Entretien: Dany-Robert Dufour “L’éthique libérale, c’est Baise ton prochain!”

0
Dany-Robert Dufour

Dany-Robert Dufour vient de faire paraître le livre Baise ton prochain (Actes sud), dans lequel il passe au crible les présupposés philosophiques de l’idéologie libérale, à travers une analyse des travaux de Bernard de Mandeville. Dufour nous explique que le culte de l’enrichissement personnel n’a pu prendre son essor qu’à partir du moment où le cadre moral des sociétés traditionnelles s’est trouvé balayé au nom d’une idée apparemment étrange : les vices privés garantissent la vertu publique. Les comportements les plus vicieux favorisent en effet la croissance de la production et de la consommation. Autrement dit : ils font marcher le commerce ! En régime libéral, il n’est donc plus question de s’autolimiter, mais de laisser libre cours à la vie sauvage des pulsions.


 

Thibault Isabel : Votre insistance sur la part du symbolique, du culturel et de l’action régulatrice dans l’émancipation humaine a parfois été jugée rétrograde par vos détracteurs les plus virulents. Ce genre de critiques ne peuvent surprendre dans une société qui se voue de plus en plus au pulsionnel et à la jouissance libératoire. Mais il y a bel et bien une dimension « morale » dans votre œuvre, si l’on accepte d’envisager la morale comme une capacité d’autodiscipline plutôt que comme un ensemble de dogmes éthérés : l’autonomie désigne la faculté de se prescrire à soi-même ses propres règles, et par là-même de prescrire des limites à ses propres actions…

Dany-Robert Dufour : Dire aujourd’hui d’une œuvre qu’elle comporte une dimension morale suffit en général à la discréditer durablement. Or, je suis probablement un des contempteurs les plus radicaux du capitalisme dans sa forme actuelle et, comme les critiques libéraux (ceux de gauche qui me prennent pour un dangereux conservateur et ceux de droite qui me prennent pour un dangereux révolutionnaire) préféreraient qu’on ne lise pas mes livres, ils leur apposent volontiers l’étiquette « livres moralisants ». C’est un bon moyen pour ouvrir le tiroir aux oubliettes afin que mes œuvrettes disparaissent avant d’être lues. Le seul problème est que je ne me reconnais nullement dans la peau du prêcheur suranné rabâchant ses sermons moraux éculés.

D’abord parce que je suis un athée, sinon militant, du moins convaincu. Et ensuite parce que je pense qu’on peut aisément retourner l’accusation et dire que ce sont eux les prêcheurs, les prêcheurs du divin marché.

L’éthique – c’est un comble – en est ainsi venue à justifier de nombreux passages à l’acte au motif que personne ne peut comprendre ce que fait l’individu, ce qui n’empêche pas le dit individu de le faire quand même.

Je m’explique. Toute – je dis bien « toute » – œuvre traitant de la raison pratique (qui se rapporte à la façon dont vous agissez avec vos semblables) comporte des maximes réglant l’action. Elles peuvent être explicites, implicites, conscientes ou inconscientes, mais ce dont on ne peut douter, c’est de leur présence. En d’autres termes, toute œuvre de ce registre implique nécessairement une morale. La seule question est de savoir laquelle. Car il est deux grands types de maximes : celles qui recommandent de considérer ses semblables (comme les maximes kantiennes) et celles qui recommandent de ne penser qu’à ses propres intérêts (comme les maximes libérales). Si, donc, un critique reproche à mes travaux de comporter une dimension morale, c’est parce que ces derniers n’affichent pas à ses yeux la bonne maxime. Il aurait fallu pour lui complaire qu’ils choisissent l’autre, une maxime égoïste, voire une maxime cynique.

