Entretien: Monvallier-Rousseau “La philosophie survivra-t-elle à l’ère du Net?”

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Cyrus North, philosophie

Est-il encore possible de philosopher et d’écrire sérieusement alors que nos vies sont saturées d’images et de sollicitations interactives ou numériques ? La philosophie a-t-elle une chance de survivre au XXIe siècle ? C’est la question que nous avons posée à Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, qui viennent de publier Les imposteurs de la philo (Le Passeur).


 

Thibault Isabel : Vous écrivez dans votre ouvrage qu’au fond les « imposteurs de la philo » ont toujours existé, quelle que soit l’époque. Evidemment, s’il s’agit de dire que les tartuffes sont de tous les siècles, on ne peut qu’être d’accord avec vous. D’un autre côté, quand on compare la génération des Sartre et des Camus avec celle des Ferry et des Comte-Sponville, puis maintenant celle des Enthoven et des Glucksmann, on voit bien que le niveau d’exigence baisse de plus en plus. L’omniprésence des images et du Net a sans doute beaucoup contribué à cet effondrement de la philosophie sérieuse. Le règne des imposteurs est-il désormais inévitable ?

Nicolas Rousseau : Il n’y a heureusement pas que des imposteurs dans les médias ! On trouve des gens tout à fait sérieux et qui méritent qu’on s’intéresse à leur travail. Il y a peu, il y avait encore Ruwen Ogien (1949-2017). Aujourd’hui, Gaspard Koenig par exemple.

Qu’est-ce qui rebute le public dans la philosophie ? Qu’est-ce qui agace le sens commun dans notre discipline ? D’une part, l’aridité et l’abstraction des sujets. Peut-être surtout l’attitude du penseur qui se pavane et se croit plus malin que le commun des mortels.

Le philosophe se déconsidère quand il « joue » au philosophe. Sartre a décrit le garçon de café qui surjoue son rôle, mais on oublie aussi que Sartre, en terrasse, jouait au philosophe ! Les philosophes ne doutent généralement pas de leur importance dans la marche du monde. Le sociologue Louis Pinto a décrit ce travers dans La vocation et le métier de philosophe (2007).

Des gens se laissent éblouir par cela. Certains pensent qu’il ne peut pas y avoir d’imposture en philosophie, car chacun peut bien avoir sa propre pensée. D’autres au contraire y voient la preuve que toute philosophie est une imposture – ce qui est aussi la thèse de Jean-François Revel dans son Histoire de la philosophie occidentale (1994). Selon lui, le rôle historique de la philosophie, qui est nous arracher à la croyance et au mythe, s’achève avec Kant, et la métaphysique doit désormais laisser la place à la science.

Le philosophe se déconsidère quand il « joue » au philosophe. Sartre a décrit le garçon de café qui surjoue son rôle, mais on oublie aussi que Sartre, en terrasse, jouait au philosophe !

Dans le livre, nous n’avons pas tranché cette question. On peut se demander ce qu’est une vraie pensée, et même s’indigner que nous osions traiter des auteurs d’imposteurs : pour qui est-ce que nous nous prenons à affirmer cela ? N’est-ce pas pour masquer que nous sommes nous aussi des imposteurs ?…

Nous avons attaqué des penseurs et traité de thèmes d’actualité. Nous avons parlé de la philosophie médiatique aujourd’hui, en 2019, à l’ère des réseaux sociaux et de YouTube. Mais à l’arrière-plan, nous avons repris une question vieille comme la philosophie elle-même : comment distinguer le philosophe du sophiste ? Comment séparer le vrai du faux ? Ce n’est pas le philosophe qui peut le dire, semble-t-il, puisque c’est lui-même qui est confondu avec le sophiste ! Quand le sophiste parvient à être nommé philosophe, il fait vite passer les philosophes pour des sophistes.

Cependant, même si on ne sait pas ce qu’est une vraie philosophie, on peut être consterné par les propos de Cespedes, lorsqu’il nous dit par exemple que dans le couple le mieux est de ne pas se parler. Je pense aussi au discours récent d’Enthoven, invité comme contradicteur à la convention de la droite (28 septembre 2019). On peut lui reconnaître le courage d’être allé porter la contradiction à un public hostile. Mais, dans ce discours, il use et abuse de ces procédés que nous moquons dans le livre : les traits d’esprits (« Le retour en arrière ne fait pas un avenir. La restauration n’est pas un plat de résistance »), les sentences d’éternel donneur de leçons (« Je vous supplie de vous élever un instant, le temps d’entendre l’évidence transpartisane que je vous donne maintenant ») ou encore les paradoxes absurdes (« Aussi n’aurai-je qu’un mot à dire à cet égard : ne changez pas d’avis, car vous avez tort »). Les auteurs critiqués dans le livre racontent la plupart du temps n’importe quoi, et il n’y a pas besoin d’avoir fait des études de philosophie pour s’en rendre compte !

