Entretien: Aurélien Fouillet “L’hégémonie totalitaire du cool”

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    Zuckerberg

    A l’heure où le cool s’impose comme un nouvel ordre mondial, au point d’assumer une dimension parfois totalitaire, n’est-il pas temps de renouer avec un sens authentique de la fête et du ludique, pour ré-enromancer nos vies face au marasme du monde managérial ? C’est une des questions posées par Aurélien Fouillet dans son dernier livre, Détours vers le futur (Liber), où il analyse les grandes figures de la culture populaire afin d’en tirer une grille de lecture pour les évolutions sociologiques en cours.


     

    Thibault Isabel : Le cool est devenue une valeur centrale des nouvelles mentalités. Il est bienvenu de ne plus prendre les choses aussi au sérieux que par le passé. Comment interpréter ce phénomène ? S’agit-il d’une remise en cause des institutions sclérosées du passé ou d’une forme de « storytelling » qui aurait au contraire pour but de pérenniser les dysfonctionnements de la société ?

    Aurélien Fouillet : Dans Détours vers le futur, je montre comment le cool est un nouveau totalitarisme. Je ne vois donc pas le cool comme le fait de ne plus prendre les choses au sérieux. On est loin ici du frivole et du ludique, qui eux ne prennent pas les choses au sérieux et qui, pourtant, sont infiniment sérieux. Disons que le cool est la réponse névrotique d’une société qui sent bien que ça ne peut plus continuer comme cela, mais qui, au lieu de se renouveler, trouve un équilibre psychique pervers.

    Détours vers le futur

    Si je le dis plus simplement, la vie dans les entreprises et dans le monde du travail est devenue insupportable en raison des pressions, des contraintes, de la perte de « sens », de l’anonymisation, du tout économique, du tout numérique, etc… Le récit du cool – chez Google ou dans les entreprises où l’on organise des « séminaires » de noël pour créer de la convivialité entre collègues par exemple, ou dans l’image qu’essayent de renvoyer Zuckerberg ou Macron, dans la bonne volonté dont témoignent les salariés de grands groupes pour redonner du sens à l’entreprise ou écologiser leur produit –, ce récit du cool, donc, est une façon de supporter la « vie » dans un contexte invivable plutôt qu’une véritable transformation des pratiques et des logiques.

    J’ai moi-même participé de cette dynamique dans laquelle le cool est l’arbre qui cache la forêt : les horaires absurdes, les contradictions entre le travail accompli et les résultats demandés, etc. Tout cela se trouvait enrobé dans une esthétique et des comportements cool, mais, pour caricaturer, on y retrouvait les mêmes impératifs que dans le travail à la chaîne, et la même froideur que face à la machine industrielle. Je crois d’ailleurs que, par ce biais, on pousse le processus de déshumanisation encore plus loin, car le sens – c’est-à-dire ce qui fait l’homme – est ainsi vidé de sa substance, définitivement. Ce n’est peut-être pas pour rien que l’on voit des vagues de reconversion ou le développement des burnout ?

    D’une certaine manière, on peut relire les élections de Macron, de Trump ou d’Obama comme le symptôme de cette névrose généralisée du cool. Ces trois élections montrent symptomatiquement qu’il faut se raconter une histoire pour supporter l’inhumanité de ce que nous vivons quotidiennement. Nietzsche le disait déjà : l’homme préfère ne croire en rien plutôt que de ne pas croire. Il y a quelque chose de cet ordre dans le cool totalitaire et morbide dont je parle. Nous préférons croire que c’est cool plutôt que d’accepter l’idée que nous participons de notre malheur et de notre destruction. On peut le comprendre, mais on peut aussi s’en inquiéter et lancer l’alerte.

    Occupy Wall Street

    Thibault Isabel : Vous avez opéré une distinction entre le cool et le ludique. Cela signifie-t-il que l’esprit ludique serait la face positive des nouvelles mentalités, alors que le cool en serait la face négative, si vous me permettez d’employer ici des termes quelque peu binaires ?