Mais, comme tout le monde n’a pas en ce domaine le talent hautement provocatoire d’un Mandeville ou d’un Sade, il est une autre solution plus commode : vilipender la morale et encenser l’éthique. En opposant les deux notions (autrefois liées), on abandonne la morale (c’est-à-dire ce qui vaut pour tous) aux pratiques désuètes, et on revendique l’éthique (c’est-à-dire ce qu’on ose faire, y compris contre tous) caractérisant les actes soi-disant novateurs. L’éthique – c’est un comble – en est ainsi venue à justifier de nombreux passages à l’acte au motif que personne ne peut comprendre ce que fait l’individu, ce qui n’empêche pas le dit individu de le faire quand même. Au contraire, même, puisqu’en bonne logique utilitariste, c’est-à-dire conséquentialiste, on peut affirmer que des actions néfastes peuvent avoir des conséquences bénéfiques – c’est exactement la position ultralibérale inaugurée par Mandeville, affirmant que des bénéfices publics sortent des vices privés.

Tout cela pour dire que je ne me sens nullement d’arrière-garde en pratiquant la philosophie morale. Elle me pousse au contraire à l’avant-garde de la lutte contre la morale cynique ambiante.

Baise ton prochain

Thibault Isabel : Nous avons quitté l’orbite des vieilles sociétés du Père, fondées sur la transcendance du Divin, de l’Autorité, de la Tradition, du Patriarcat, etc., pour basculer dans des sociétés qui se livrent allègrement à des pulsions enfantines. Comment échapper en même temps à Charybde et Scylla ? L’alternative entre sociétés du Père et sociétés enfantines peut-elle être résolue par un troisième terme ? Et quel serait ce troisième terme ?

Dany-Robert Dufour : J’entends bien votre question : sommes-nous vraiment condamnés à l’une ou l’autre de ces deux attitudes antagonistes ? Soit le discours qui veut remettre le Père en selle avec ses anciens commandements d’interdiction, soit celui qui, à l’instar d’Ivan, le plus raffiné des frères Karamazov, remarquait que « Si Dieu est mort, alors tout est permis ! » – avec, comme conséquence immédiate, celle de sortir de la civilisation pour entrer dans la jungle, y compris la jungle des villes, comme disait Brecht.

Comme j’avais dénoncé le « tout est permis » induit par la culture néolibérale, on m’a donc accusé d’être un « néo-réactionnaire ». Le coup est classique : puisque j’avais analysé sans complaisance la culture et le nouveau grand récit libéral qui s’étaient emparés du monde (cf. ma trilogie constituée de L’Art de réduire les têtes, Le Divin Marché et La Cité perverse[1]), c’est que je voulais en revenir à l’ancien grand récit théologico-politique. On a dès lors voulu me pousser dans le wagon où se retrouvaient de véritables néo-réactionnaires – car il en existe bien sûr.

L’ancien régime était trop verrouillé, trop interdicteur ; le nouveau est trop permissif, trop lâche, voire trop incitateur. En bref, ces deux régimes me semblent également mortifères.

C’est là un procédé simpliste (bien repéré par Orwell). Il arrange peut-être certains journalistes qui croient ainsi « clarifier le débat », mais il empêche tout bonnement de penser, puisqu’il force au choix entre deux positions dans lesquelles, pour ma part, je ne me reconnais nullement : « post-moderne » ou « néo-réactionnaire ». Accepter ce procédé, c’est se retrouver pris dans un faux-débat, c’est-à-dire dans un vrai leurre.

En effet, ce n’est pas parce que je critique ce qui est que je veux revenir à ce qui n’est plus. D’une part, parce que l’ancien régime, celui du Père, se trouve inéluctablement en fin de course, du moins dans les pays d’Occident ou en voie d’occidentalisation – et il y a de bonnes raisons de s’en féliciter. Mais ce n’est pas une raison pour croire que le nouveau régime, celui du Fils abandonné à lui-même, est meilleur que l’ancien. Je ne dis pas que ce dernier est pire, mais qu’il est aussi mauvais, et ceci pour des raisons exactement inverses. L’ancien était trop verrouillé, trop interdicteur ; le nouveau est trop permissif, trop lâche, voire trop incitateur. En bref, ces deux régimes me semblent également mortifères.

Ils posent l’un et l’autre la seule question qui vaille d’être posée : celle d’un bon usage de la liberté véhiculé par les maximes de ces deux différents récits. Trop peu, et nous voilà sous la contrainte, dans des sociétés répressives, où les plus téméraires rêvent en vain, dans de brefs moments d’égarement, de ruer dans les brancards. Trop, et nous voilà comme montant un cheval fou, incapables de tenir la monture, et saccageant tout sur notre passage.

