Pascale Mottura: “Sylvain Tesson et la face cachée de la panthère des neiges”

0
Panthère des neiges
Tous droits réservés: Vincent Munier

Sylvain Tesson vient de publier La panthère des neiges, dans la collection Blanche de Gallimard. Pascale Mottura nous livre sa vision de ce texte.


 

En février 2018, à l’invitation du grand photographe animalier Vincent Munier, Tesson le stégophile s’est retrouvé perché sur le toit du monde, entre 4000 et 5000 m d’altitude, dans la partie la plus sauvage du Tibet : du côté du Chang Tang, des monts Kunlun et du fleuve Mékong.

Là, il ne s’agissait pas de faire le mariole pendu à une gargouille ou enlacé à une flèche, mais d’aller à Sa rencontre. D’espérer l’apercevoir. Elle, Saâ, « l’esprit de la montagne descendu en visite sur la Terre », le graal des zoologistes, l’once qui survit par -40° et qui suscite une adoration mystique.

La bête rôdait autour de l’écrivain depuis quelques années : sa quête est l’un des sujets de sa nouvelle La seconde côte d’Adam [1] et il aperçut ses empreintes lors de sa Marche dans le ciel.

Simple en apparence, majestueux dans sa poétique de l’incommunicable, c’est un livre blanc sur l’usure et la souillure du monde, un requiem pour la beauté. Et un rendez-vous d’amour.

En talentueuse compagnie (avec Vincent, Marie et Léo, soit la « bande des quatre »), voilà Sylvain Tesson parti découvrir la belle qui le fascine : une grimpeuse de roches, mystérieuse, aimant se retirer dans des grottes pour digérer la vie. Son alter ego poilu en quelque sorte, dont le « pelage, marqueterie d’or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre ».

Chouette! se dit le lecteur, le Tesson nouveau est arrivé et l’on va pouvoir s’enivrer d’horizons, de soleil, de ciel, de vent, de feuilles et d’herbe, de cimes et de névés… Or l’aventure proposée est plus transcendante qu’un simple récit de voyage se mêlant d’histoire naturelle.

La panthère des neiges est un écrit poikilos. Comme l’animal au poil bigarré, il reflète le divers, le multiple, le tout. Il chatoie le visible et l’invisible. Simple en apparence, majestueux dans sa poétique de l’incommunicable, c’est un livre blanc sur l’usure et la souillure du monde, un requiem pour la beauté. Et un rendez-vous d’amour.

Panthère des neiges, Tesson

Sur les chemins de la liberté : l’affût.

« Nous nous tenons à la source de la liberté et nous faisons le guet. »

Novalis

Gloire à la patience et à la persévérance ! Louons d’abord la ténacité de Vincent Munier qui, voyageant au Tibet depuis 2011, n’a vu pour la première fois une panthère des neiges qu’à l’issue de trois expéditions. Fugacement.

Le Chang Tang est une rémanence du jardin d’Eden. (Climatisé, précise Tesson.) Y règne encore un âge d’or jalonné de totems sauvages nés dans la nuit des temps. Dominés par la souveraine à la robe tachetée s’y côtoient des peuples de drung (yacks sauvages), de loups, de kiangs (ânes sauvages), de chirous (antilopes), de barhals (« chèvres bleues »), de tétraogalles, d’aigles royaux, de faucons sacres, de pikas (chiens de prairie), de renards, de chats de Pallas (ô ce trognon chat de Pallas ! si peu connu), etc.

Le célèbre biologiste George Schaller [2] et Peter Matthiessen [3], lus par Tesson et ses acolytes, avaient sans grand succès, dès les années 1980, averti les autorités du braconnage qui vidait le haut plateau tibétain. Malgré les lois censées maintenant les protéger, ces populations se raréfient.

Sylvain Tesson
Tous droits réservés: Vincent Munier

Cette région, Sylvain Tesson l’a parcourue entre vingt et trente-cinq ans, à pied, en camion, à bicyclette. Ce furent des traversées fougueuses, des kilomètres abattus frénétiquement. A ce rythme, les rencontres avec des animaux sauvages se voulaient fort contingentes. « On pouvait s’échiner à explorer le monde et passer à côté du vivant », écrit-il.