Henri de Monvallier : Comme le dit Michel Onfray à la fin de sa préface, notre livre ne changera rien et les imposteurs continueront à sévir. La philo facile pour une époque en quête de « sens » est un marché très juteux, comme celui du développement personnel. Souvent, du reste, les frontières entre les deux champs sont assez poreuses, comme on le voit avec Charles Pépin, qui est à la fois chroniqueur pour Psychologie Magazine et Philosophie Magazine. Et quel était d’ailleurs le dossier de Philo Mag au mois de septembre ? Je vous le donne en mille : « Que faire de nos émotions ? ».

Pépin

Thibault Isabel : Le phénomène est d’autant plus grave que l’essor des philosophes médiatiques se double d’une difficulté croissante des philosophes sérieux à faire éditer leurs livres : les ventes d’ouvrages savants ne cessent de baisser en France (chaque ouvrage était vendu en moyenne à 3000 exemplaires dans les années 1980 ; les ventes moyennes sont de 300 exemplaires de nos jours). Partagez-vous mon constat extrêmement pessimiste ?

Nicolas Rousseau : Comme dans tous les domaines, on peut être pessimiste ou optimiste. On a des raisons d’être pessimiste, car, comme le souligne Simon Leys dans Le bonheur des petits poissons (2008), même les bons livres n’ont parfois aucun succès. Mais, en pratique, si on choisit le pessimisme, on ne fait plus rien – ce qui confirme alors qu’on avait raison d’être pessimiste. C’est un cercle vicieux. Reste la seule option viable : l’optimisme, malgré tout ! Je me dis qu’un bon livre devrait toujours servir à faire découvrir d’autres livres encore meilleurs.

Henri de Monvallier : Je suis moins optimiste que Nicolas, sans être non plus pessimiste. Pour vous donner un exemple très récent, j’ai réussi à écouler le premier tirage de mon livre précédent consacré à la pensée politique de Michel Onfray, Le tribun de la plèbe (duquel je m’étais entretenu ici avec vous il y a quelques mois) : l’ouvrage avait été tiré à 4000 exemplaires, et, pour un auteur très peu connu comme moi, c’est plutôt encourageant. Je remercie Muriel Beyer et Séverine Courtaud des éditions de l’Observatoire de m’avoir accordé leur confiance pour ce projet. Comme notre ami Onfray, justement, j’aurais tendance à renvoyer les deux termes « optimisme » et « pessimisme » dos à dos (selon la posture de troisième partie de dissertation !) et à lui préférer le tragique. Onfray dit très souvent que là où l’optimiste voit le meilleur partout et le pessimiste le pire partout, le tragique essaie de voir le réel tel qu’il est. Au-delà de mon petit cas personnel, regardons les choses en face. La baisse de la vente des livres (on peut rappeler effectivement que le marché du livre a baissé de plus de 18% en 2018) est liée à une désaffection générale pour la chose écrite au profit de l’image. C’est un processus de société – et même de civilisation – à mon avis inéluctable.

Régis Debray a beaucoup analysé ce passage de la graphosphère à la vidéosphère, et même le passage à ce qu’il a appelé plus récemment la « numérosphère ».

J’ai moi-même une chaîne YouTube, et il m’arrive comme tout le monde de regarder des vidéos, des films et des séries. Je me passionne ainsi depuis quelques temps pour une célèbre série des années 1980, Miami Vice (en français : Deux Flics à Miami), sur laquelle j’ai écrit cet été sur le site Internet francophone de référence de la série[1]. Nicolas tient lui-même depuis quelques années un blog de cinéma[2]. L’image peut donc parfois appeler l’écriture, et elle n’est pas incompatible en soi avec la lecture ou la réflexion. Je ne dis donc pas que l’image est le diable : de toute façon, on vit dedans, c’est ainsi.

Mais ayons le courage de voir la réalité. Régis Debray a beaucoup analysé ce passage de la graphosphère à la vidéosphère, et même le passage à ce qu’il a appelé plus récemment la « numérosphère » : je pense que son diagnostic médiologique est juste. J’ai rencontré l’année dernière une jeune fille qui était en hypokhâgne ; quand je lui ai demandé ce qu’elle lisait actuellement, elle m’a répondu : « Rien ». Elle se contentait d’aller en cours, d’écouter sagement et de prendre des notes.