Psychanalyse
Sigmund Freud

Thibault Isabel : La psychanalyse est aujourd’hui en déclin, et elle souffre d’une image parfois détestable dans les médias ou une partie du monde intellectuel, alors qu’elle dominait la pensée des années 1960 et 1970, par exemple. C’est regrettable, dans la mesure où la psychanalyse permettait de penser l’importance du cadre comportemental des individus sans remettre en cause leur autonomie. Elle montrait même que cette autonomie ne pouvait se construire qu’à l’aide d’un cadre comportemental rigoureux, d’une morale, sans pour autant s’appuyer sur un référent transcendant et autoritaire tel que le Dieu monothéiste. Considérez-vous que la psychanalyse puisse encore constituer une grille de lecture pertinente pour étudier les sociétés contemporaines ?

Dany-Robert Dufour : Je reste, comme vous le savez, freudien, en dépit (ou peut-être même à cause) des bêtises, voire pire, que l’on déverse aujourd’hui sur Freud. Pourquoi ? Parce que Freud avait su formuler la loi centrale du lien social. Pour que les individus puissent vivre ensemble, il faut qu’ils subissent une « soustraction de jouissance », faute de laquelle ils transforment leur société en jungle – à noter qu’il formule cette loi dans Malaise dans la civilisation, quelques mois avant le surgissement de la crise financière de 1929 survenant après les années néolibérales des années 1920 aux États-Unis, avec toutes les conséquences que l’ont sait, notamment en Allemagne. C’est là le génie de Freud : avoir pensé que la civilisation, que toute civilisation, était fondée sur une soustraction de jouissance.

On peut le dire autrement : il y a malaise dans la civilisation parce que, sans le malaise causé par cette soustraction, il n’y aurait pas de civilisation. Je pense vraiment que c’est pour avoir énoncé cette très pessimiste vérité que Freud est si mal aimé de nos jours. Non seulement il ne nous donne pas une bonne nouvelle (un évangile de plus), mais, surtout, il laisse entendre que tout ce qui prétend résorber ce malaise (par exemple, les révolutions) risquent fort de ne faire que déplacer le malaise, voire même de l’aggraver.

On achève bien les hommes, Dufour

Thibault Isabel : Les pensées décontructionnistes qui se sont imposées dans le débat public – sur les ruines de la psychanalyse, en quelque sorte – portent quant à elles un message opposé : elles cherchent à résorber le malaise dans la civilisation en libérant les pulsions…

Dany-Robert Dufour : C’est exactement ce qui est arrivé avec les philosophies post-modernes : au premier titre, celles de Deleuze et de Foucault. Pour le comprendre, il faut en passer que ce qu’un des grands penseurs de l’Ecole de Frankfort, Marcuse, avait compris dès les années 1950.  Marcuse, dans Éros et civilisation, contribution à Freud (1955), adresse à son maître, Freud, une critique visant non à réfuter, mais à développer ses thèses. Il propose de distinguer répression et sur-répression (« répression » et « surplus-repression », dans le texte original anglais). À la suite de Freud, il désigne par « répression » et même par « répression fondamentale » tout ce qui renvoie au bridage des pulsions « nécessaire pour que la race humaine survive dans la civilisation ». Et il y ajoute la « sur‑répression », qu’il définit par des restrictions « additionnelles », non nécessaires à la survie de la civilisation, mais rendues indispensables à l’exercice de telle ou telle forme de domination politique et sociale. Cette distinction capitale est présentée ainsi par Marcuse : « Alors que n’importe quelle forme du principe de réalité exige déjà un contrôle répressif extrêmement étendu et intense sur les pulsions, les institutions historiques spécifiques de la domination introduisent des contrôles additionnels par-dessus ceux qui sont indispensables à toute association humaine civilisée. Ce sont ces contrôles additionnels naissant des institutions spécifiques de la domination que nous appelons sur-répression. »[2]

En cherchant une libération totale, les philosophies postmodernes ont permis que les vannes s’ouvrent pour une toute-jouissance, offrant ainsi un boulevard au Marché.

