Frédéric Dufoing: “Joker, brûlot social ou imposture?”

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Joaquin Phoenix

Le film Joker, co-écrit et réalisé par Todd Phillips, est largement salué par la critique comme une œuvre sociale, dénonçant les travers de la société contemporaine, au point que certains lui reprochent tout de même une « apologie de la violence ». Pourtant, après avoir visionné le film, Frédéric Dufoing se demande plutôt s’il ne s’agit pas d’un monument de conformisme, rempli de poncifs bien-pensants et incapable de structurer une critique rigoureuse du monde dans lequel nous vivons. Joker, qui s’inscrit dans l’univers des super-héros DC, a obtenu le lion d’or à la Mostra de Venise 2019 : sans doute faut-il y voir un signe de l’état de déliquescence du cinéma contemporain, écartelé entre la bêtise des films à grand spectacle et le militantisme bon teint de ce qui reste du cinéma « auteuriste ».


 

Je dois confesser aux lecteurs que je ne suis plus allé au cinéma depuis de nombreuses années : en sus d’une insondable lassitude devant les thématiques à la fois prétentieuses, militantes ou mesquines du cinéma dit d’« auteur » et du paf-boum-crac-super-héros-thriller du cinéma dit « grand public », le bruissement strident des sachets de chips et l’odeur moite des popcorns tièdes ont eu raison de ma passion du septième art. Cependant, lisant ici et là des commentaires sur le dernier enfant bâtard d’une franchise DC, j’ai cédé à la curiosité et suis allé voir Joker.

Joker, Todd Phillips

Un Joker cousu de fil blanc.

J’en suis ressorti avec un sentiment mitigé. La mise en scène, la photographie et le montage sont conventionnels, donc pas dérangeants ; l’acteur principal, que j’avais vu dans To Die For (1995), où il interprétait un adolescent paumé et manipulé par une garce psychopathe, n’est pas plus excessif dans ses déséquilibres que déséquilibré dans ses excès, et son fameux rire m’a fait penser à celui de la mouette de Gaston Lagaffe : un rire sans joie si grotesque qu’il en devient malsain – ce qui colle admirablement au personnage. Le film ose même une scène d’humour noir (celle du nain trop petit pour ouvrir la porte) et des scènes d’une violence très crue, tout à fait réussies, aussi dégoûtantes qu’efficaces (lorsque Arthur Fleck abat un trader dans le métro et un présentateur de talk-show en direct).

Le scénario est digne d’une chanson pop : cousu de fils blancs, construit sur un passage pour piétons, creux jusqu’à l’abîme, et surtout, d’un pesant conformisme moral et social.

En revanche, le scénario est digne d’une chanson pop : cousu de fils blancs, construit sur un passage pour piétons, creux jusqu’à l’abîme, et surtout, d’un pesant conformisme moral et social.

Il verse même dans l’insulte à l’intelligence du spectateur quand il montre au travers d’une brève séquence de flash-backs entièrement empruntée à Fight Club (1999) ce que tout le monde avait déjà très bien compris par le contexte (puisque la « fiancée » s’est soudainement mise à vouvoyer le héros et semblait tout à coup ne l’avoir jamais fréquenté) : la romance n’est que le fantasme psychotique et l’hallucination du personnage.

Phoenix en Joker

Les clins d’œil, ça fait chic.

Tout se passe comme si la fadeur de la mise en scène et du montage, l’absence criante d’originalité du point de vue du réalisateur devaient être compensées par des références, des clins d’œil, voire des citations d’autres films – d’auteur, s’il vous plaît –, comme (entre autres) Taxi Driver (1976), Fight Club (1999) ou Falling Down (1993). Quand un artiste de jazz cite un motif, par exemple, il ne se contente pas de rendre hommage ou de meubler une mélodie ; il la détourne, il l’accomplit, il la développe. Rien de tout cela ici : la marelle des références est futile, insensée ; elle n’est qu’un passe-temps digne du jeu des sept erreurs ; au mieux sert-elle à cacher l’indigence du film en l’inscrivant dans une tradition.