    Aurélien Fouillet : En tout cas, les bons aspects ne sont pas du côté du cadre dynamique d’une startup vegan qui prend vingt fois l’avion chaque année pour se rendre à Brooklyn et qui compense l’impact écologique de ses déplacements en buvant du vin bio. Tout cela, c’est du storytelling, c’est-à-dire un récit névrotique qui permet de perpétuer une logique destructrice sous couvert de bonne conscience. J’oppose donc le storytelling à l’« enromancement », qui renouvelle vraiment les récits et reste en phase avec les appétences contemporaines. Pour l’enromancement, il ne s’agit pas de raconter des histoires, mais bien de faire histoire.

    Les bons aspects seraient donc en effet du côté de la fête, du jeu, bref de tout ce qui permet la subversion, la transgression, l’expérimentation et le risque. Entendons-nous bien : cela se joue aussi à petite échelle ! C’est par exemple Nabilla qui rabat les cartes de ce que signifie le fait de réussir. Et Macron lui doit peut-être plus qu’il ne le pense, lui qui, soi-disant, venait « de nulle part ».  Il ne s’agit pas de dire que Nabilla est un modèle à suivre. En revanche, elle incarne un modèle de déconstruction face à tout ce qui ne fonctionne plus dans nos sociétés. Elle ouvre la possibilité d’une alternative. Elle est le symptôme que la société aspire à d’autres voies de réussites que celles de la méritocratie.

    Tout cela, c’est du storytelling, c’est-à-dire un récit névrotique qui permet de perpétuer une logique destructrice sous couvert de bonne conscience.

    Mais l’évolution se joue aussi à plus grande échelle : ce sont les mouvements Occupy, les inspirations de Guy Fawkes ou, plus récemment, la figure du Joker récupérée par différents mouvements de contestation à travers le monde.

    Lorsque j’ai écrit mon livre, il y a plus d’un an, je n’imaginais pas que le dernier chapitre « L’homme qui rît. Ou de la joie d’en finir » ferait écho à la mise sur le devant de la scène du Joker. Ce personnage est particulièrement intéressant, car il renvoie à la figure du trickster, du bouffon, celui qu’on ne prend pas au sérieux, justement, mais qui dirige secrètement le pays – il est le roi souterrain. Un peu comme lorsque le président dit à un jeune chômeur qu’il n’a qu’à traverser la rue pour trouver du travail. Cela témoigne d’une non-prise au sérieux de ce qui se passe – alors que ce qui se passe nous révèle souterrainement ce qui est à l’œuvre. Attention toutefois : comme toute divinité chtonienne, le trickster, le bouffon, celui qu’on ne prend pas au sérieux, est une figure possiblement violente. We are all clown !? Je ne suis pas sûr que cela fasse rire tout le monde…

    Nabilla
    Nabilla

    Thibault Isabel : On dénonce souvent l’individualisme contemporain. Michel Maffesoli se plaît quant à lui à montrer que l’ère postmoderne voit naître un nouveau rapport à la communauté. Et vous, qu’en pensez-vous ? L’homme d’aujourd’hui est-il individualiste ou attaché aux autres et aux groupes ? Le rapport aux communautés est-il de la même nature qu’autrefois ?

    Aurélien Fouillet : Je suis assez proche de ce que décrit Michel Maffesoli et on ne peut que lui reconnaître d’avoir anticipé dès les années 1980 les grands bouleversements actuels (Le temps des tribus est publié en 1988, L’ombre de Dionysos en 1982). N’en déplaise à ceux qui reprennent aujourd’hui sans jamais le citer nombre de thèmes qu’il a défrichés…

    Cependant, je crois qu’il ne faut pas confondre l’individualisme moral et l’individualisme sociologique. Si l’individualisme sociologique, celui qui produit la foule solitaire, est remis en question par une forme de nostalgie communautaire, et par une transformation de notre rapport à l’individu et à l’identité, il existe bien une forme d’individualisme moral. Mais celui-ci se déplace du côté d’un narcissisme de groupe.

    De fait, le rapport aux communautés est transformé, en France tout particulièrement. L’idéal républicain s’est construit contre les communautés particulières, régionales, linguistiques, géographiques, religieuses, etc.