Cette distinction entre les deux répressions est décisive, car elle permet de comprendre les deux régimes – différents et complémentaires – sous lesquels fonctionnent les grands récits anciens. D’un côté, on peut dire que les grands récits sont d’une extraordinaire utilité, parce qu’ils diffusent les commandements, maximes et instructions qui produisent de la répression nécessaire au fonctionnement des associations humaines jusqu’à l’État civil — cette soustraction de jouissance restant le seul moyen d’augmenter l’homme en le hissant au-dessus de sa condition de nature. Mais, de l’autre, on peut dire que les grands récits sont extrêmement nocifs, puisqu’ils contiennent des contrôles additionnels qui permettent des dominations indues.

Ce sont ces deux formes de répression que les philosophies post-modernes, construites dans les années 1960, ont allègrement confondu à l’œuvre. En cherchant une libération totale, elles ont permis que les vannes s’ouvrent pour une toute-jouissance, offrant ainsi un boulevard au Marché. En effet, quand on se libère sans savoir de quoi au juste, on a toutes les chances de tomber sous l’emprise de celui qui vous attend au tournant, le Marché, puisque lui joue explicitement sur une libération totale des passions et des pulsions. Bref, quand on veut doubler le Marché en passant par la gauche, il finit toujours par vous redoubler à droite.

Baise ton prochain, Herbert Marcuse
Herbert Marcuse

Thibault Isabel : Qu’est-ce qui mérite plus concrètement d’être conservé, lorsqu’on examine notre passé « répressif », et qu’est-ce qui mérite d’être rejeté dans le champ de la « sur-répression » ?

Dany-Robert Dufour : Il ne s’agit pas bien sûr de réhabiliter purement et simplement les grands récits anciens, mais, au contraire, de se donner un droit d’inventaire à leur encontre. C’est pourquoi, dans L’Individu qui vient… après le libéralisme, je me suis autorisé à examiner les grands récits théologico-politiques pour y distinguer les différentes formes de répression qu’ils ordonnaient, de façon à pouvoir discriminer parmi elles en vue de nous prononcer, en toute connaissance de cause, sur celles dont il faut absolument se défaire et sur celles qu’il conviendrait, le cas échéant, de conserver. En somme, au lieu de m’en débarrasser trop facilement comme d’une histoire ancienne, j’ai cherché à interroger les deux grands récits théologico-politiques fondateurs de l’Occident – celui du monothéisme venu de Jérusalem et acclimaté par les Latins, et celui du Logos, venu des Grecs – pour y débusquer les éléments de sur-répression indue qu’ils abritaient.

Du côté du Logos grec, j’ai cru pouvoir établir que ce récit de fondation reposait sur l’équation suivante. Afin que les hommes libres se trouvent délivrés des tâches matérielles de subsistance et rendus ainsi entièrement disponibles aux différents arts libéraux constitutifs du Logos, il faut qu’une grande proportion d’autres hommes soient non libres, assignés aux Arts Mécaniques et aux différents travaux, fût-ce au prix de l’assèchement de leur esprit et de l’accaparement de tout ou partie de leur corps. Le surgissement du Logos grec fut à ce prix. Les eleútheros grecs (les hommes libres) n’ont pu jouir du Logos que dans la mesure où ce plus-de-jouir pour eux impliquait un moins‑de‑jouir chez les banausos (les artisans et autres hommes non libres). L’esclavage salarié moderne propre à l’industrie capitaliste n’a fait que reprendre et développer l’esclavage antique.

Il ne s’agit pas bien sûr de réhabiliter purement et simplement les grands récits anciens, mais, au contraire, de se donner un droit d’inventaire à leur encontre.

