Roman Bernard: “Nicolás Gómez Dávila: actualité de l’aphorisme”

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Nicolas Gomez Davila

Le raccourcissement des formats écrits sur Internet a l’avantage paradoxal de faire réapparaître les formes brèves d’auteurs oubliés. Parmi ceux-ci, l’essayiste colombien Nicolás Gómez Dávila, passé maître dans l’art de la phrase lapidaire. Roman Bernard nous présente cet écrivain au verbe concis et élégant. 


 

« Formés à l’école des velléitaires, idolâtres du fragment et du stigmate, nous appartenons à un temps clinique où comptent seuls les cas », annonçait Cioran en ouverture à ses Syllogismes de l’amertume (1952), dans le chapitre introductif « L’atrophie du Verbe ». L’écrivain roumain justifiait ainsi l’emploi d’une forme fragmentaire pour signifier sa pensée, dont la cohérence d’ensemble devait ressortir par touches successives, une méthode déjà mise en œuvre par diverses écoles successives de peinture à partir de la fin du XIXe siècle.

L’usage d’aphorismes n’avait certes rien de neuf : l’antique Epictète, ou, plus près de lui, Nietzsche, deux sources d’inspiration directes de Cioran, avaient eux-mêmes eu recours à cette forme d’écriture. Mais elle était promise à une belle carrière. Guy Debord procédera ainsi par syllogismes cumulatifs dans La Société du spectacle, et le romancier Jean Cau finira par surtout écrire des recueils de formes brèves. Comme si, dans une société revenue de tout, il devenait impossible de proposer un discours d’ensemble sans que celui-ci s’effondre aussitôt sous le poids de ses propres contradictions.

Dans le champ de gravats qu’est la vie intellectuelle française, seuls comptent désormais les « punchlines » et les « clashes », et l’on se prend à regretter que Cioran et les autres ne soient plus là pour apostropher sur Twitter tel ministre incompétent ou tel intellectuel de plateau.

Nicolas Gomez Davila

L’exhumation numérique d’une œuvre.

Cette désintégration du discours permet toutefois aussi de faire ressortir des œuvres oubliées, comme les aphorismes de Nicolás Gómez Dávila. Le philosophe colombien n’est certes pas un parfait inconnu. Mais, en dehors des cénacles traditionalistes ou réactionnaires, « obscur » est peut-être l’épithète qui résumerait le mieux l’idée que l’on se fait de l’essayiste contre-révolutionnaire.

Cette désintégration du discours permet toutefois aussi de faire ressortir des œuvres oubliées, comme les aphorismes de Nicolás Gómez Dávila.

Un quart de siècle après sa mort à Bogota, dont il n’a presque pas bougé en quatre-vingts ans d’existence, ses aphorismes traduits en français et en anglais resurgissent sur le Web (ici, ou encore là-bas), et donnent à sa pensée une coloration autrement plus vivante que ce que suggèrent les titres maladroits choisis par ses éditeurs français pour les traductions de ses trois principaux recueils : Les Horreurs de la démocratie, Le Réactionnaire authentique, et Carnets d’un vaincu. Loin de se borner à se complaire dans la délectation morbide, comme on pourrait le reprocher à un Philippe Muray et à certains de ses disciples, Gómez Dávila fait preuve d’une ironie et d’un sens de la formule qui relèvent plus du coup de feu que de la brève de comptoir (cette dernière s’appliquant davantage aux livres de Jean Cau).

La vérité ne se « démontre » pas.

Le propos se veut péremptoire, définitif, implacable. Et pourtant, il « sonne vrai » à quiconque est disposé à recevoir la vérité.

Nicolas Gomez Davila

On imagine aisément un Aymeric Caron japper « Quelles sont vos sources ? » s’il devait affronter le reclus de Bogota sur un plateau télé. Ses sources ? La vérité, dont René Guénon a bien écrit qu’elle se découvre par cette faculté de l’âme qu’est l’intuition, bien davantage qu’elle ne se déduit par cette disposition de l’intellect qu’est la raison. On ne « démontre » pas la vérité, on la reconnaît comme telle.

Un tel discours serait destiné au cortex, or c’est à l’âme qu’il doit s’adresser. Pas plus qu’on ne « démontre » la vérité, on ne peut en « convaincre » quelqu’un qui lui a fermé son cœur.

Prenons l’exemple — qui tient à cœur à l’auteur de ces lignes — de la survivance du paganisme dans le christianisme, un thème auquel se sont intéressées la culture savante ainsi que la culture populaire, comme la série télévisée Vikings (voir des extraits éclairants sur YouTube et DailyMotion). C’est un sujet délicat, polémique, surtout venant de la part d’un auteur réputé pour être issu du catholicisme traditionaliste, en règle générale hostile à toute idée d’une telle survivance (les citations qui vont suivre font ressentir au contraire la liberté printanière qui souffle dans l’œuvre de Gómez Dávila, comme dans celle de Bernanos).

Cette survivance pourrait être démontrée à l’aide d’arguments illustrés d’exemples, comme le culte solaire inhérent à la galette de l’Epiphanie et aux crêpes de la Chandeleur, la coïncidence de Noël et des fêtes du solstice d’hiver, la persistance de célébrations païennes du printemps dans des communautés catholiques, pour prendre les cas les plus évidents.