    De fait, le rapport aux communautés est transformé, en France tout particulièrement. L’idéal républicain s’est construit contre les communautés particulières, régionales, linguistiques, géographiques, religieuses, etc. Il y a d’ailleurs une carte de Robert de Hessein de 1780 où l’on voit la France découpée en carrés de même surface afin que chaque citoyen ait une place équivalente aux autres. Dans un pays hétérogène, il s’agissait de créer de l’homogénéité. Aujourd’hui, le discours et les promesses portées par cet idéal d’homogénéité ne sont plus opérants, et l’on voit se multiplier les micro-récits communautaires. Cela va des sites de rencontres aux discours politiques ou religieux alternatifs. Ce que je veux dire, c’est que le communautarisme se rencontre aussi bien chez les fans de Johnny Halliday que chez les bobos de la petite couronne. Il ne faudrait pas donner l’idée que certains seraient « communautaires », et pas les autres. C’est un mouvement qui traverse l’ensemble de notre société. Encore une fois, pour le meilleur et pour le pire.

    On peut voir dans les politiques menées au profit des grandes villes une sorte de désadéquation du récit collectif et des appétences sociétales. D’un côté, on déploie de grands moyens pour le développement des villes – perspective on ne peut plus passéiste qui ne fait que reprendre les idées du XIXe siècle. Et, de l’autre côté, on sent les malaises s’accumuler dans ces grandes villes, par concentration des folies urbaines. La désaffiliation produite par les exodes ruraux du siècle dernier ne semble toujours pas avoir pénétré l’esprit des gouvernements. Et ce, malgré les malaises conjugués des gilets jaunes, des agriculteurs, des banlieues ou des classes moyennes éjectées des centres-villes.

    Détours vers le futur
    Aurélien Fouillet

    Thibault Isabel : Où réside alors le sens communautaire dans son aspect le plus salutaire, selon vous ?

    Aurélien Fouillet : Heureusement, il existe en effet des initiatives communautaires intéressantes. Le mouvement « makers » élabore ainsi de nombreuses façons de vivre autrement, ensemble, en produisant et de distribuant autrement, en apprenant et en partageant autrement. Cela vient à la suite de l’enromancement qui s’est développé au travers des mondes et des identités virtuels – qui ne sont pas le faux ou l’irréel, mais bien des potentialités à venir ! Il y a dans la société un désir de fabrication, d’incarnation de ces expérimentations. Le Web, qui a été cette utopie intersticielle (Maffesoli) affranchie des règles de la société instituée, nous a permis, et permet encore, d’expérimenter de nouvelles formes de socialités. Aujourd’hui, ces virtualités, ces enromancements, cherchent à prendre corps et à faire communauté. Les « faiseurs » de toute sorte en sont un témoignage : ils rappellent cette antique figure du démiurge, de l’artisan façonneur de monde, et dont le nom pourrait signifier étymologiquement l’« œuvre commune » – demos & ergon. C’est d’ailleurs sur cette dynamique du Faire que je travaille actuellement pour mon prochain livre.

    Lorsque les grands récits structurants font défaut, il est normal que la société cherche à en produire de nouveaux en multipliant les micro-récits. Il faut, je crois, prendre le temps de faire des détours pour qu’advienne un présent visionnaire.

    J’ai tendance à penser que le moment « communautaire », c’est-à-dire celui de l’éclatement de l’unité qui existait au XXe siècle est une transition. L’anomique d’aujourd’hui est le canonique de demain, dirait Maffesoli. Le canonique que représentent encore nos institutions est ainsi chahuté par l’anomique que sont les multiples communautés, de la plus frivole à la plus extrême, de « pokemon go » au « tea party », des « cosplayers » à « extinction rébellion », de « twitch » aux « faisceaux » d’extrême droite, etc. C’est parmi ces multiples expériences communautaires contemporaines que se façonne le canonique à venir.

    Mais laissons-lui le temps de se distiller dans le creuset alchimique de la vie sociale. N’essayons pas de le diriger, au risque de succomber à la tentation totalitaire. Ne nous effrayons pas que les hommes cherchent à redéfinir comment et pourquoi ils vivent ensemble. Lorsque les grands récits structurants font défaut, il est normal que la société cherche à en produire de nouveaux en multipliant les micro-récits. Il faut, je crois, prendre le temps de faire des détours pour qu’advienne un présent visionnaire.

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