Du côté du monothéisme, la sur-répression concerne la femme. Puisque l’homme, contrairement à la femme, n’est jamais sûr que c’est son patrimoine qui sera transmis à son fils plutôt que celui du voisin, il ne lui reste qu’une seule solution : s’approprier l’utérus de sa femme. Tout simplement parce que les hommes qui veulent devenir pères ont peut-être un patrimoine, mais, en Occident comme ailleurs, étant donnée la division sexuelle qui affecte leur espèce, ils n’ont pas d’utérus. C’est un fait probablement trop évident pour qu’on en ait tiré toutes les conséquences. Dès lors qu’ils renonçaient au communisme sexuel pour transmettre leurs biens, ils n’avaient plus qu’une solution pour transmettre leur patrimoine : coloniser l’utérus des femmes – à noter que nous devons cette expression adéquate à Antoinette Fouque, une des grandes théoriciennes du féminisme[3].

Avec mon mauvais esprit légendaire, j’ai appelé cela le « con-trôle », et j’ai aggravé mon cas en disant que les hommes se transformaient dès lors en « rois des cons ». Un sort inscrit et scellé dans ce que j’ai cru pouvoir nommer le onzième commandement du monothéisme : le commandement secret, celui que tout le monde connaît, mais qu’il ne faut pas dire. J’ai voulu dire par là qu’aux Dix commandements ou Dix paroles, gravés sur la pierre, selon les Ecrits, par Dieu lui-même et donnés à Moïse sur le mont Horeb, au Sinaï, pour une diffusion exotérique à son peuple, il en manquait un que Dieu a enseigné de façon ésotérique. Ce onzième commandement s’énonce sous deux formes différentes selon qu’il s’adresse à un homme ou à une femme. Côté homme, cela donne à peu près ceci : « Tu t’approprieras l’utérus d’une femme, et, accessoirement, si la loi de ton peuple ou de ton pays le permet, et si tes moyens te le permettent, de plusieurs, qui deviendront ta femme ou tes femmes, c’est-à-dire des mères en puissance pour tes enfants, mâles de préférence, héritant de ton patrimoine. » Côté femme : « Tu accepteras que ton utérus et tout ce qui y conduit soit contrôlé par un homme. » C’est ainsi que le monothéisme s’est doublé d’une dimension patriarcale : il a transformé les hommes en pères contrôlant, et les femmes en mères contrôlées.

L'art de réduire les têtes, Dufour

Thibault Isabel : Les différentes formes de sur-répression sont en train de vaciller, même si elles sont loin d’avoir totalement disparu, mais elles portent malgré tout le risque d’emporter dans leur chute le sens salutaire des limites. On pourrait même avoir le sentiment que la part de répression normale, nécessaire au processus de civilisation, disparaît aujourd’hui plus vite que la part de sur-répression, qui comporte pourtant une dimension autoritaire tout à fait superflue et injuste. Où en est donc la société ? Dans quel régime anthropologique sommes-nous en train d’entrer ?

Dany-Robert Dufour : Les sur-répressions ne sont plus nécessaires aujourd’hui, non seulement parce que les machines peuvent avantageusement remplacer les esclaves, et parce que ceux qui se soucient de la transmission de leur patrimoine à leur enfant disposent désormais de tous les tests biologiques nécessaires, mais aussi et surtout parce que ces sur-répressions dégradent certains hommes, qui deviennent assujettis, et toutes les femmes, qui deviennent contrôlées. J’ai toujours pensé que ces mauvaises solutions, qui ont été adoptées à un moment de l’histoire, ne pouvaient pas être éternellement reconduites, puisqu’elles contreviennent au droit naturel de chacun à être lui-même et qu’elles ne peuvent que heurter, voire hanter, l’esprit même de ceux qu’elles rendaient libres.

Cette sortie du Patriarcat est en train de transformer le sort des femmes… et des hommes. Car la femme peut alors vivre avec une autre femme, et l’homme, quand il n’est plus « patro-centré », devient aussitôt « pas-trop centré ».