Blanchot l'obscur

A son âge, je passais mes étés, mes vacances à lire entre dix et douze heures par jour, je lisais dans le métro, dans le bus, je lisais en marchant dans la rue, ce que je fais toujours grâce à ma liseuse ! Je lisais tous azimuts : littérature, philosophie, histoire, sciences, sciences humaines, etc. Je me revois encore lisant la Critique de la raison pure dans le métro, Les mots et les choses de Foucault à un arrêt de bus. Je me souviens d’un matin d’hiver glacial de 1999 où j’arrivais rue Blomet (j’ai été en hypokhâgne-khâgne au lycée Blomet dans le quinzième arrondissement de Paris de 1998 à 2001, là-même où François-Xavier Bellamy a enseigné en khâgne jusqu’à une date très récente avant de devenir député européen) : je lisais alors L’évolution créatrice de Bergson en marchant. Nous avions des pauses déjeuner de trente minutes, et je trouvais encore le temps, après avoir avalé un sandwich, de lire pendant ces pauses La politique d’Aristote ou L’être et l’essence d’Etienne Gilson. J’ai encore en tête l’image de la petite salle en face de la classe où je lisais pendant le déjeuner. La lecture était une drogue constructive, c’était toute ma vie à l’époque (c’en est encore une grande partie aujourd’hui).

Plus personne ne lit, mais tout le monde écrit : regardez la rentrée littéraire ! C’est le signe de notre époque nihiliste : dans un article paru il y a deux ans, Antoine Compagnon se demandait « Les écrivains lisent-ils encore ? ». Poser la question, c’est y répondre.

Que voulez-vous que je vous dise ? C’est fini. Plus personne ne lit, mais tout le monde écrit : regardez la rentrée littéraire ! C’est le signe de notre époque nihiliste : dans un article du Monde paru il y a deux ans, et qui avait fait un peu de bruit, Antoine Compagnon se demandait « Les écrivains lisent-ils encore ? ». Poser la question, c’est y répondre : il n’est qu’à ouvrir un livre au hasard sur la table des nouveautés d’une librairie. Quand j’entre dans les librairies et que je regarde ces tables de nouveautés, à part pour le cas Houellebecq à qui je veux bien reconnaître le génie d’avoir bien cerné notre époque (et d’avoir de l’humour, ce qui est devenu très rare chez les écrivains), je pense souvent à la formule de Kraus : « Tous ces livres que j’ai le temps de ne pas lire »…

C’est pour moi un mystère : pourquoi lire David Foenkinos, Lionel Duroy, Karine Tuil ou Monica Sabolo (vous voyez que je respecte la parité pour qu’on n’épingle pas votre revue !), alors qu’on n’a toujours pas lu L’homme sans qualités de Musil ? Moi, j’ai commencé à lire Musil depuis le mois de janvier, après avoir attendu vingt ans tout de même : c’est ma résolution-lecture 2019. Mais je ne sais vraiment pas comment on peut lire Foenkinos avant Musil.

Et puis je pense souvent à cette phrase tragique d’Henry Miller pillée par Amélie Nothomb (et qu’on lui attribue parfois) : « Les gens ne lisent pas ; quand ils lisent, ils ne comprennent pas ; quand ils comprennent, ils oublient ». Sans commentaire : une phrase à méditer.

Nicolas Rousseau Henri de Monvallier
Nicolas Rousseau et Henri de Monvallier au salon du livre du Mans le 13 octobre 2019

Thibault Isabel : L’Internet a sans doute aggravé le phénomène de marchandisation de la philo, avec des YouTubers qui rassemblent un nombre invraisemblable de vues et surclassent avec une facilité déconcertante les revues de philosophie plus académiques. Comment jugez-vous la philo sur YouTube ? Apporte-t-elle malgré tout du bon ?

Nicolas Rousseau : La philosophie sur YouTube fait l’objet de notre dernier chapitre. Nous parlons notamment de Cyrus North, qui n’est pas philosophe de formation – raison pour laquelle nous sommes plus indulgents avec lui, d’ailleurs. Cyrus North fait tout pour qu’on ne s’ennuie pas, et donc qu’on n’ait pas envie de cliquer sur la vidéo suivante. Il veut prendre le contre-pied de la philo scolaire, alors que, pourtant, le contenu de ses vidéos est on ne peut plus scolaire : le « conatus » de Spinoza, les « monades » de Leibniz, etc. ! Le paradoxe est que l’Education nationale remet en question le principe du cours magistral : on ne parle que de mettre les élèves (pardon : les « apprenants ») en « activité ». Or, que proposent ces vidéos ? Des cours magistraux !