Vincent Munier l’a instruit depuis à l’art de l’affût. L’affût qui est un pari. Celui de quitter le cycle de l’efficacité et de l’hypertrophie, du « tout, tout de suite », pour goûter le « peut-être rien, jamais ». « Savoir disparaître relevait de l’art ». Cela consiste à s’oublier en tant qu’observateur pour n’être plus qu’observation ; à marier l’annulation de soi à l’oubli du reste ; à savoir écouter le silence ; à comprendre que la liberté est vision pénétrante. « Regarder une bête, c’était coller l’oeil à un judas magique. Derrière la porte, les arrière-mondes ».

Le but de la bande des quatre était de prélever seulement des visions. Mais « La nature aime à se cacher » a prévenu Héraclite. Idem la panthère des neiges, émanation de la Mère Nature. Braconnée partout, classée « vulnérable » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), elle se dissimule, se fait la plus discrète possible, s’incorpore au paysage.

« Quand prendrait fin l’attente ? ». Mériter cette grâce requiert de l’abnégation, et des qualités de résistance mentale et physique. S’abandonner, c’est ce que Peter Matthiessen n’a pas su faire, paradoxalement trop arc-bouté sur ses béquilles bouddhistes. Il l’a reconnu lui-même à la fin de son périple : « Je ne suis pas prêt à lâcher les amarres, c’est pourquoi je ne trouverai pas la solution de mon koan, pourquoi je ne verrai pas le léopard des neiges, c’est-à-dire que je ne le percevrai pas. Je ne le verrai pas parce que je n’y suis pas prêt. »

Sans divulgâcher le récit, on peut révéler que la panthère sera perçue par Sylvain Tesson.

Munier et Tesson
Tous droits réservés: Vincent Munier

L’approche. Le parvis. L’apparition.

« Comprendre le prix du silence et de la solitude

dont les steppes étoilées sont le parvis des Mondes Spirituels »

Balzac, Séraphîta,  chapitre VI

L’aventure se déroule en trois strates : L’approche. Le parvis. L’apparition. Au coeur de cette trilogie, des chapitres psaumes tels : le centre, le cercle, la beauté, la présence, la simplicité, l’ordre, l’unique et le multiple, la Terre et la chair, la peur du noir, consentir au monde, l’éternel retour de l’éternel retour, la source séparée, rentrer peut-être ?, la face cachée.  Avec cela, une dédicace à possible connotation mariale et christique : « à la mère d’un lionceau ».

Mon Dieu, mais de quoi s’agit-il ? se demande alors le lecteur médusé. Dans quel tabernacle suis-je tombé ? Quel est ce lieu saint sur le parvis duquel nous sommes invités à attendre une apparition ? « La Nature est un temple ». La montagne tibétaine creusée de grottes est un naos, habitation de la déesse, idole chryséléphantine (« sa robe est mouchetée d’ivoire et de poussière. Taches de nacre, ombres d’obsidienne, larmes d’or »).

Dans « ce haut parvis de la vie et de la mort », la panthère apparaît. Elle, la Mère, l’Impératrice, la Désirée, l’Absente, l’Invisible. « Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré. » « Je mis un long moment à la détecter c’est-à-dire à comprendre ce que je regardais. La conscience met du temps à accepter ce qu’elle ne connaît pas » témoigne Tesson.

Intronisé grand voyant, Tesson affûte notre lucidité sur l’état du monde visible et ouvre notre œil sur la présence pure, celle qui miroite dans chaque être vivant, éclat du vitrail originel.

Cette vision est une révélation : « Je la croyais camouflée dans le paysage, c’était le paysage qui s’annulait à son apparition ».  Par une étrange illusion d’optique, le monde semble se résorber tout entier dans le corps et la face de la panthère. Reste le scintillement dans ses ocelles de « chaque tesson de la matière mère explosée par l’Evolution »… « Elle incarnait la Physis grecque, natura en latin, dont Heidegger donnait cette définition religieuse : ce qui surgit de soi-même et apparaît ainsi ». [4]

Intronisé grand voyant, Tesson affûte notre lucidité sur l’état du monde visible et ouvre notre œil sur la présence pure, celle qui miroite dans chaque être vivant, éclat du vitrail originel.