Tout se passe comme si la fadeur de la mise en scène et du montage devait être compensée par des références, des clins d’œil, voire des citations d’autres films.

C’est d’autant plus insupportable que Taxi Driver intégrait des audaces qui avaient du sens, comme ces coupures qui, dans la séquence de déclaration d’intention du personnage – « voici l’homme qui… » – traduisaient à la fois sa détermination et sa confusion. Fight Club amenait une vraie critique épicurienne de la société de consommation (on pense à la séquence des meubles Ikea), d’autant que la vie à la dure dans la maison suintante du groupe de révoltés évoquait le cynisme de Diogène ; ensuite, le basculement dans un activisme ambigu oscillait étrangement entre un fascisme sectaire et un éco-anarchisme radical. Falling Down décrivait la révolte aussi sincère qu’en demi-teinte de la petite classe moyenne blanche dans les années 1990, au travers d’un personnage trahi par son conformisme, ulcéré de l’être, et incapable de passer le pas vers une lucidité plus profonde.

Joaquin Phoenix, Joker

On est très loin du « brûlot social » !

On est très loin de tout ça dans Joker. Sous prétexte qu’Arthur Fleck est pauvre, malade et précaire, que son assistante sociale fait allusion à des coupes budgétaires dans les soins de santé, qu’une grève du ramassage des ordures est brièvement évoquée, que les figures de riches y sont plutôt négatives (en l’occurrence les traders et leur patron, le père de Batman), il faudrait y voir, comme de nombreux commentateurs l’ont dit, un « brûlot social »… Pourtant, le film n’établit aucune causalité structurelle entre la situation de Fleck et les injustices sociales, sinon dans le fait que, non remboursé, il cesse de prendre ses médicaments et sombre à nouveau dans la folie. Le personnage lui-même ne conteste en rien les structures de la société, la légitimité des rapports de pouvoir et des statuts : il ne cherche que la vengeance pour des affronts personnels, dont le principal est de ne pas avoir été reconnu, de ne pas avoir pu entrer dans la cour des grands.

Le scénario est si banal qu’il reprend, comme dans tant d’autres films américains, le vieux gimmick de la folie pour délégitimer toute forme de critique sociale rigoureuse ou de recours à la violence.

Les figures de pauvres et de révoltés sont finalement viles, dans le film. Le lâche fournisseur d’armes est ainsi puni par la « justice scénaristique » pour avoir fourni un pistolet à Fleck afin qu’il se défende contre les agressions. Les foules prennent le héros en exemple dans un délire carnavalesque et cathartique. Même le camarade nain de Fleck n’est rien d’autre qu’une victime. Tous donnent donc une image particulièrement mesquine et sordide de la révolte populaire : les pauvres ne valent vraiment pas mieux que les riches ! Et que dire de la mère de Fleck, dont on découvre qu’elle est au moins aussi folle que son fils, qu’elle l’a toujours maltraité sauvagement et qu’elle croit avoir été la maîtresse du riche monsieur Wayne (dont Fleck serait le fils), à qui elle écrit des lettres lui demandant du secours, et qu’il tue ? N’aurait-il pas été moins dickensien d’en faire une de ces pauvresses naïves, généralement domestiques, qui croient dans la bonté du patron parce qu’il leur sourit quand elles repassent ses chaussettes pour un salaire misérable ?

Le scénario est si banal qu’il reprend, comme dans tant d’autres films américains, le vieux gimmick de la folie pour délégitimer toute forme de critique sociale rigoureuse ou de recours à la violence. Contrairement à ce qu’en disent la plupart des magazines de cinéma, ce film n’est certes pas un appel à la résistance, mais une injonction à se laisser faire par le laissez-faire !

Frédéric Dufoing

 

4 Commentaires

  1. «Tous donnent donc une image particulièrement mesquine et sordide de la révolte populaire : les pauvres ne valent vraiment pas mieux que les riches !»

