de manipulations.

    L’idéologie dominante, qui a pour but de resserrer les rangs des partisans du pouvoir et de disqualifier ses adversaires, fonctionne désormais à plein régime et n’hésite pas à faire usage de fake news, de mensonges, de manipulations, comme les statistiques sur le chômage, la capacité d’achat des ménages ou l’immigration. Ces manœuvres sont rendues possible par la perte d’indépendance des médias, monopolisés par les puissants amis du pouvoir afin d’influencer l’opinion.

    Au fond, de nos jours, les seuls principes de légitimation – même si on les camoufle sous de beaux oripeaux – sont l’individualisme, le narcissisme prédateur, le prestige, la puissance et l’argent, le primat de la propriété en tant qu’usus et abusus, la compétition darwinienne, la croissance illimitée… Eh bien, cela ne peut plus durer, car cette situation dévaste la planète, détruit toute forme de solidarité et mine jusqu’au sens de nos vies.

    Jacques Langlois

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