« La bête est une clef, elle ouvre une porte. Derrière, l’incommunicable. »

(« Je suis la porte » a dit l’Autre…).

L’événement a confirmé l’attente et entériné la philosophie de l’affût : le dénouement est dans le dénuement.

Panthère des neiges, Gallimard
Tous droits réservés: Vincent Munier

L’observateur est l’observé [5].

La panthère n’est pas une proie (son seul prédateur est l’homme), elle est animal chasseur. La plus douée pour l’affût, c’est elle.

« J’ai beaucoup circulé, j’ai été regardé et je n’en savais rien ».

« Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles ».

« Les bêtes surveillent le monde comme les gargouilles contrôlent la ville, en haut des beffrois ».

Fort de ses constatations, Sylvain Tesson nous propose une définition de la nature sauvage : « Ce qui est encore là quand on ne le voit plus ».

Pour illustrer sa réflexion, il évoque un dessin de Jérôme Bosch Le champ a des yeux, la forêt des oreilles [6]: devant un arbre creux, dans lequel se tient une chouette, sept yeux ouverts sont placés en rangées régulières dans l’herbe. Deux grandes oreilles sont dressées de part et d’autre dans un bois situé derrière. Figurent aussi dans la composition des oiseaux sur les branches dépouillées de l’arbre, un renard et un coq entre ses racines. Ces présences animales (des topiques dans le bestiaire artistique de l’époque) mettent en garde le spectateur contre les conséquences d’actions irréfléchies.

L’arbre creux, allusion au creuset alchimique, est une allégorie de la nature qui détient les arcanes de la vie et de la mort.

Quant à la chouette, au Moyen Âge, elle n’est plus symbole de sagesse comme dans l’Antiquité, mais une représentation du mal et de l’hérésie, de la sottise, de l’aveuglement spirituel. Toutefois son sens hermétique est ambivalent. Ainsi, dans le panneau central du triptyque La Tentation de Saint Antoine, autre oeuvre de Jérôme Bosch, la chouette est juchée sur le crâne dʼun musicien à tête de cochon, le cochon étant précisément le compagnon et l’attribut de saint Antoine dans l’hagiographie et l’iconographie médiévales. La chouette est alors l’émissaire du mystère, du caché à lʼœuvre, de l’occulte à dévoiler. Elle est lʼanimal qui ne délivre la connaissance qu’à ceux qui savent voir.

Bosch

D’un regard la bête a le pouvoir de ranimer l’anima en l’homme. A lire La panthère des neiges, il semble que sa puissance s’étende à la reviviscence de l’amour. Effectivement, la panthère tient une grande place dans la mythologie et dans l’art, dans la poésie mystique comme dans l’érotique courtoise. C’est un animal signe. « Elle est habillée de représentations » dit Tesson. Depuis Dante, elle personnifie la belle langue des poètes illustres, celle qui chante l’amour.

Avant de devenir l’un des symboles du Christ (avec le lion), elle fut attribut de Dionysos. Mais les Anciens ne connaissaient pas la panthère des neiges, laquelle fut découverte par les occidentaux seulement dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Celle qui accompagnait Dionysos, sortilège de sensualité voire de luxure, est plutôt l’ancêtre de celle, très prosaïque, célébrée aujourd’hui dans la mode et la décoration. La panthère des neiges en est la face cachée, comme le Dionysos intérieur, rédempteur, est la face cachée du Dionysos fêtard et délirant.

Panthère des neiges, Tesson

Un requiem pour la beauté.

« L’homme modifie l’environnement d’une manière si rapide et si radicale

que la plupart des animaux ne peuvent s’adapter à ces nouvelles conditions »

George Schaller

Faisant le guet, Tesson scande la dégradation du monde. Conçu « sous un ciel bleu comme la mort », son nouvel opus est un requiem pour la Terre, éden profané où la silhouette humaine est devenue pour les animaux bannière de la terreur.

Son écrit impeccable et subtil, saupoudré d’humour et d’une fine autodérision, est sans indulgence pour le monde moderne instable, bruyant, inconsistant, utilitaire. Sont écornés les politicards aménageurs de territoire, les scientistes, les statisticiens, les chasseurs… tous ceux qui réduisent et soumettent la nature, la vie, au « règne de la quantité ». Tesson le clame désormais comme une antienne : croire aux promesses politiques, aux prouesses techniques, au Dieu religieux, est une erreur. Pendant ce temps : fonte des glaces, plastification, mort des bêtes.