La philosophie commence peut-être quand on se demande : Spinoza avait-il raison ? Ce qu’il dit est-il vrai ? Il n’est pas sûr que ce genre de questions puissent faire beaucoup de vues sur YouTube. Mais qui sait ?

Mais on peut quand même dire que ces vidéos YouTube flattent la paresse des bacheliers consommateurs d’Annabac. Leur démarche relève d’une réduction de la philosophie à un apprentissage de mots-clefs et d’idées, du type : « Chez Spinoza, le conatus est l’essence de l’homme. » Et, surtout, ces vidéos entretiennent l’idée, plus répandue encore, qu’apprendre la philosophie consiste à savoir ce que d’autres ont dit : qu’est-ce que Spinoza pense de la liberté ? Mais la philosophie commence peut-être quand on se demande : Spinoza avait-il raison ? Ce qu’il dit est-il vrai ? Il n’est pas sûr que ce genre de questions puissent faire beaucoup de vues sur YouTube. Mais qui sait ?

Henri de Monvallier : Il y a le pire et le meilleur sur YouTube. J’ai aussi pu écouter (ou réécouter) beaucoup de conférences intéressantes grâce à cette plateforme de vidéos sur laquelle on trouve des pastilles humoristico-philosophiques dans le style de Cyrus North autant que les cours de Jacques Bouveresse sur Gödel.

Jacques Bouveresse
Le philosophe Jacques Bouveresse

Thibault Isabel : Pensez-vous que les choses aient une chance de s’arranger à l’avenir ? Le rêve d’une démocratisation honnête de la philosophie a-t-il du sens, ou s’agit-il d’un vœu pieux ? Et quelle serait une bonne forme de vulgarisation philosophique ?

Nicolas Rousseau : Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en 1995, Bouveresse parle de ce qu’il appelle la « demande philosophique ». Cette demande semble plus pressante que jamais dans l’opinion publique, car la philosophie s’exprime à la télé, à la radio, sur Internet… Est-ce que la philosophie est vraiment faite pour tout le monde ? Ou est-elle plutôt une discipline réservée à des professionnels, comme le pense au fond Jacques Bouveresse et une partie du monde universitaire anglo-saxon ?

Quand on demande des réponses faciles et rapides à la philosophie, on est à peu près sûr de faire fausse route. Une raison à cela est qu’en philosophie, il n’y a pas d’objet ni de méthode définis. On ne peut même pas dire qu’il y ait des résultats acquis, comme en science.

Quand on demande des réponses faciles et rapides à la philosophie, on est à peu près sûr de faire fausse route.

On peut vulgariser des contenus philosophiques, mais expliquer ce que d’autres ont pensé ne suffit pas : à mon avis, la philosophie ne vaut une heure de peine que si elle nous permet de formuler des réponses à des questions que nous nous posions. Ou même mieux : si elle nous fait découvrir l’importance de questions que nous ne nous étions jamais posées.

Henri de Monvallier : Le modèle de l’université populaire me semble être une forme intéressante de vulgarisation, qui articule de vrais contenus de connaissance en les rendant accessibles au plus grand nombre. Et la présence dans les médias, comme sur les plate-formes de vidéos en ligne (les conférences de mon UP sont sur YouTube), n’est pas à mépriser. Le problème n’est pas d’aller dans les médias, mais d’y aller pour dire quelque chose qu’on n’entend pas d’habitude, et de le dire dans une émission où notre parole peut être audible.

Je trouve aussi qu’il faut avoir le courage d’exprimer des idées que n’aiment pas entendre les professeurs de philosophie, notamment quand on touche à la représentation qu’ils se font de leur discipline… Faut-il par exemple encore enseigner la philosophie en classe de terminale ? Cela sert-il encore réellement à quelque chose ? Comme je pense qu’après ce livre sur les imposteurs, je ne me suis pas encore fait assez d’ennemis, j’ai décidé de m’attaquer à cette question dans un essai à paraître dans un an, et que j’ai intitulé provisoirement L’avenir d’une désillusion.

Thibault Isabel : Tout un programme, en effet ! Merci à tous les deux.

 

Monvallier Rousseau

Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les imposteurs de la philo. Nouveaux sophistes et filousophes, Préface de Michel Onfray, Le Passeur éditeur, 2019, 208 p., 19€.

 

 

 

[1] « Les Trois oxymores de Miami Vice », série d’été en quatre parties pour le site <deuxflicsamiami.fr>.

[2] http://cinecourt.over-blog.com

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