    Ce qui est vrai, non ?

  2. Roman Bernard, j’imagine que Frédéric entendait par là que l’image donnée des pauvres et des révoltes populaires est si négative dans le film que toute idée de contestation politique s’en trouve discréditée (Frédéric ne voulait donc pas nécessairement dire que les pauvres valent selon lui mieux que les riches, moralement, même si je suppose néanmoins qu’il acquiescerait à cette idée: Frédéric aime la doctrine de saint François d’Assise, selon qui l’humilité élève, alors que la richesse rabaisse – mais il en parlera mieux que moi, je ne veux pas parler à sa place ou déformer sa pensée).

    En tout cas, pour ma part, je suis sur ce point d’accord avec vous, Roman: je ne pense pas que les pauvres valent mieux que les riches, ce pour quoi je me méfie des révolutions populaires. En bon proudhonien, je préfère les initiatives économiques et politiques locales, autonomes, pour réformer progressivement la société, aux révolutions vouées à changer d’un coup tout le système, d’une manière nécessairement autoritaire – et le fait que l’autorité vienne d’en bas plutôt que d’en haut n’y change rien à mes yeux.

    Mais je donne raison à Frédéric sur un point essentiel, pour en revenir à son article: il y a une forte tendance au cynisme aujourd’hui, dans les mentalités en général, et au cinéma en particulier, qui amène à tout voir en gris, à ne plus croire en rien et à se détourner sardoniquement des idéaux. Je ne suis pas manichéen, ni dogmatique, mais je pense que ce cynisme généralisé est dangereux et nihiliste. On peut percevoir les nuances du monde sans se mettre à douter de tout ni s’enfermer dans une pose pessimiste où plus rien n’a de sens. Pour le dire autrement: je n’aime pas les révolutions, mais je trouve légitime de se révolter.

  3. Cela dépend de quelle valeur on parle : s’il est question d’une valeur métaphysique, personne ne vaut plus que personne, et d’ailleurs personne n’est réductible à sa position ou son statut social; s’il est question d’une valeur morale, les pauvres sont moins nuisibles que les riches ou les puissants; s’il est question d’une valeur politique ou sociale, les uns (les pauvres) sont (systématiquement, structurellement) les victimes des autres (les riches), en tant que tels, il faut les défendre, et surtout ils doivent se défendre. Il faut aussi distinguer l’émeute de la révolte, et dans la forme et sur le fond : ce que Joker montre, c’est une émeute, pas une révolte; ce que Fight Club montre, c’est une révolte, pas une émeute, mais la valeur de la révolte est annulée par la folie du personnage; l’émeute est cathartique, amorale quoique pas apolitique : elle montre la foule, pas les individus rationnels et leurs volonté de combattre une injustice, alors qu’en revanche la révolte est à la fois morale et politique (quoi que l’on pense des valeurs morales et des objectifs politiques qu’elle défend). Renvoyer les individus dos à dos et faire de la politique une affaire d’individus confrontés les uns aux autres, c’est mentir sur ce qu’est la politique.

  4. Ma question était un peu rhétorique, mais je préfère lever cette ambiguïté. Depuis un an et le début des Gilets jaunes, l’idée d’un peuple immaculé et d’une élite incompétente, nocive et corrompue s’est un peu généralisée.

    Pour toute réponse à cette idée, je pourrais m’en tenir à Joseph de Maistre (« Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite »), mais c’est pompier.

    Je préfère la subtilité toute orthodoxe de Cioran :

    « Les tyrans, leur férocité assouvie, deviennent débonnaires ; tout rentrerait dans l’ordre, si les esclaves, jaloux, ne prétendaient, eux aussi, assouvir la leur. L’aspiration de l’agneau à se faire loup suscite la plupart des événements. Ceux qui n’ont pas de crocs, en rêvent ; ils veulent dévorer à leur tour, et y réussissent par la bestialité du nombre. L’histoire, – ce dynamisme des victimes. »

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