« Il était temps de donner repos à la matrice utérine. Nous étions huit milliards d’hommes. Il restait quelques milliers de panthères. L’humanité ne jouait plus une partie équitable ».

Sa phrase finale est terriblement pessimiste : « L’ombre gagnait. Adieu panthères ! ».

Son écrit impeccable et subtil, saupoudré d’humour, est sans indulgence pour le monde moderne instable, bruyant, inconsistant, utilitaire. Sont écornés tous ceux qui réduisent et soumettent la nature, la vie, au « règne de la quantité ».

En octobre 2018, le WWF et la Société Zoologique de Londres publiaient leur rapport Planète Vivante (un oxymore ?) annonçant qu’en moins de cinquante ans, entre 1970 et 2014, les populations de vertébrés – poissons, oiseaux, mammifères, amphibiens et reptiles – avaient chuté de 60% au niveau mondial et de 89% dans les tropiques, l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale. Surexploitation des ressources et activités agricoles demeurent les causes principales de cette érosion. On attend avec effroi le prochain rapport (Planète Agonisante ?).

Malheureusement, la photo animalière n’échappe pas au consumérisme. Des chasseurs d’images peuvent acheter des voyages très organisés pour se « faire » des espèces mythiques.

Tesson et Munier ont transmis l’essentiel dans leurs magnifiques ouvrages. Il faut espérer que ces derniers, bien compris, n’incitent pas des troupeaux de touristes à se rendre dans les montagnes d’Asie centrale pour zyeuter la panthère des neiges. L’aimer et la respecter, c’est ne pas la déranger, ne pas s’autoriser à troubler son milieu naturel. Savoir qu’elle existe encore devrait suffire à nous tenir en joie.

Nul besoin de crapahuter au troisième pôle pour ouvrir son troisième œil ! On peut se comporter en contemplateur en ville. Le plus simple est de rester chez soi, en soi, à l’affût des meilleurs livres et ne pas oublier de regarder le ciel par la fenêtre.

A sa manière, hautement littéraire et poétique, accessible à tout le monde, Sylvain Tesson signe avec La panthère des neiges un texte salutaire. Un texte sacré ? A chacun de voir.

Pascale Mottura

 

Les photos en illustration de cet article sont des œuvres de Vincent Munier et ont été insérées sur cette page avec l’accord du photographe. Elles ne peuvent être reproduites sans autorisation.

Panthère des neiges, Tibet

 

[1] in Nouvelles de l’Est, Phébus, 2002.

[2] George Schaller, Wildlife of the Tibetan Steppe, The University of Chicago Press, 1998. Se termine par des préconisations de sauvegarde : « Guidelines for Conservation Action in the Chang Tang Reserve ».

[3] Peter Matthiessen, Le Léopard des neiges, paru aux Etats-Unis en 1978 et publié en France chez Gallimard en 1983.

[4] L’étymologie du mot panthère est signifiante à cet égard. ther/theros renvoie à toute bête sauvage. Le préfixe pan désigne le tout, la totalité. Il renvoie au dieu Pan, dieu de la fécondité.

[5] Phrase de Jiddu Krishnamurti, synthétisant un thème majeur de son oeuvre : nous sommes le monde et l’observateur n’est pas séparé de ce qu’il observe.

[6] Le champ a des yeux, la forêt des oreilles. Plume et encre brune sur papier, vers 1502-1505. Berlin, Staatliche Museen, Kupferstichkabinett, KdZ 549. L’inscription en latin tout en haut du dessin signifie : « C’est le propre d’un esprit misérable de recourir toujours à des clichés et jamais à ses propres trouvailles ».

A ne pas confondre avec une gravure sur bois pareillement titrée, réalisée en 1546 par un artiste néerlandais anonyme, laquelle comporte une inscription élargissant ainsi le proverbe : « Le champ a des yeux, la forêt a des oreilles, je veux voir, me taire et entendre » pense un personnage qui pose trois doigts sur ses lèvres. Cette oeuvre est conservée aussi au Staatliche Museen.

Laisser un commentaire