Cette sortie du Patriarcat est en train de transformer le sort des femmes… et des hommes. Car la femme peut alors vivre avec une autre femme, et l’homme, quand il n’est plus « patro-centré », devient aussitôt « pas-trop centré ». Il ne sait plus très bien où il habite, de quel côté de la différence sexuelle. Certains imaginent même un devenir femme, avec – pourquoi pas – un utérus. Il ne leur suffit plus de vivre légalement avec un autre homme – ce qui était quand même le but de leurs luttes pour la reconnaissance de leur orientation sexuelle –, il leur faut aussi et surtout s’emparer du signifiant « mariage », comme pour signifier qu’ils peuvent, puisqu’ils le veulent, être des femmes comme les autres, à charge alors pour « elles » de trouver un utérus plus tard, par emprunt ou par location, en attendant de pouvoir faire usage du grand utérus artificiel en construction. Il se peut même que certains hommes veuillent alors devenir plus femme que les femmes. C’est probablement ce qui pousse certains trans à expliquer aux femmes qu’elles n’ont aucun mérite d’être femmes, puisqu’elles ne le sont que par naissance, c’est-à-dire sans l’avoir expressément voulu, alors qu’eux ont dû se battre pour le devenir. C’est là une prétention qui commence à exaspérer un certain nombre de féministes, mais elle est parfaitement conforme au statut de l’individu en régime néolibéral, lequel ne connaît aucune limite à ce à quoi il a droit – certains vont même, dit-on, jusqu’à vouloir changer leur date de naissance.

Baise ton prochain, Dany-Robert Dufour

Thibault Isabel : Vous défendez la notion d’individu en affirmant que nos sociétés libérales, prétendument individualistes, nous aliènent bien plus qu’elles ne nous libèrent et que l’individu véritable « n’est pas encore né ». Vous ne valorisez pas en cela l’égoïsme grégaire, effectivement caractéristique des sociétés libérales, mais plutôt ce qu’on appelle le principe d’individuation, qui est parfaitement compatible avec le souci des autres et l’empathie. Quel lien établissez-vous entre le culte de la jouissance sans limites et l’incapacité d’advenir en tant qu’individu ? En quoi le monde libéral nous empêche-t-il de nous individuer ?

Dany-Robert Dufour : J’ai en effet écrit que « l’individu n’a encore jamais existé ». Il n’existait pas hier lorsqu’il était dissout dans les foules acclamant le Duce ou le Führer, ou lorsqu’il était prié de se taire en attendant les lendemains enchantés promis par le bolchevisme. Il n’existe pas davantage dans le libéralisme d’aujourd’hui, où l’individu se trouve réduit à ses pulsions par la culture de marché qui s’évertue à placer en face de chaque appétence mise à nu et violemment excitée un produit manufacturé, un service marchand ou un fantasme plus ou moins adéquat bricolé par les industries culturelles.

Or, ce fonctionnement pulsionnel – aujourd’hui constamment flatté – suscite une attente permanente de satisfactions égotiques et constitue le préalable idéal à une mise en troupeaux des consommateurs. Le marketing sert à cela, à segmenter la population en vastes groupes de clientèles captives qui sont ensuite conduites d’objet en objet. J’ai baptisé cela du nom d’égoïsme grégaire et j’en suis venu à dire que l’égoïsme grégaire était devenu la forme dominante du lien social dans les démocraties de marché.

Appeler ceci « individualisme » relève à l’évidence du contre-sens majeur. Le véritable individu ne peut en effet désigner que celui qui, non seulement, est sorti de tous les troupeaux possibles, mais qui, de surcroît, peut penser et agir par lui-même, en ayant appris à donner un sens à ses pulsions plutôt que de s’y abandonner. Est-ce pour autant que cet individu qui pense et agit par lui-même est seul ? Nullement, car on ne peut être un individu que parmi d’autres individus – tout simplement parce que chacun a besoin de l’autre pour se réaliser et se trouver. En d’autres termes, le souci de soi qui anime l’individu implique le souci de l’autre, c’est-à-dire l’existence effective de l’autre.

 

 

[1] Livres parus chez Denoël (Paris) en 2005, 2007 et 2009, et où j’ai tenté de construire une anthropologie critique du libéralisme.

[2] Marcuse, Éros et civilisation, pp. 45-46.

[3] Le Mouvement de Libération des Femmes s’est d’ailleurs constitué sur ce slogan : « L’utérus est aux femmes ». Cf. Antoinette Fouque, « Les enjeux de la gestation pour autrui » in Le Débat n°157, Gallimard, Paris, 2010.

Laisser un commentaire