Mais un tel discours serait destiné au cortex, or c’est à l’âme qu’il doit s’adresser. Pas plus qu’on ne « démontre » la vérité, on ne peut en « convaincre » quelqu’un qui lui a fermé son cœur (ce qui rend les entreprises actuelles de « réinformation » dérisoires en plus d’être partielles, pour ne pas dire partiales).

Et c’est bien à l’âme que sont adressés ces quelques fragments du décidément très mal titré Les Horreurs de la Démocratie :

  • « Seul est un catholique accompli celui qui élève la cathédrale de son âme sur des cryptes païennes. »
  • « Le paganisme est l’autre Ancien Testament de l’Église. »
  • « La tentation du paganisme n’est pas l’immoralité, mais la moralité. C’est un païen incrédule qui a inventé l’éthique. »
  • « Plutôt qu’un chrétien, peut-être suis-je un païen qui croit en Jésus-Christ. »
  • « Quand l’historien découvre qu’un dieu païen s’est caché dans un saint chrétien, les gens cessent de croire en ce saint. Moi je commence à croire en ce dieu. »
  • « On ne peut consacrer d’authentiques autels aux dieux païens que dans la crypte de la cathédrale romane. »
  • « Dans le Moyen Âge roman fusionnent l’Évangile et l’Iliade. »

Nicolas Gomez Davila

L’éparpillement contemporain du discours.

Le recours à l’aphorisme, ou tout simplement à l’extrait, voire à la citation, est un symptôme. Non seulement il devient de plus en plus difficile d’écrire une œuvre cohérente d’un seul tenant, mais il devient aussi de plus en plus rare de trouver des lecteurs assez patients pour lui consacrer le temps qu’elle mériterait.

Le remplacement progressif des blogs par les réseaux sociaux au début de la présente décennie grâce à la généralisation des smartphones l’a illustré, confirmé par le succès au milieu de cette même décennie des YouTubeurs au détriment des figures de la défunte « blogosphère ».

Ceux qui avaient vu dans le Web une revanche de l’écrit sur l’audiovisuel en sont pour leurs frais. L’esprit de la télé n’attendait que la démocratisation du très haut débit et de la 4G pour accroître encore son emprise sur les cerveaux. Lire, c’est fatigant.

Ceux qui avaient vu dans le Web une revanche de l’écrit sur l’audiovisuel en sont pour leurs frais. La revanche de l’écrit fut temporaire. L’esprit de la télé n’attendait que la démocratisation du très haut débit et de la 4G, ainsi que le WiFi omniprésent, pour accroître encore son emprise sur les cerveaux. Lire, c’est fatigant.

On peut déplorer cet état de fait et y voir un phénomène d’entropie, ou de cacophonie, selon qu’on est de sensibilité plutôt scientifique ou artistique. Mais on peut aussi voir dans cet éparpillement du discours une opportunité. Si de moins en moins de lecteurs ont la patience de s’infliger des volumes de plusieurs centaines de pages, ce n’est pas seulement parce que les autres seraient tous lobotomisés par Netflix et Instagram, même s’il ne faut pas tout à fait l’exclure.

Nicolas Gomez Davila

Pudeur de la forme brève.

Beaucoup de livres, y compris dans la fiction, sont beaucoup trop longs par rapport à ce qu’ils ont à dire, ce dont quiconque a fait des études universitaires finit par se rendre compte. Le demi-millier de romans qui sort à chaque rentrée littéraire n’est pas nécessairement le signe d’une vitalité de la littérature française, mais peut-être plutôt d’un trop-plein, d’une prolifération qui n’est pas sans rappeler celle des cellules cancéreuses d’une tumeur.

Toutes ces couvertures pelliculées que vomissent les têtes de gondole des hypermarchés peuvent donner un sentiment d’abondance, mais il faut s’imaginer leur destin proche, être avalées par le broyeur infatigable du pilon, ou prendre la poussière sur les plus hautes étagères de bibliothèques désertées.

Dans ce foisonnement trompeur, l’auteur qui écrit par aphorismes fait preuve d’une sorte de pudeur. Il ne veut pas ajouter de la logorrhée à la logorrhée.

Dans ce foisonnement trompeur, l’auteur qui écrit par aphorismes fait preuve d’une sorte de pudeur. Il ne veut pas ajouter de la logorrhée à la logorrhée, et choisit une forme d’expression concise qui dira l’essentiel de ce qu’il y a à dire, sans se soucier des contraintes qu’exigent l’édition, l’impression et la distribution, qui ne peuvent bien vendre que des ouvrages massifs, et donc le plus souvent redondants.

Plus important encore, dans ce brouhaha généralisé, l’aphorisme surnage, et parvient à faire éclater la vérité au milieu non pas du mensonge, mais de la profusion de discours aussi volumineux dans leur forme qu’ils sont insignifiants sur le fond.

Ou comme l’aurait dit Gómez Dávila lui-même :

« La littérature ne périt pas parce que personne n’écrit, mais quand tout le monde écrit. »

Roman Bernard

2 Commentaires

  1. Dans la “Revista Filosofia” de janvier 2019, Michaël Rabier, premier traducteur de Nicolás Gómez Dávila en France, a l’élégance de rappeler que le premier texte de cet auteur traduit en français le fut dans la revue Contrelittérature, n° 14, été 2004. C’est important de le rappeler même en espagnol… https://revistas.uis.edu.co/index.php/revistafilosofiauis/article/view/8657?fbclid=IwAR0y5B7zWz7vRBqCzAUUwlMByUhzz92VFJdRGP5J1syqKt27B7z8lDNTveM

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